INTRODUCTION IX
comble jamais le trou d'une hésitation à l'aide d'un mot qui n'est pas le bon mais qui a la dimension voulue ; il préfère laisser l'ouverture béante. On est difficilement orateur public ou conférencier mondain avec ce scrupule-là. Qui pis est, on perd ainsi jusqu'au respect de l'éloquence. On en arrive à ne plus estimer la parole qu'autant qu'on perçoit à travers elle la lutte avec la pensée récalcitrante. On l'aime pour ce qu'elle a d'expressif et non pour le bercement de son rythme. Les paroles d'AngeUier ne coulent pas, elles accrochent. Qu'il plaisante ou soit grave, qu'il juge un incident du jour ou un événement du passé, qu'il critique une leçon d'élève ou une page d'écrivain, un bibelot sans nom ou une toile de maître, c'est la même marche de l'esprit qui frappe : il va droit au caractère intime, au cœur même de la chose. Il fonce dessus en foulant aux pieds les détails. Il s'en saisit d'une poigne vigoureuse sans se laisser distraire par les appendices ni arrêter par les enveloppes. Puis, ce qu'il tient dans sa main, il lui cherche un nom propre, un nom de baptême qui le distingue jusque dans sa famille ; il y atteint par des efforts de langage, à travers des phrases d'abord embarrassées, trébuchantes, qu'il sait telles et qu'il méprise comme autant d'à peu près provisoires. Peu à peu, les obscurités et les gaucheries qui sont comme les premiers coups de pinceau dessinant un objet informe, non encore reconnaissable, se précisent et s'ordonnent. Voici enfin l'image apparaître, car c'est presque toujours à l'image qu'aboutit comme à son dernier terme ce travail de mise au point ; non seulement parce que l'image séduit par son coloris,
mais parce qu'elle est seule capable de tirer le jugement de l'abstrait et du général, et seule véritablement individualise. Chaque fois qu'on assiste à cette élaboration, on est surpris de l'étreinte de plus en plus serrée de ces mots imprévus et d'abord un peu sibyllins ; on a le sentiment qu'on investit de plus en plus près l'objet, qu'on en suit mieux le relief et les contours, qu'on atteint sa vraie caractéristique, quelquefois même son essence.
Il n'est pas de gymnastique éducative qui vaille la vue de ces tâtonnements d'une robuste intelligence. Nul voile de coquetterie ni de solennité. Au lieu d'être retenu dans la salle de cours public, on est admis au laboratoire. Rien qui vienne de l'érudition crue, ni de la théorie, ne se mêle, comme un corps étranger, à cet eflFort tout personnel d'un esprit pressant droit et de toutes ses forces vers l'intimité de quelque question ou d'un autre esprit. C'est pourquoi avec les allures du monde les moins professorales, les plus contraires même au type traditionnel, Angellier a été presque sans le vouloir un professeur merveilleux, un pétrisseur et un excitateur d'intelligences. De l'enseignement il écarte tout ce qui n'est qu'apparence et remplissage des heures, tout cet exposé dogmatique que donne mieux le livre imprimé ; il n'en retient que la moelle, qui est l'improvisation vivante nourrie par la réflexion et l'étude. Il se contente de penser fort et de penser tout haut. C'est très simple et c'est très difficile. On peut essayer.
Comme de sa parole, ainsi du reste. Son aptitude à saisir l'essentiel, et à laisser tomber ou à rejeter ce qui ne l'est pas, s'étend à tous ses actes. Si peu que