‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 35 sur 50 · ÉTÉ · texte numérisé non relu

ÉTÉ

Dans les Cerisiers

Il pleut tiède ; les grives chantent

Parmi les cerisiers mouillés, Dont les cerises s'ensanglantent

De fins coups de bec dardillés.

La bande entière s'égosille,

Avec mille volètements. Dans la ramure qui scintille

De feux, d'éclairs, de diamants.

Les gouttes d'eau se précipitent

Du vert feuillage vernissé lo

Sur les plumages qui palpitent

Dans l'air d'argent éclaboussé ;

Tout resplendit, brille, étincelle ;

Ici et là, un rayon d'or Touche un globe pourpre, un bout d'aile^

Et sur un rameau gris se tord ;

Lorsqu'un des oiselets s'acharne

Contre une cerise et la bat, Et la houspille et la décharné,

La branche où s'émeut ce débat 20

Fait, au bout de chaque brindille,

Trembler un filet d'eau qui luit, Et d'un coup plus sec l'éparpillé

Quand la grive arrache le fruit.

Dans ce joli frisson de perles

Animé de ce jeu léger.

Un gros couple brutal de merles

Vient et commence à saccager,

Bousculant les grives surprises,

Les bouquets rouges qu'ils font choir, 3x1

Tandis que le sang des cerises

Rejaillit sur leur plastron noir.

Sous leurs sauts plus lourds le branchage

Laisse tomber l'eau pesamment, Des vides marquent le ravage

De leur bec noir, brusque et gourmand ;

Les feuilles perdent leur richesse,

Les rameaux pillés sont obscurs, Et l'herbe, autour du tronc, s'aflPaisse

Sous la chute de beaux fruits mûrs. 40

Le Berger

Je garde mes brebis, au bord de la falaise ; Tous les jours, que le vent rugisse ou qu'il se taise. Je mène mon troupeau par ces vallonnements, Loin des chemins actifs et loin des toits fumants. Je suis seul ; chaque jour, du réveil de l'aurore Jusqu'au dernier frisson dont la mer se colore, Mes yeux voient le soleil accomplir dans le ciel, Sans se lasser jamais, son cercle habituel, Tantôt libre et tantôt labourant les nuages ; Je vois les jours sereins, et je vois les orages ro

Déchirer des lambeaux de brouillard aux rochers. Quelquefois, il me vient, de très lointains clochers, Du sud ou bien du nord, selon que le vent porte, Et quand sur les galets la mer est basse ou morte, D'incertains angélus qui me font frissonner ; J'entends si rarement d'autres cloches sonner, Durant des jours entiers et durant des semaines, Privé de tout écho des demeures humaines, Sinon celles qu'au cou portent mes deux béliers ! Quelquefois, je descends par d'âpres escaliers, 20

Et je parle aux pêcheurs qui passent sur la grève, Et, quand ils sont passés, je rentre dans mon rêve. Mes chiens sont mes amis, l'un gris, et l'autre noir ; A l'heure des repas, ils arrivent s'asseoir Devant moi, regardant le sac qu'emplit la miche ; Chacun a son morceau, jamais ma main ne triche. Et chacun d'eux attend paisiblement son tour ; De temps en temps, l'un d'eux va veiller, puis accourt Reprendre auprès de moi sa place abandonnée.

Il m'arrive parfois, durant une journée, 30

Surtout par les temps gris, de rester, le menton Appuyé sur mes mains au haut de mon bâton, A voir quelque voilier qui tire des bordées Et s'enfonce parmi les lointaines ondées Qui pendent dans le ciel avec des rayons blancs. O navires aux flancs battus et ruisselants. Heureux les matelots que les vastes marées Emportent avec vous vers d'étranges contrées. Heureux les matelots qui voguent sur les mers ! Et je songe, le cœur pris de regrets amers, 40

A mon espace étroit d'immense solitude.

Le soir, lorsque le vent fraîchit et devient rude, Quand les derniers corbeaux regagnent leurs abris, Vers le parc, en sifflant, j'appelle mes brebis. Tandis que des béliers s'apaise la sonnaille. Je gagne lentement ma cabane de paille, En écoutant le flux ou le reflux clamer ; J'attends pour voir au loin des phares s'allumer. Puis, quand l'obscurité s'épaissit sur la lande, Roulant autour de moi ma grande houppelande, 50 Je me couche, ayant fait ma prière du soir Pour obtenir de Dieu le courage et l'espoir ; Et je m'endors, pensant au petit cimetière Où dorment, vieux bergers, mon aïeul et mon père.

807";ja 1

Suzanne

Dans la clarté renaissante et légère

Qui bondissait par les airs radieux,

Ses yeux charmants avaient plus de lumière,

Plus de rayons, plus d'azur que les cieux.

Il y tenait plus d'aube et plus d'aurore ; Et par-dessus la chanson des oiseaux Qu'un vent tiédi venait de faire éclore, Dont s'enivraient et tremblaient les rameaux,

Montait sa voix jeune et passionnée ; C'était au temps proche et déjà lointain Où Mai frappait le front clair de l'année Des lilas blancs qu'il tenait en sa main.

Et maintenant que Septembre commence,

Et que l'Été rentre ses chariots,

Elle est allée au pays du silence,

Où tout est noir, où tous les yeux sont clos.

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