‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 28 sur 50 · LES RÊVERIES · texte numérisé non relu

LES RÊVERIES

Au pied des temples blancs étages en terrasse, Vers la plaine s'épand la claire Tanagra, Dont les maisons, qu'un art élégant décora, Sont peintes de festons où le myrte s'enlace ;

Une femme au marcher d'un rythme plein de grâce, Comme un voile drapant sa rose calyptra Que borde un bandeau noir, traverse l'agora. Dans sa tunique blanche aux plis droits, que dépasse

Son étroit soulier jaune à la rouge semelle. Si finement lacé que le pied semble nu ; Un simple cordelet serre sa souple taille,

Sur ses cheveux se pose un plat chapeau de paille. Et son éventail bleu palpite comme une aile ; Ainsi la trouva belle un artiste inconnu.

II est mort ; sa maison, sa cité ne sont plus ; Le corps qu'il chérissait, vagabonde poussière, Enlevé par les vents aux tombeaux vermoulus, Poudroie aux creux mouvants d'une lointaine ornière ;

Et pour lui, son nom même a coulé dans l'oubli. Mais du moins ce qu'il eut de plus rare en lui-même, Son amour, ne fut pas, comme eux deux, aboli, Et vit toujours exquis en sa grâce suprême.

Nous rêvons immortel le visage adoré.

Soudain l'immense voix des choses est muette, La mort calme se clôt sur la vie inquiète.

Notre rêve n'est plus qu'un rien évaporé. Heureux, heureux celui qui, par son art sacré, Fait durer son amour dans une statuette !

O dur déchirement quand l'amour nftternel Ne naît point simplement de l'amour de la femme Il faut fermer son cœur ou diviser son àmc. Et soufîrir d'un partage ou d'un refus cruel !

Bienheureuse trois fois en sa fécondité La femme qui conçoit de l'homme qu'elle adore. Et qui sent librement de sa tendresse cclorc L'harmonieuse iîeur de sa maternité !

Pour celle-là, la vie a crû droite en sa sève, Le même sentiment se complète et s'achève De l'attrait des désirs à la gloire des fruits.

Le même amour grandit dans l'enfant qui s'élève, Ses angoisses même ont la douceur de son rêve, El la fierté des jours sort du bonheur des nuits.

A l'amie perdue 95

A combien peu de vous, hélas ! il est donné, O femmes, que le sort saisit et qu'il rudoie, Et dont l'âme, meurtrie en s'ouvrant, se reploie En un chagrin muet, pensif et résigné,

De sentir un amour chèrement incarné.

Et de porter, avec une ineffable joie.

Un enfant convoité que tout votre être choie

Avant même qu'il ait dans vos flancs frissonné?

L'amour de vos enfants naît sur votre poitrine.

C'est en les allaitant que vous devenez mères,

Et leurs chairs jusqu'alors vous étaient étrangères ;

Votre maternité n'en est que plus divine ! Mais qui de vous ne songe, en ses heures amères, Au fils plus tôt aimé que votre cœur devine?

Les premières amours sont des essais d'amour, Ce sont les feux légers, les passagères fêtes De cœurs encor confus et d'àmes imparfaites. Où commence à frémir un éveil vague et court.

Pour connaître l'amour suprême et sans retour. Il faut des cœurs surgis de leurs propres défaites Et dont les longs efforts et les peines secrètes Ont, par coups douloureux, arrêté le contour.

Il n'est d'amour réel que d'âmes achevées, D'âmes dont le destin a fini la sculpture. Et qui, s'étant enfin l'une l'autre trouvées.

Se connaissant alors dans leur pleine stature, Échangent gravement une tendresse sûre.

Et des forces d'aimer par degrés éprouvées.

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