I.e vent plus triste en fait la trame
De pâles teintes effacées,
Reflets morts, nuances lassées.
Où, par endroits, passe une lame
De couleurs claires et glacée?. lo
C'est un reste d'or et de flamme Des riches heures dépassées, Comme aux étoffes déplissées Un repli, vif encor, proclame L'ancien éclat des fleurs passées.
Mais, même en ce trait qui flamboie.
On sent de l'ombre se répandre ;
Car l'Hiver s'apprête à dépendre
Ces satins fanés qu'il reploie,
Et qu'Avril chantant vient retendre. 20
La Petite Ville
Petite ville au bord du fleuve,
Qui, dans l'eau toujours jeune et neuve
Mires tes pignons vermoulus.
De mousse et de lierre couverte,
Tu mets ta sombre teinte verte
Dans le vert léger du reflux ;
Petite ville au bord du fleuve.
Petite ville au bord du fleuve,
Qu'il fasse soleil ou qu'il pleuve.
Dans tes murs de lichen jaunis 10
La même ombre triste t'habite ;
Dans ta tourelle décrépite
Les noirs oiseaux ont fait leurs nids ;
Petite ville au bord du fleuve.
Petite ville au bord du fleuve, Un cheval désœuvré s'abreuve Sur ta berge sans un bateau ; Quelques vieillards à barbe grise S'en vont du banc de ton église S'asseoir au banc de ton château ; 20
Petite ville au bord du fleuve.
Tl6 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER
Petite ville au bord du fleuve, Se peut-il que rien ne t'émeuve De nos luttes, de nos propos ; Ne voit-on pas, de tes ogives.
Les trains ardents fuir sur ces rives, Et les vapeurs fendre ces flots.
Petite ville au bord du fleuve ?
Petite ville au bord du fleuve,
Ton sommeil est-il à l'épreuve 30
De l'écho de nos mille voix ;
Une si lourde rouille a-t-elle
Frappé de torpeur éternelle
Les girouettes sur tes toits,
Petite ville au bord du fleuve ?
Petite ville au bord du fleuve,
Des temps défunts tu semblés veuve,
Leur regret tient ton cœur glacé ;
Mais tu t'éloignes comme un rêve,
Un pan de rochers gris t'enlève, 40
Vision brève du passé,
Petite ville au bord du fleuve.
Bis Repetita Trois jeunes veaux paissaient un pré De coucous jaunes diapré, Quand nous passâmes, O Madelon ; Dans la volière d'un buisson, Des oiseaux mêlaient leur chanson, O Madelon, Quand nous passâmes ; Et des mots d'amour éternel Entassaient des rayons de miel 10
Dans nos deux âmes, O Madelon !
LE CHEMIN DES SAISONS llj
Les veaux étaient chez les bouchers, Et les foins verts étaient fauchés, Quand nous revînmes, O Madelon ; Au bout de sa longe, un ânon Brayait pour atteindre un chardon, O Madelon, Quand nous revînmes ; ao
Et mieux vaut l'oubli mutuel Sur les discours emplis de fiel Que nous nous tînmes, O Madelon !
Le Vieux Pont
Sur le vieux pont verdi de mousse.
Et tout rongé de lichens roux.
Deux amants parlaient à voix douce :
Et c'était nous !
Lui, penché tendrement vers elle, Lui disait l'amour et la foi Qu'il portait en son cœur fidèle ; Et c'était moi !
Elle semblait, pâle, incertaine, Tremblante et pourtant sans efïroi.
Écouter une voix lointaine ; Et c'était toi !
Sur le vieux pont toujours le même, Deux amants ont pris rendez-vous :
Il lui dit, elle croit, qu'il l'aime ; Ce n'est plus nous !
ii8 PACF? CHOISIE? d'aucuste angellier
Le Balcon sur la Mer
Ma demeure est bâtie au bord de la mer grise ; Les grèbes, les pétrels et les blanches mouettes Entrecoupent leurs vols parmi ses girouettes Dont les flèches de fer criaillent dans la bise ;
Du côté de la mer, le lichen la recouvre ;
Un lierre la revêt du côté de la terre ;
De ma porte je vois la lande âpre et sévère ;
Mais c'est sur les grands flots que ma fenêtre s'ouvre.
Si parfois je regarde, un bref instant, l'espace Parsemé de dolmens, dominé de calvaires, lo
Où, parmi les genêts sans fin et les bruyères, Çà et là un bosquet de chênes se ramasse ;
Si j'écoute, un instant, le son faible des cloches Arriver jusqu'à moi d'un village invisible. Aux jours de brume douce où la mer plus paisible A suspendu son bruit farouche entre les roches ;
Je passe de longs jours et les nuits presque entières,
Appuyée au balcon d'où j'aperçois la houle.
Dont l'ondulation sans repos se déroule.
Sous des nuages lourds ou des clartés légères. 20
Je vois l'âpre combat des vents contre les lames. Les vagues se dresser, se courber et reluire, Les courants d'un vert pâle où de l'argent s'étire. Et des flots gris jouant avec des flots de flammes ;
J'écoute une musique incessante et profonde, Les lents soupirs traînant et mourant sur la grève. Le courroux que le choc des falaises soulève, Et l'émoi dont la mer enveloppe le monde.
Et surtout je regarde, à l'horizon, les voiles Qui passent en rayant le ciel de leurs cordages, 30
O voiles, rentrez-vous de vos lointains voyages ? Cinglez-vous vers des cieux semés d'autres étoiles ?
Et, toujours appuyée au balcon solitaire, Mon cœur vit dans la brume où l'horizon expire. Car celui que j'attends partit sur un navire Et ne reviendra pas du côté de la terre.
Crépuscule sur la Grève
La mer, ce soir, est taciturne, Lourde, lisse, lasse, immobile.
Comme de l'huile dans une urne ; Et, dans le ciel déjà nocturne, Un puissant nuage est tranquille.
L'horizon est voilé de brume, Qui dort dans un fond gris et rouge Où la fin du jour se consume ; Sauf lorsqu'une étoile s'allume.
Rien, au ciel, ni sur mer, ne bouge.
Seule dans l'immense étendue De la silencieuse grève.
Une femme, de deuil vêtue, Paisible comme une statue, Sur un rocher assise, rêve.
Son front sous son voile se penche ; Ses mains, sur ses genoux croisées, Tiennent entre elles une branche.
Et sa robe aux plis noirs s'épanche Jusqu'à toucher les eaux bronzées.
La nuit, qui monte du rivage, De ses crêpes sombres la voile ; Bientôt de l'immobile image Rien ne reste que le visage, Qui semble toucher une étoile.
Puis il s'efface ; et rien n'exprime
La tristesse qui s'accumule
Au dernier instant qui supprime
La figure étrange et sublime,
L'âme humaine du crépuscule. 30
Séparation
Ainsi donc tu t'en es allée ; Tu suivis, sans te retourner, La pâle et jaunissante allée Qu'Octobre allait découronner !
Je vis s'éloigner ta démarche, Qui vers moi se hâtait jadis ; Mes yeux, plus tristes à chaque arche De rameaux déjà déverdis
Dont allait s'accroissant l'espace
Qui nous séparait pour toujours, 10
Admiraient cependant la grâce
De ton corps souple aux fins contours.
O doux corps de lait et de neige.
Toujours languissant et frileux.
Toujours priant qu'on le protège, Doux corps d'albâtre lumineux,
O doux corps, digne du Corrège
Par l'exquise et molle lueur
Qui vêtait, comme un sortilège.
Sa grâce lente et sa blancheur ! 20
Il s'éloignait hors de moi-même, De mes bras déserts évadé, Me laissant un front toujours blême.
Un cœur toujours dépossédé.
Tu marchais la tête penchée ; Le regret, peut-être, un instant, De notre tendresse arrachée. Ralentit ton pas hésitant ;
Et peut-être même une larme Tremblait-elle en tes chers yeux bleus, 30 Au moment où mourait le charme Dont nous aurions pu vivre heureux !
Ah ! peut-être un regard rapide, Un seul, t'eût remise en mes bras.
Et rendue à mon cœur avide ; Mais tu ne te détournas pas !
Tu marchais la tête penchée.
Sur le jaune et fauve tapis
Dont l'avenue était jonchée,
Sous les grands ormes assoupis ; 40
Je t'ai jusqu'au bout regardée Dans la brume et dans le lointain.
Voyant ta forme dégradée Flotter dans l'air plus incertain,
Jusqu'à l'âpre minute obscure, Où, dernier adieu des adieux.
Le point d'or de ta chevelure Mourut dans les pleurs de mes yeux.
L'Habitude
La tranquille Habitude aux mains silencieuses Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures ; Elle met sur nos cœurs ses bandelettes sûres Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses ;
Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre, Désireux de durer pour l'amour qu'ils contiennent, Sentent le besoin cher et dont ils s'entretiennent Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre ;
Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces, Les insensibles mains de la lente Habitude lo
Resserrent un peu plus l'étrange quiétude Où le mal assoupi se soumet et s'émousse ;
Et du même toucher dont elle endort la peine, Du même frôlement délicat qui repasse Toujours, elle délustre, elle éteint, elle efïace. Comme un reflet, dans un miroir, sous une haleine,
Les gestes, le sourire et le visage même
Dont la présence était divine et meurtrière :
Ils pâlissent couverts d'une fine poussière,
La source des regrets devient voilée et blême. 20
A chaque heure apaisant la souffrance amollie, Otani de leur éclat aux voluptés perdues, Elle rapproche ainsi, de ses mains assidues, Le passé du présent, et les réconcilie ;
La douleur s'amoindrit pour de moindres délices ; La blessure adoucie et calme se referme ; Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme, Se sentent lentement changés en cicatrices ;
Et celui qui chérit sa sombre inquiétude, Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute, 30 Plus que tous les tourments et les cris vous redoute. Silencieuses mains de la lente Habitude.
/ Les Chrysanthèmes
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes ! Les rosiers sont morts, et les diadèmes
Des derniers soleils Tombent, en pliant leurs tiges séchées, Dans l'herbe où les fleurs sont déjà couchées
Pour les longs sommeils ;
Les géraniums, les phlox, les colchiques, Les lourds dahlias, et les véroniques.
Et les verges d'or, Gisent dans l'humus sous les feuilles mortes, En proie au hideux peuple des cloportes,
Ouvriers de mort.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes ! Mais l'année a mis ses grâces suprêmes
Dans ces pâles fleurs ; Leur seule rosée est la fine pluie.
Parfois un rayon presque froid essuie
Leur visage en pleurs ;
Leur blancheur de cire a des teintes mauves. Les rideaux fanés des vieilles alcôves Ont leur incarnat,
Leur plus tendre rose est teint d'améthyste, Et même leur or le plus clair est triste, Et n'a point d'éclat.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes ! Quel chagrin pensif, en leurs roseurs blêmes,
De leurs froids destins !
Quel délicat rêve en leur blancheur chaste ! Quels nobles et fîers ennuis dans le faste
De leurs ors éteints ! 30
Elles ont grandi sans pouvoir connaître L'ivresse d'amour qui flotte et pénètre
Leurs sœurs de l'été.
Quand vibre partout le vol des insectes, Douloureuses fleurs, calmes et correctes
Dans l'air déserté.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes ! Allons en cueillir, puisque tu les aimes
A l'égal des lis, Des amaryllis de larmes trempées, 40
Et des sombres cœurs entourés d'épées
De tes chers iris.
Nous rapporterons, en tremblantes gerbes, Leurs troublantes fleurs, humbles ou superbes ;
Nous en emplirons Le verdâtre et vieux vase de la Chine, Où s'enfuit sans cesse et se dissémine
Un vol de hérons.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes !
Nous devinerons les profonds poèmes 50
D'obscure douleur, Qui vivent au fond de ces douces âmes, Dont l'effort d'aimer éclate en des flammes
Qui sont sans chaleur.
Quand le soir hâtif emplira la chambre, Nous regarderons ces fleurs de Novembre,
Ces fleurs de souci, Ces fleurs sans espoir, comme des emblèmes ; Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes.
Et nos cœurs aussi ! 60