‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 31 sur 50 · LE DEUIL · texte numérisé non relu

LE DEUIL

Le soleil est tombé dans les flots ; une barre De lourds nuages gris qui pèsent sur la mer S'allonge à l'horizon, et lentement s'empare Du ciel où disparaît un reflet pâle et vert.

Un âpre vent se lève, annonçant que l'hiver Avec ses ouragans et ses froids se prépare ; La houle dure a pris une teinte de fer, Sauf où blanchit un flot qui se dresse et s'effare.

Sur l'immense surface où tombe la nuit froide, Égaré, seul, perdu, flotte un canard sauvage ; Tantôt, battant de l'aile, il lève son cou roide

Comme pour voir au loin, puis inquiet il nage, Ou plonge et reparaît pour se dresser encore ; Les siens l'ont oublié ; la mer se décolore.

Doux air mélancolique et suave qui passes En lambeaux déchirés épars dans ces grands vents, A leurs rugissements monstrueux tu t'enlaces. Et glisses dans leur voix tes soupirs décevants ;

Car à peine on saisit, dans leur fureur, les traces De tes frêles fragments, éplorés ou fervents, Et ta pauvre douceur, mêlée à leurs menaces. Fuit à peine entendue en leurs torrents mouvants.

Et pourtant elle est plus que la tempête énorme Qui l'a prise en chemin, la disperse et l'enlève. Car elle donne une âme à sa clameur informe,

Elle en fait la détresse où se débat un rêve,

Et cet accent humain qu'il emporte transforme

En chagrin l'ouragan qui hurle sur la grève.

' Où es-tu ? ' disait-elle, errant sur un rivage Où des saules trempaient leurs feuillages tremblants ; Et des larmes d'argent coulaient dans ses doigts blancs, Quand elle s'arrêtait, les mains sur son visage.

Et lui, errant aussi sur un sable sauvage Où des joncs exhalaient de longs soupirs dolents, Sous la mort du soleil, au bord des flots sanglants, S'écriait : ' Où es-tu ? ' tordant ses mains de rage.

Les échos qui portaient leurs appels douloureux Se rencontraient en l'air, et les mêlaient entre eux En une plainte unique à la fois grave et tendre ;

Mais eux, que séparait un seul pli de terrain. Plus désespérément se cherchèrent en vain, Sans jamais s'entrevoir et sans jamais s'entendre.

Le hameau n'est qu'un tas sombre dans la falaise ; L'océan, sur la grève où flotte une lueur, Exhale un long soupir qui monte et qui s'apaise, Comme un être oppressé d'un éternel malaise ;

Ce rythme tout-puissant pénètre dans mon cœur, Et d'un si grave poids sur ma détresse pèse Qu'il me semble à présent que ma faible douleur Ne soit plus qu'une voix en un immense chœur

Où montent la souffrance et l'angoisse du monde. Et que mon propre ennui, de lui-même oublieux. Dans ces vastes chagrins se mêle et se confonde.

Mais tout à coup se rompt l'accord mystérieux, Et mon âme se sent aussitôt si profonde Que tout ce bruit s'y perd comme un cri dans les cieux. H 2

lOO PAGE? CHOISIES P AUGUSTE ANGELLIER

Je m'en suis venu seul revoir notre vallée ; Elle est déserte, elle est muette, c'est l'hiver. Dans ses bois dépouillés comme elle est désolée ! La crête des coteaux dans le brouillard se perd ;

Les talus ont à peine un peu de gazon vert ; La petite rivière au flot vif est gelée ; La cascade est un bloc de glace amoncelée Sous son vieux pont de bois, de givre recouvert ;

Les oiseaux sont blottis ; seul un martin-pêcheur. Venu près du moulin chercher une eau courante, S'envole ; des corbeaux traversent le ciel froid ;

Nul bruit que le fusil éloigné d'un chasseur ; Déjà le soir étreint de tristesse navrante Le paysage nu qui semble plus étroit.

/ Parfois dans un vieux cœur d'où le souvenir fuit, Plus pauvre, chaque jour, de toutes les pensées Qui s'éloignent de lui, par troupes empressées De l'abandonner seul au vide et à la nuit,

S'entend encor, lointain et faible, un joyeux bruit ; Quelques émotions de ses amours passées Chantent soudain parmi ses chambres délaissées. Dans l'obscure stupeur qui se répand en lui ;

Pareilles à l'horloge épuisée et qui sonne Faiblement les coups lents de ses dernières heures, Dans un manoir désert par l'exil ou la mort ;

Sur les perrons disjoints croîtra la belladone. L'eau suintera verdâtre au bord des chantepleures. Le dernier son du Temps dans les couloirs s'endort.

A L AMIE PERDUE lOl

Faut-Il que ma douleur aussi soit égoïste?

Faut-il que par instants je tressaille surpris

De trop souffrir pour moi ? — Dans quelle pose triste,

Près de quelle fenêtre ouvrant sur des flots gris,

Au fond desquels un peu de lumière résiste Au noir déchirement de ses derniers débris, Songes-tu, cependant que ton regard assiste A cette mort du jour dans les cieux défleuris ?

Quel livre de chagrin et d'angoisse soufferte Tient sa page la plus désespérée ouverte Sous tes yeux pleins de pleurs, entre tes doigts tremblants ?

Sous quels grands arbres nus traines-tu tes pas lents ? Sur quel banc laisses-tu tomber ton corps inerte ? Dans quel miroir vois-tu tes premiers cheveux blancs r

Dans quels calmes regrets ton esprit résigné Erre-t-il, y portant une tristesse auguste ; Ou, frémissant de haine envers le sort injuste, De quels âpres regrets ressort-il indigné ?

De quels secrets efforts, sans cesse triomphants Et sans cesse repris, nourris-tu ton supplice ? Et dans quels longs baisers aux fronts de tes enfants Crois-tu pouvoir trouver le prix du sacrifice ?

Ah ! peut-être au moment où ta lèvre les touche, Exécrable penser dont mon cœur s'effarouche Plus que de tes sanglots les plus désespérés,

Peut-être le baiser s'arrête sur ta bouche. Et trouve une amertume à ces fronts adorés, A ces fronts innocents qui nous ont séparés !

Ainsi que ma douleur est au cœur de ma vie, Ta douleur, bien-aimée, est au cœur de la mienne ; Et, comme mon chagrin saigne au fond de moi-même, Au fond de mon chagrin saigne encor ta pensée.

Quand ma peine paraît de souffrir assouvie, Il naît en elle une autre angoisse plus lointaine. Dont elle n'est qu'un faible écho, qu'un pâle emblème, Comme elle est elle-même en ces vers retracée.

Mais cette angoisse est trop profonde pour les mots, Elle gît au delà des plus profonds sanglots, Dans les gouffres obscurs de mon être abîmée,

Et noyée en mon sang qui la roule en ses flots :

Et la douleur de ma douleur, ô bien-aimée, «.

Doit pour toujours en moi rester inexprimée. i-

Ainsi nous resterons séparés dans la vie. Et nos cœurs et nos corps s'appelleront en vain Sans se joindre jamais en un instant divin D'humaine passion d'elle-même assouvie.

Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil, Ils t'enseveliront loin de mon cimetière ; Nous serons exilés l'un de l'autre en la terre, Après l'avoir été sous l'éclatant soleil ;

Des marbres différents porteront sur leur lame Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis, Et le puissant amour qui brûle dans notre âme,

Sans avoir allumé d'autre vie à sa flamme,

Et laissant moins de lui que le moindre des nids,

Tombera dans la nuit des néants infinis.

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