‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 4 sur 50 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

l'on se croie asservi aux conventions et aux formalités de la vie sociale, on s'aperçoit de quel réseau d'innombrables fils elles vous enlacent, à quel point elles entravent vos mouvements, quand on se trouve quelque temps en la compagnie de cet homme qui, sans violence, par la seule croissance de sa massive individualité, les a tous rompus autour de lui. Nul n'a mieux su secouer leur étreinte, et cela dans une carrière et dans un milieu plus propres à la rendre étroite, en pleine Université. Tout ce qui se réclame de la convenance mondaine ou de la routine officielle, sous forme de visites, démarches, réceptions, lettres, rapports, a été franchement éliminé de sa vie. Sa correspondance, si jamais on la découvre et qu'on la publie, ne fera pas un gros volume, et celui-là tout intime, A coups de serpe, donnés au bon moment, dès le début, il a retranché de son jardin toute cette végétation parasite de tâches stériles et de devoirs vains qui a tôt fait d'épuiser les sucs nécessaires aux plantes utiles ou belles. Il s'est frayé autour de lui, en coupant les lianes des conventions, un libre chemin de temps où il marche à l'aise. Il a du reste besoin de se sentir au large. Les divisions humaines du temps n'ont pas pour lui plus de réalité que pour le métaphysicien. La ponctualité lui est inconnue. Personne ne se guide moins d'après le calendrier ou l'horloge. Il fait chaque chose quand il est prêt pour la faire, et la poursuit, sans souci des heures, jusqu'à son terme naturel. Il n'ignore pas la nécessité des horaires pour l'existence en société. Mais lui-même, après avoir étouffé les remords de ses premières inexactitudes, tranquillement,

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imperturbablement, laisse aux autres le soin de s'y soumettre. La vie, ces cloisons tombées, ce morcellement supprimé, semble un pan d'éternité.

Comme la Destinée aime de loin en loin à rire, elle s'est amusée à le faire un beau jour Doyen d'une Faculté. Il résistait, mais elle lui força la main, voulant voir. Qui des deux en serait changé, l'homme ou la fonction ? Assurément ce ne fut point l'homme. Pas même dans ces séances solennelles de rentrée où il eut à dresser le bilan de Tannée précédente et à regretter les disparus par la mort ou le changement, il ne s'est départi de sa manie de parler franc et à fond. Même là, il n'a pu se tenir de substituer la sincérité à la fiction consacrée ou aux périphrases de rigueur. Son hommage aux morts a consisté à faire avec émotion leur portrait ressemblant, insistant sur les clartés sans omettre les ombres, marquant avec les talents leurs limites. Cette répugnance à déposer une banalité sur une mémoire, cette hardiesse dans la critique qui est conciliable avec la bonté et avec le respect, valent mieux sans doute que les sous-entendus piquants cachés comme des guêpes parmi les fleurs des compliments académiques. Mais, faute d'habitude, cette vérité sérieuse détone davantage dans une atmosphère chargée de convention ; elle parait presque une irrévérence, jusqu'au jour où l'on s'aperçoit avec surprise qu'elle demeure en sa justesse pénétrante et grave la meilleure défense d'un caractère. Fût-ce sur une tombe, Angellier ne saurait parler comme une épitaphe.^

' Rapport sur la vie de la l'acuhc des Lettres de Lille en 1898-9 (Lille, 1902).

INTRODUCTION Xlll

Grâce à cette admirable force d'inertie opposée à la pression de toute mode et de toute formalité, la société d'Angellier se trouve être un parfait assainissant et le plus sûr des fébrifuges. Une grande paix émane de lui ; on apprend à son contact à distinguer les choses durables des éphémères, l'être du fantoche. Il habitue les yeux à se fixer comme les siens, par delà les vanités immédiates, sur les sérénités lointaines de l'art. On sent près de lui se calmer et s'éteindre la trépidation énervante des minutes. C'est comme, après des mois passés dans l'agitation d'une ville, un jour au bord de la mer. Il y a des chances pour que cette impression vienne du voisinage de quelque chose de grand.

Sur une nature aussi personnelle les circonstances extérieures de la vie n'ont guère de prise. Tout ce qui importe et influe se passe au dedans ; l'œuvre sort toute du secret des sentiments et des méditations. Ceux qui ont connu Angellier de bonne heure constatent sa surprenante identité ; ils retrouvent sans autre changement que la croissance l'enfant dans l'homme fait. ' Il est trop dense pour être traversable,' m'écrit son camarade de collège et son ami de toujours, le D'' Louis Ovion. J'emprunte au même ami les impressions qu'il a gardées de l'écolier :

' On peut dire qu'Angellier a fait seul son éducation et son instruction. Élève externe au collège de Boulogne-sur-Mer, sans direction paternelle (il était tout enfant quand son père mourut), sous la tutelle

de maîtres pour la plupart peu instruits, il n'a jamais connu la discipline journalière de la classe... Aucun de ses professeurs n'a pu lui faire sentir la férule ni même la règle. D'ailleurs il était déjà d'une grande justesse de jugement et il ne suivait un homme qu'autant qu'il estimait son esprit ou son cœur. Parmi ceux qu'on appelait alors des régents de classe, il n'y en a que deux ou trois qui aient pu obtenir de lui un travail soutenu, et cela non par coercition mais par entraînement et à cause de l'intérêt de leur enseignement. C'était un travailleur indépendant, souvent à côté du travail imposé ; ce qui ne l'empêchait pas d'être le premier dès qu'il le voulait et à une grande distance des autres. Comme il était externe, il n'avait guère l'occasion de se mêler aux jeux des autres enfants. Ses relations de camaraderie étaient tout intimes, bornées à quelques rares,

' Son goût de la nature et de l'isolement dans la nature est contemporain de sa toute jeunesse. Dès la prime adolescence il aimait les longues déambulations dans la campagne, les contemplations, les courses solitaires en canot sur la Liane, les promenades vespérales et même nocturnes sur nos vieux remparts qu'il voyait de chez lui et d'où il savait qu'il aurait aux heures crépusculaires un spectacle dont les efîets varient continuellement sur la mer et sur les collines des alentours. Ce n'était pas du tout par sauvagerie, car il a toujours été le plus ouvert des camarades comme il est le plus solide des amis. Il recherchait par là et il y trouvait la jouissance d'impressions tout entières personnelles, libérées de l'intermédiaire des interlocuteurs, de la contrainte du voisinage de quiconque, et de la gêne que l'on sent toujours par la proximité d'une sensibilité autre que la sienne propre.'

Aussi qui prétendra donner un jour son portrait quelque peu complet devra tenter pour lui cette

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