RÊVES
J'ai rêvé parfois que vos yeux Me regardaient avec tristesse, Que vos grands yeux bleus sérieux Me regardaient avec tendresse ;
J'ai rêvé que vous écoutiez Ces mots sur qui la voix hésite, Et qui s'arrêtent effrayés De l'aveu qui sous eux palpite ;
Que, dans mes mains, vos fines mains Tombaient comme deux fleurs fauchées, Et que nos pas, dans les chemins.
Laissaient leurs traces rapprochées.
Alais je n'ai pas osé rêver.
Dans les ivresses ni les fièvres, Que ce bonheur pût m'arriver Que ma bouche effleurât vos lèvres.
J'ai rêvé parfois que vos yeux Me regardaient avec tendresse, Que vos grands yeux bleus sérieux Me regardaient avec tristesse.
La Niverolli;
Par delà les derniers sapins, les derniers rocs. Là où sont engourdis les clameurs et les chocs Des cascades qu'un gel éternel pétrifie, Au pied des dômes blancs que la neige édifie Dans l'azur froid où seul l'aigle monte un instant. Au bord des régions où dort l'inquiétant Silence, dépouillé des derniers bruits de vie, A l'extrême hauteur par les lichens gravie, Chante encore une claire et joyeuse chanson ; C'est la voix d'un oiseau, c'est la \oix du pinson lo
le' chemin des saisons 109
Des neiges, la vaillante et vive niverolle.
Parmi les longs névés et la glace elle vole
Dans sa robe grisâtre et sous son manteau brun,
Et, dans ces lieux muets sans fleur et sans parfum,
Humble, pauvre, vivant de quelques maigres graines.
Et blottissant son nid aux fentes des moraines,
Elle chante pourtant ; et dans les vents puissants.
Dans les craquements sourds des glaciers fléchissants.
Dans les coups de tonnerre et les coups d'avalanche.
Lance le petit cri d'une âme libre et franche. 20
Pendant qu'aux luxueux jardins riches de lis
Dont la senteur grandit dans les soirs amollis,
Le rossignol épand l'intarissable peine
Dont gémissent le bois, la coUine et la plaine.
Et qu'écoutent, pâlis, les visages humains.
Le petit oiselet, seul dans les noirs ravins.
Dit aux royaumes froids où gît la mort austère
Le plus haut chant d'amour qui monte de la Terre ;
Et quand la neige, un jour, redescendant des monts.
Refoulera la vie aux plus bas des vallons, 30
Avant de les combler de ses replis de glace,
Lorsque s'accomplira la suprême menace
Que les astres gelés suspendent dans les cieux,
Là où chante aujourd'hui l'oiseau mélodieux,
Le petit oiseau blanc redira solitaire
Le dernier chant d'amour qui flottera sur Terre.
La Plainte des Prairies
Quand Mai donne ses foins, le bruit des fauchaisons N'est pas fait seulement du rire et des chansons Des faucheurs enivrés d'air pur et de soleil, Ni du vol régulier et du rythme pareil Des faux rasant le sol comme de grandes ailes Dont les battements clairs jettent des étincelles ; Si vous écoutez bien, sous tout ce bruit joyeux Qui lutte avec les cris des oiseaux dans leurs jeux,
IIO PAGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER
Si VOUS écoutez bien, si votre oreille insiste Pour entendre au delà, quelque chose de triste lo Remplira lentement, vaguement, votre cœur ; Et vous ne saurez pas d'abord quelle langueur Rend votre âme anxieuse au milieu de la joie Où la vaste gaîté du printemps se déploie. Mais si vous écoutez encor, vous entendrez, Sous le clair cliquetis, des soupirs murmurés, Une plainte légère et presque imperceptible. Un indéfinissable, un fragile et paisible Gémissement, épars dans toute l'atmosphère. Ainsi qu'une impalpable et subtile poussière 20
De souffrance dont l'air ne peut former un son ; Et vous serez saisi d'un étrange soupçon En voyant s'affaisser les plantes par jonchées. C'est la plainte des fleurs et des herbes fauchées, Brins d'herbe par milliers, boutons d'or, pâquerettes. Dents-de-lion, sainfoin, trèfle, ivraie, amourettes. Véroniques, coucous, fléoles, flouves fines, Millefeuilles, plantains, séneçons, cardamines. Tout un peuple inconnu de frêles graminées, Mortes dans leurs amours et dans leurs hyménées, 30 Dont la petite vie en expirant exhale Mille adieux attristés à la splendeur vernale, Et l'exécration du destin inflexible.
Leur détresse, pareille au pollen invisible Où flotte leur désir, leur joie et leur ivresse. Sans que notre regard imparfait les connaisse, Afilige l'air muet, mais n'arrive à l'oreille Que de ceux dont le cœur pitoyable surveille, D'une sollicitude incessante et profonde. Les tourments ignorés dont fourmille le monde. 4" Pour eux, ô Mai charmant, la plainte des prairies Monte des deux côtés de tes routes fleuries, Dans l'allègre frouement des faux et des faucilles, Et les chants des faucheurs et les rires des tilles.