‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 38 sur 50 · L ADOLESCENT · texte numérisé non relu

L ADOLESCENT

Puisque ton indulgence attend mon entretien,

Je te découvrirai ce que mon cœur contient,

Maître aux fermes conseils, que j'aime et je révère !

Tu connais la maison qu'habite l'étrangère

Qui vint dans ce hameau, quand les flots indécis.

Sous des cieux tour à tour ouverts ou rétrécis,

Tantôt rudes et gris, tantôt vermeils et lisses,

Suivaient les changements d'Avril et ses caprices.

Elle est hors du village, et blottie à l'écart ;

Vers le chemin, des ifs la cachent au regard ; lo

Et tu la vois le mieux du côté de la grève.

Un jardin, plein de fleurs, qui vers elle s'élève

De l'anse où le ruisseau se perd dans les osiers,

La laisse apercevoir couverte de rosiers

Qui grimpent sur son toit. Mille milliers de roses,

Qui s'cntr'ouvrent sans cesse et meurent large écloscs,

Laissent choir, tout autour, leurs pétales pourprés,

Et jonchent d'un tapis royal les trois degrés

Où parfois l'étrangère, entre les fleurs assise,

Rêve jusqu'au moment où le couchant attise 20

La flamme des rosiers de son reflet de feu.

LE VIEILLARD

Tu passes donc souvent, ô mon fils, par ce lieu ?

l'adolescent J'y passe, quand, des champs, je reviens par la plage. On dit qu'elle est venue en ce lointain village Chercher l'apaisement d'un cœur sombre et blessé, Et l'incertain oubli d'un amour délaissé Ou rompu, par la mort ou par l'ingratitude. Il est vrai qu'elle a l'air, dans sa triste attitude, De marcher dans le sang découlé de son sein, Et l'on croit admirer le tragique dessin 30

D'un grand maître éloquent à peindre la souffrance.

LE VIEILLARD

C'est donc, ô mon cher fils, une fréquente chance Qui te fait revenir par le bord de la mer?

l'adolescent Plutôt que de rentrer par le chemin couvert Que les chars de moisson ont fait blanc de poussière, J'aime le sable humide et son ample lumière, Où mes pas et mon front sont touchés de fraîcheur.

LE VIEILLARD

Poursuis !

l'adolescent Je la voyais, de loin, dans la rougeur De ces riches rosiers, telle qu'une figure Dont le sens deviné réside en sa posture, 40

Où tout un sentiment, caressant ou cruel, S'exprime et s'agrandit en maintien éternel. Mais il perd l'éloquence, unique, âpre et vivace, Où notre âme s'unit à lui sur notre face ;

Et l'étrangère était, pour mon regard rêveur, Une noble statue au geste de douleur, Qui semblait résumer la vie et non la vivre.

LE VIEILLARD

Je t'écoute attentif, ô fils, tu peux poursuivre !

l'adolescent L'autre jour, quand j'étais couché dans les osiers, Je la vis s'éloigner des somptueux brasiers 50

Où son chagrin altier séjourne dans des flammes. Elle vint jusqu'au bord de la mer où les lames, Bien que le ciel très pur rayonnât de soleil, Prises d'un courroux clair, lumineux et vermeil. Bondissaient, rugissaient, blanchissaient jusqu'au large, Autant qu'en ces jours noirs où l'horizon se charge Et fléchit sous un poids sinistre d'ouragan. Des bateaux s'enfuyaient, inclinés et voguant Tantôt au creux des flots et tantôt à leur faîte. Elle était immobile et droite sur la crête 60

D'une butte de sable où croissaient des chardons ; Et je pensais à ces illustres abandons D'amantes d'autrefois, au bord des mers laissées, Pour un dernier regard, un dernier cri, dressées. Elle resta longtemps à contempler la mer. De ses }'eux bleus ; peut-être un souvenir amer Lui montrait-il aussi, dans ces houles, l'image Qui passait tout à l'heure en ta parole sage, Car la sagesse n'est, maître, qu'une douleur Qui vit dans le cerveau quand elle est morte au cœur.

le vieillard Il se peut.

l'adolescent Je voyais de près son beau visage 71

Qui paraissait aussi porter un clair orage, Apre, ardent et pareil à celui de la mer. Ses cheveux, rejetés de son front découvert,

Comme un embrun doré volaient dans la lumière,

Ou battaient sur ses yeux émus de la colère

Qui roulait dans les flots verts et tumultueux ;

Et l'ouragan du ciel était moins spacieux

Que celui qui passait sur cette face humaine.

Elle se tenait droite et vacillant à peine 80

Par l'effort de son corps pour résister au vent.

Mais bientôt je ne sais quel reflet émouvant

De douleur apparut à travers sa tempête,

Apaisant, trait par trait, son admirable tête,

Dont les cheveux battus restaient seuls inquiets !

Et sa beauté passa dans de profonds secrets ;

L'eau claire de ses yeux devint intérieure

Et fut la source pure et touchante qui pleure,

Sous les ombres d'un bois, son chagrin résigné ;

Il sembla tout à coup que je fusse éloigné ! 90

Puis, de cette invisible et profonde détresse.

Remonta je ne sais quel rayon de tendresse.

Un éclat caressant qui restait douloureux.

Mais ramenait son cœur des fonds mystérieux

Dans lesquels n'avait pu la suivre ma pensée ;

Et son âme en ses yeux revint, comme lassée

De sa descente obscure, illuminer des pleurs.

Puis tendresse et chagrin, confondant leurs lueurs.

Moururent l'un dans l'autre, et devinrent du Rêve,

Haut comme le nuage aux flancs duquel s'achève 100

Un beau jour apaisé qui connut l'ouragan.

Sa face enfin sereine, et triste cependant,

Devint à cet instant plus admirable encore ;

De minute en minute, elle semblait éclore.

Plus belle qu'elle même, en suprême beauté.

Quelque chose d'ardent, de pensif, d'exalté,

Quelque chose d'immense, en même temps intime,

Donnait une infinie étendue et sublime

A son recueillement sous son regard lointain.

Il semblait qu'on eût pu verser tout le Destin 1 10

Entre ses yeux perdus et son secret sourire ;

Tout ce qui peut souffrir, tout ce qui peut séduire Était sur ce visage émouvant comme un chant ; Et son rêve emplissait la beauté du couchant.

Car les portes des vents irrités s'étaient closes,

Et la mer n'ondulait qu'à peine en lents plis roses

Sur lesquels des oiseaux neigeux s'étaient posés ;

Le soleil s'approchait des flots tranquillisés.

Dans l'azur où naissaient des teintes de glycine,

Et la terre accueillait la vaste paix marine. 120

L'étrangère restait immobile ; longtemps

Je pus saisir encor ses beaux regards, flottants

Par delà les splendeurs dont l'occident ruisselle,

Et son sourire doux qui semblait loin en elle.

Quand le soleil ne fut, sous l'espace moins bleu,

Qu'un demi-disque d'or, coupé d'un trait de feu.

Et qu'au pied des chardons cessa leur ombre aiguë.

Elle fut radieuse, un instant suspendue

Dans la gloire, au-dessus du tertre éteint et froid.

Rappelant ses regards de leur distant émoi, 1 30

Et le front incliné, d'une démarche lente.

Elle s'en retourna par le jardin en pente.

Dans ce dernier rayon qui ne la quittait pas,

Mais mourait sur le sol quand s'éloignaient ses pas.

Si bien qu'elle emportait la lumière avec elle.

Je l'aperçus gravir le seuil où s'amoncelle

L'amas de ses rosiers, dont chaque fleur brûlait

En brasier merveilleux, qui bientôt s'écroulait

Dans un suprême éclat plus ardent et plus tendre.

Comme si, pour s'éteindre, il eût voulu l'attendre.

Je m'en revins alors par la grève ; le soir 141

Descendait ; sur la mer cessaient de se mouvoir Des lueurs qui mouraient en devenant livides ; Et la nuit pénétrait aussi dans mes yeux vides Du spectacle effacé, jusqu'à remplir mon cœur. Mais les flots conservaient leur traînante douleur.

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