HIVER
La Cendre
Je ne crains plus ton charme,
Tu peux venir ; J'ai su, sans une larme,
M'en affranchir.
Je pense à ton mensonge,
Sans te haïr ; Tu ne m'es plus qu'un songe.
Tu peux venir.
J'ai transformé mon âme,
Tu peux venir ; 10
Rien de l'ancienne flamme
Ne peut jaillir.
J'ai recouvert de cendre
Ton souvenir ; Je n'ai rien à défendre,
Tu peux venir.
Adieu sur la Grève
Sur la grève.
D'où la marée S'est retirée.
Flotte un rêve De lueur pourprée :
126 PAGES CHOISIES d' AUGUSTE ANGELLIER
Elle expire ; La grève est grise ; Une âpre bise
S'y déchire ; Au loin l'eau se brise.
Sur le sable, Dans l'ombre épaisse, Le ciel s'affaisse,
Redoutable De morne détresse.
Tout exhale Une amertume ; Et, dans la brume
Glaciale, Un phare s'allume.
Adorée, Notre âme pleure.
Car voici l'heure
Abhorrée :
Tu pars, je demeure.
La Fin des Bœuis
Lorsque les bœufs poussés en troupe à l'abattoir,
Haletants, harasses jusqu'à se laisser choir.
Meurtris sur le garrot par les bâtons ferrés,
Et par les crocs des chiens déchirés aux jarrets,
Les genoux fléchissants, les yeux troubles et lourds.
Arrivent sur le seuil de ces sinistres cours
Où des hommes aux bras éclaboussés de sang
Vont et viennent, avec un coutelas au flanc.
Ils s'arrêtent soudain, et sur tout le troupeau
Court un frisson de peur qui fait frémir leur peau, lo
Ravivant chaque plaie où se montre la chair.
Dans leurs yeux engourdis passe un farouche éclair
D'horreur, d'étonnement, de désespoir hagard,
De supplication, qui leur fait un regard
Dont le Ciel doit trembler. Un vaste beuglement
Navré, douloureux, sort du nuage fumant
Qui s'exhale au-dessus de leurs mufles levés ;
Puis leur regard éteint redescend aux pavés
Où luisent des filets d'une eau sanguinolente ;
Et, soumis, reprenant leur démarche indolente, 20
Les fronts bas comme au poids du joug, les pauvres
bêtes S'avancent lentement en balançant leurs têtes, Du noble mouvement que suivait le sillon, Et que guidait le choc léger de l'aiguillon.
La Guirlande du Sommeil
La guirlande du sommeil, De nuit en nuit suspendue. Sur le pâle et frêle éveil Des jours humains est tendue.
Elle part du mur obscur Dressé sur notre naissance, Et s'attache à l'autre mur Fait de nuit et de silence
Qui clôt nos espaces courts
De son obstacle funèbre ; 10
Ses arcs réguliers et lourds,
De l'une à l'autre ténèbre,
Semblent poser un décor Sur la façade éphémère De notre chétif effort ;
Un noir dccor funéraire.
128 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER
Decenter Mori
J'ai la mort en moi, non la mort lointaine, Celle qu'on suppose et qui doit venir, Mais la mort déjà fixée et prochaine, Et je sais le point dont je vais périr.
Elle est là, je sens son travail paisible Qui jusqu'à présent n'est pas douloureux, Mais dans quelques mois deviendra terrible ; J'en ai wi mourir, je mourrai comme eux !
C'est un peu de poids, de tension, de gêne.
Une peine brève, un tiraillement, lo
Un peu de douleur sourde et souterraine,
Suivie aussitôt d'assoupissement ;
C'est peu, ce n'est rien, pas même une entrave. Pourtant cette peine a je ne sais quoi De dominateur, de vital, de grave.
En quoi se pressent le grand désarroi ;
Un outil mortel en moi fait son œuvre,
Et je sais le temps que prend pour finir
La main qui le tient et qui le manœuvre ;
J'ai quatre ou cinq mois encor pour mourir ; 20
J'ai quatre ou cinq mois à pouvoir encore Entendre le rire et les mots humains ; Je pourrais compter ce que chaque aurore Aie laisse de jours vivants dans les mains.
Déjà l'Univers s'éloigne et recule, ■Je le vois confus comme un fond de mer ; C'est moi qui répands le lourd crépuscule Où l'immensité des choses se perd.
Je porte en moi-même une nuit profonde,
Qui sera sans fin, et dans peu de temps 30
Débcjrdant de moi couvrira le monde ;
Je la sens emplir mon être : j'attends !
Non pas sans révolte et sans amertume Je mourrai ; j'aimais la lumière, l'art, Les hommes auxquels le cœur s'accoutume, Les fêtes toujours neuves du regard ;
J'avais essayé de me faire une âme
D'un peu de bonté, d'un peu de savoir ;
C'était, je le veux, une pauvre flamme
Mais où s'épurait l'éclat du Devoir. 40
Redoutable instant ! Tomber de la cime Où le Je se sait, et crée un vouloir Ainsi qu'un cristal, dans l'ignoble abîme De l'inconscient et du néant noir !
Surtout, je ressens la sombre colère Du forfait par qui périt emporté L'être qu'a sacré l'auguste mystère.
Le sublime effort d'avoir existé !
Je ne souffre encor que par la pensée De l'adieu prochain qui va s'accomplir ; 50
Mais dans quelques jours sera commencée L'agonie affreuse où je dois finir.
Je sais ce qu'elle est ; elle est effroyable ; Le plus long supplice et le plus cruel Auprès d'elle est doux ; je ne suis coupable Que d'être né homme et d'être mortel.
J'essaierai pourtant d'avoir du courage.
De serrer les dents, de garder mes cris,
Je suivrai la mort à son sombre ouvrage.
Cachant ma défaite avec mon mépris. 60
Si je meurs ainsi que je le souhaite.
J'aurai sur ma lèvre un rictus d'orgueil. Quand le menuisier clouera sur ma tête Le couvercle obscur et lourd du cercueil.
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