L'ACCEPTATION
Je te vis dans un rêve après un triste adieu : Tu marchais dans les plis pesants et magnifiques D'une robe en velours d'un plus céleste bleu Que celui des glaciers ou des flots atlantiques
Quand vers l'orient clair jaillit un premier feu ; Une gorgone d'or aux cruels yeux tragiques L'agraffait à ton cou, mais un doux désaveu Descendait de tes yeux azurés et pudiques ;
Derrière toi luisait une mer de lapis
Dont les flots étages montaient comme un parvis
Vers un grand ciel limpide aux bleuâtres splendeurs ;
Tu tenais dans tes mains de frais myosotis, Sans me dire un seul mot tu me tendis ces fleurs, Et j'y plongeai mon front pour y cacher mes pleurs.
Va ! tu triompheras, ô noble bien-aimée ! De cet amour sacré qui fait saigner ton âme Sort infailliblement et s'écoule un dictame Par lequel tu seras guérie et parfumée !
Tes enfants grandiront, hélas ! entre nous deux : Leur vie, ainsi qu'un mur tourné vers le soleil, Dont les bourgeons éclos font un rideau vermeil, Montera, te cachant mon destin ténébreux ;
Tu songeras, de moins en moins, que ma pensée Meurt de l'autre côté, fleur dans l'ombre blessée ; Dans ton cœur lentement tu redeviendras seule ;
Et cette floraison, dont une âme d'aïeule S'emplit aux premiers mots confus d'un petit-fils, Couvrira pour jamais tes chagrins abolis.
Alors je serai seul à souffrir ! Je prendrai
Notre peine à nous deux, pour moi seul, en moi-même ;
J'élargirai mon cœur par un effort suprême,
Afin que ton chagrin, auprès du mien serré,
Laisse entier le malheur d'un amour déchiré, Et que notre douleur, au moins en moi qui t'aime. Se garde sans brisure, ainsi qu'un diadème Qui doit rester intact pour rester consacré.
Mais alors ce sera vraiment la solitude,
Quand mon regret fidèle aura la certitude
Que de nouveaux espoirs sont du tien triomphants !
Et moi, lorsque le soir en rouvrira la source.
Je n'aurai pas l'amère et divine ressource
De répandre mes pleurs sur des cheveux d'enfants.
Ah ! chers instants du cœur conservés dans ces vers, V^ous que j'ai recueillis, ô corolles séchées. Parce que vous gardez le parfum des bois verts Où vous avez poussé sous les branches penchées,
Vous êtes quelques fleurs au hasard détachées
Parmi des sentiments infinis et divers.
Un rameau retiré des profondes jonchées
De mes délices morts, de mes chagrins soufferts;
Vous êtes au bonheur dont mon âme fut ivre Ce qu'est un bouton d'or emporté dans un livre Aux prés où le printemps répand sa floraison ;
Et votre tristesse est à celle que supporte
Mon cœur triste toujours, ce qu'est la feuille morte
Au deuil de la forêt qui remplit l'horizon.