‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 39 sur 50 · LE DIALOGUE DU POTIER ET DE LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LE DIALOGUE DU POTIER ET DE LA JEUNE FILLE

A l'orée d'une claire bourgade, sur la route qui en sort, un hangar à toiture de chaume est ouvert, par un de ses côtés. On y voit un tour de potier, un établi sur lequel est posé un tas de glaise fraîche, et des outils de modelage suspendus au mur. Le potier, assis sur un escabeau, semble perdu dans une méditation. , U^n peu en arrière du hangar est le four, contre lequel sont appuyés des vases, des amphores aux couleurs vives, et quelques plaques de terre cuite avec des figures en relief. i o

De toutes parts, on aperçoit une riche campagne, parsemée d'une abondance d'arbres fruitiers dont la vaste floraison blanche est mélangée de quelques floraisons roses et mauves. A l'extrémité de cette plaine se montrent des alpes neigeuses et brillantes qui dominent et arrêtent la fuite indéfinie des vergers. L'heure est la jeunesse de la matinée. 17

Une jeune fille vient des dernières maisons de la petite ville. Elle est vêtue d'une longue tunique de fine laine blanche, qui porte, autour de l'échancrure du cou, une bande de larges fleurs brodées en soie bleue ; cet ornement est répété au bas de la robe. Elle suit la route qui passe devant l'atelier du potier, et celui-ci, qui l'a regardée venir, lui adresse ces mots quand elle arrive devant lui. 25

LE POTIER

Salut, vierge ! les Dieux qui tiennent nos destins. Laissant tomber sur nous les instants incertains. Te donnent ce jour-ci paisible et radieux ! Que nul reflet chagrin ne traverse tes yeux,

136 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER

De cette heure où ma voix t'exprime ce souhait, Jusqu'à celle après qui le lendemain paraît ; Et que les jours suivants, imitant celui-ci, Laissent ton front serein exempt de tout souci, Afin que, le matin, quand tu sors de ton toit Pour y rentrer le soir quand le soleil décroît, 10

Tu franchisses ton seuil sans y laisser d'ennui, Et, sans en rapporter, tu reviennes vers lui.

LA JEUNE FILLE

Que t'entendent les Dieux, et, pour te rendre grâce,

Tu voudras bien, potier, qu'à mon tour je te fasse

Un vœu qui soit aussi propice à ta journée :

Puisse-t-elle entreprendre une œuvre fortunée.

Qui, longtemps désirée, en un instant conçue,

Parmi les grands travaux de ton art soit reçue,

Et mette sur le nom de ton père une gloire

Qui l'égale à l'honneur de ceux qu'une victoire, 20

Un traité pacifique, une loi sage et juste,

Ou le triomphe aux Jeux d'un corps souple et robuste.

Ont marqués pour porter l'immortelle verdure !

Que le rayon divin, sans lequel rien ne dure.

Visite le travail que tu vas entreprendre ;

Que ta main, qui sait tout ce que l'art peut apprendre,

D'un toucher décisif et parfait l'exécute,

Pour que — quand tes cheveux seront gris — dans la

lutte Des meilleurs de nos jours pour notre gratitude, Parmi leur généreuse et blanche multitude, 30

Comme un des plus bénis celui-ci t'apparaisse. Et qu'en lui souriant ton cœur le reconnaisse !

LE POTIER

Ton cher souhait arrive au moment opportun ! Je ne m'en surprends pas, car je sais que chacun De tes actes, ô vierge, et de tes mots contient Je ne sais quoi de juste et doux, que ton maintien

Révèle à l'étranger qui t'aperçoit passer ;

Tes lèvres et tes mains ne savent dispenser

Rien qui ne soit heureux et sage et bienfaisant.

Et c'est pourquoi ce vœu dont tu me fais présent 40

Tombe à l'instant propice où mon travail est prêt,

Où mon âme s'emplit de ce vague intérêt

Qui semble précéder le sujet inconnu,

Dont rien, sauf son émoi, vers nous n'est parvenu,

Et qui nous tient charmés sans apparaître encor.

Mon tour impatient de son prochain essor

Frémit ; l'argile neuve en sa souple fraîcheur

Attend, du front penché, la goutte de sueur

Qui l'emplit, en tombant, d'un désir de beauté ;

Le rang de mes outils de buis est ajusté, 5°

Et ma main s'approchait de la tâche du jour.

Si ton vœu, par les Dieux exaucé, me secourt.

Ce que j'entreprendrai, ce matin, vaudra mieux

Que tout ce que j'ai fait sans cet auspice heureux.

LA JEUNE FILLE

Que vas-tu façonner dans ton humide argile. Potier ? Elle est soumise à ta main et docile ; Que sur le tour rapide et sûr tu la travailles, Ou qu'entre tes doigts fins naissent les fiançailles Innombrables de sa souplesse avec ton rêve, Tout ce qui germe et naît en ton esprit s'achève 60 En elle, aussi parfait qu'il l'est dans ta pensée ; A rencontrer ton ordre elle est comme empressée ; Que dis-je? elle est l'esclave et l'esclave amoureuse Qu'un peu de ton regard féconde et rend heureuse, Qui cherche ton désir et vit de ton caprice. Que ta paume l'étalé, ou ton doigt la pétrisse. Sous tes yeux demi-clos, quand ta main la manie, Une âme la pénètre et qui semble infinie.

LE POTIER

Que veux-tu qu'elle soit, ô vierge aux yeux d'azur ? Veux-tu que je la change en un calice pur.' 70

Les deux anses seront, l'un à Tautre enlacés,

Deux rameaux qui, s'ouvrant, tiendront les bords

pressés ; Des pampres l'orneront de leur léger dessin, Et, sur les deux côtés, deux grappes de raisin Sembleront lourdement pendre à chaque rameau. Dont l'un sera de vigne et le second d'ormeau. Sur son pied d'abord mince et plus bas élargi. Le calice aura l'air d'avoir soudain surgi, Ainsi qu'un riche fruit qui n'est pas séparé De son sol nourricier qui s'est de lui paré. 80

Afin que son destin ne soit pas frêle et court, Je le ferai durcir dans la flamme du four, Tant qu'il résonne au doigt comme un vase d'airain. Quand je le tirerai hors du foyer éteint. Les grappes seront d'or, le feuillage aura l'air, Tout récemment cueilli, d'être encor jeune et vert ; Les automnes futurs ne pourront le flétrir. Et les ans écoulés ne feront qu'ennoblir Son aspect, du toucher d'un effort impuissant ; Leur main qui flétrit tout, sur son éclat passant, 90 Ne fera que marquer depuis combien de temps Ses pampres restent verts et ses grains éclatants. Je te le donnerai pour que ta bouche en fleur Au vin brillant et clair trouve plus de saveur. Et pour que, souriante en approchant son bord. Tu croies et ne croies pas mordre à des grappes d'or.

LA JEUNE FILLE

Je ne bois que l'eau calme et franche des fontaines ! Le vin tumultueux, plein d'ivresses hautaines, De courroux imprévus et de tristesse lourde, Qu'il sorte d'un royal calice ou de la gourde 100

Que porte un mendiant suspendue à sa corde, Est un brusque breuvage et brutal qui s'accorde Avec les rudes mœurs et l'âpre cœur des hommes. Qu'ils le gardent pour eux ! A nous, femmes, qui sommes

Amantes de la paix et des paroles douces,

La source sous son roc, le ruisseau sur ses mousses,

Plaisent mieux que la cuve où la vendange écume,

Et l'eau qu'un plant prochain d'anémones parfume,

Limpide et dans le creux de nos mains aspirée,

Vaut le vin que contient l'amphore saupoudrée, iio

Qui porte dans ses flancs la vanité prolixe,

Le sarcasme grossier, la querelle et la rixe.

Tu garderas pour toi ton dangereux cratère

Où plus le buveur boit moins il se désaltère,

Tant que la marche auguste et sûre des étoiles

Se trouble et se confonde aux invisibles voiles

Dont la brumeuse ivresse enveloppe sa vue,

Et flotte dans les airs déchirée et tordue.

Je refuse un présent dont je ne sais que faire ;

Ou que ta main, qui tient tout un monde, confère t 20

A ce monceau d'argile — où tu peux faire vivre

Les rêves que ton art de ton cerveau délivre

Et jette pour jamais affranchis dans l'espace —

Une beauté plus douce où ton œil se délasse

Des travaux que le goût des durs hommes réclame,

En quelque objet qui plaise à nos regards de femme.

LE POTIER

Que le calice donc demeure inexprimé !

Que dans l'argile informe il périsse enfermé, S'il ne doit pas donner de plaisir à tes yeux !

Je veux faire un travail qui te convienne mieux ! 1 30

Sur un long bas-relief, j'ai longtemps médité

Un tableau de jeunesse allègre et de gaîté :

Adossé de l'épaule au tronc d'un vieil ormeau,

Ses deux chiens à ses pieds, un berger jeune et beau

Appuiera sur sa lèvre une flûte aux sept trous,

Et tu croiras entendre un chant ardent et doux

Que saisit et répète Écho dans son rocher.

Des femmes dont le pas, s'arrêtant de marcher.

Se suspend pour partir sur le rythme plus prompt Qui frappe leur oreille, auprès de lui feront 140

Un groupe impatient qui ne semble tenir Qu'à peine au sol, levé du désir de bondir. D'autres femmes déjà, belles, aux souples corps, En arrière jetant leurs longs cheveux détors, Dansent ; leurs doigts vibrants frappent des tambours

plats.

Quelquefois aussi haut qu'atteignent leurs blancs bras. Quelquefois presque à terre et contre leurs genoux ; Leur robe transparente aux plis fîottants et mous Montre les mouvements changeants et sinueux Que traverse leur corps toujours harmonieux ; 150 Et l'œil suivrait plutôt l'émoi toujours divers Des tremblants peupliers agités dans les airs. Leurs bras sont nus ; leurs seins sont nus ; leur pied

léger Reprend sur le gazon ses bonds sans l'outrager ; En secouant la tête, elles jettent des fleurs Qui dans leur chevelure enlacent leurs couleurs. Sur deux tertres herbeux au tronc d'arbre opposés, Un groupe de corps las aux gestes épuisés, En désordre et pourtant avec art épandus. Repose sur le sol ; les uns sont étendus 160

Comme dans le sommeil, d'autres presque ployés, Ou couchés à demi sur le coude appuyés : Ils gisent alanguis dans un savant repos, Et l'œil prend moins plaisir à la courbe des flots Qu'aux ondulations des hanches et des reins, Aux méandres moelleux du col aux molles mains, Au lent serpentcmcnt voluptueux et doux Montant et descendant de la gorge aux genoux, Qui glissent sur chacun de ces beaux corps épars. Une séduction s'exhale ; et les regards, 170

S'ils ont moins de surprise, ont un plus long loisir Pour suivre ces dessins, et, parmi tous, choisir La ligne dont l'esprit s'encnante en cet instant.

Au fond on aperçoit, au bord d'un bois distant, Une Nymphe et son Faune, en se tenant les mains, Danser éperdument à l'envi des humains.

Il apparaît partout qu'on est dans la saison Où les zéphyrs dans l'air, les eaux dans le gazon, Dansent pour célébrer et fêter le retour Du lumineux printemps qui ramène l'amour ! i8o

Quatre agrafes de bronze, ô vierge, suspendront Cette scène à ton mur ; devant tes yeux vivront La vernale allégresse et le feuillage vert. Même au temps que le froid et le venteux hiver. Aux arbres dépouillés noircissant les rameaux. Flétrissant les gazons et durcissant les eaux, Sous un ciel où les feux de l'astre sont éteints, Près des foyers fumants renferme les humains.

LA JEUNE FILLE

Comme celle du vin la danse a son ivresse,

Elle a, comme elle aussi, son dégoût, sa tristesse, 190

Quand l'esprit, lentement, recouvre son empire

Dans un corps agité d'un reste de délire.

Il contemple honteux et rougissant la trace

Du désordre où se plaît la Bacchante de Thrace ;

Les vêtements ouverts, l'éparse chevelure.

Un air de lassitude et presque de souillure.

Des bras encor tremblants de gestes d'hétaïre

Dont l'approche promet et dont la fuite attire,

L'abandon presque offert de la main alourdie,

Je ne sais quelle pourpre impudente et hardie 200

Que garde des désirs celle qui s'est montrée ;

C'est parmi ces débris de la pudeur sacrée

Que l'âme, en la fureur des membres dispersée,

Se retrouve et reprend, quand leur fougue est lassée,

Sa cime abandonnée et dont elle est moins digne ;

Et la flûte est perfide à l'égal de la vigne !

142 l'AGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER

La musique que j'aime est celle de la lyre,

Quand l'éloge des dieux ou des héros l'inspire,

Et lorsqu'un noble chant trouve en son harmonie

La puissance et l'élan de montée infinie 210

Que le rythme éternel donne au sens des paroles !

Les bonds les plus légers de tes danseuses folles

S'achèvent sur le sol en languissantes poses,

Et tandis que leur main se joue avec les roses

A leur front fléchissant par leur fureur laissées,

Leur esprit vague et trouble absorbe ses pensées

Dans cet efïeuillement de fleurs déjà flétries.

Qu'il vaut mieux voir passer les blanches théories

De vierges dont les yeux sont levés vers le temple !

Si leur cortège pur peut me servir d'exemple, 220

Que la robe aux plis droits vête ma marche lente.

Et que, loin des tambours aimés du corybante,

Je m'en aille, écoutant une noble musique,

Vers quelque bois sacré ou quelque clair portique

Pleins du souffle des dieux ou du discours des sages !

Réserve ton relief et ses folles images,

Que la flûte lascive à leurs transports excite,

Pour une autre maison que celle que j'habite.

LE POTIER

Si ces jeux, où pourtant éclate la beauté

Par qui le corps humain, ô vierge, a mérité 230

De prêter son aspect aux images des dieux.

Ont trop de vanité pour ton cœur ombrageux,

Encor que maint artiste au nom illustre et pur

Ait aime les contours des corps nus sur l'azur,

Et les ait transportés au marbre souverain,

A ton goût plus sévère obéira ma main.

De cette fine argile au grain lisse et serré.

Digne d'être au poli du bronze comparé,

— Le mystère du four lui donne un rouge éclat, —

Je veux faire une amphore au galbe délicat, -mo

Et veux que, dans sa grâce, elle égale en grandeur

Celles qu'aux jeux publics emporte le vainqueur.

De l'endroit où le flanc vers le col s'arrondit,

Jusqu'à l'inflexion où le bas s'enhardit

A former la poitrine et l'ampleur du vaisseau,

Tout autour, je réserve un large et droit bandeau

Où se déroulera ce que je veux tracer.

En pompe magnifique on y verra passer

Un nuptial cortège, où sur le char étroit

Le fiancé conduit la vierge vers son toit ; 250

Et du seuil maternel de myrte enguirlandé

Jusqu'au seuil conjugal où le tapis brodé

Offre un chemin de pourpre aux pas des deux époux,

Le cortège se suit. Tu les distingues tous :

La vierge sous son voile auprès du fiancé,

Ceux qui portent la torche au bout du bras dressé,

La torche d'hyménée, emblème des amours ;

Et les joueurs de flûte, et, sur tout le parcours.

Ceux qui chantent : Hymen, ô hyménée, hymen ;

Et les vierges aux bras enlacés, au front ceint 260

De fleurs, qui vont posant leurs pieds sur d'autres fleurs ;

Et les vieillards courbés qui revoient dans leurs cœurs

La fête qui chanta pour eux, au temps jadis ;

Et les petits enfants, par leur geste agrandis,

Qui jettent dans les airs des amandes, des grains,

Pour prédire aux époux des greniers toujours pleins ;

Et, dans sa porte ouverte encor, seule et debout,

La mère au long regard qui veut voir jusqu'au bout

S'éloigner son enfant livrée à d'autres bras !

Si les effets du four ne me sont pas ingrats, 270

Dont nul ne peut prévoir le caprice et l'humeur.

L'amphore portera, sur sa sombre rougeur,

Le collier éclatant de ce cortège heureux.

Le temps, le temps jaloux n'éteindra pas les feux

De ces torches d'hymen, emblèmes des amours.

Et le beau fiancé sourira pour toujours,

Sous sa branche de myrte et dans son manteau blanc, A l'épouse que voile un lin toujours tremblant ; Si tu veux accueillir l'amphore en ta maison, Tu penseras sans cesse entendre la chanson 280

Que disent les chanteurs dont son flanc pur est ceint : ' Hymen, ô hyménée, ô hyménée, hymen ! '

LA JEUNE FILLE

Un destin indécis suit le jour d'hyménée,

Et vers un temps obscur la vierge est entraînée

Quand, sous son voile ardent et de torches suivie,

On la conduit au seuil étranger où sa vie

Doit trouver son bonheur ou sa longue méprise.

Son cœur peut redouter l'instant où sa main brise

Avec un inconnu le gâteau de sésame.

Que de soupirs tenus dans un épithalame ! 290

Si tu vois, en ce jour, les larmes maternelles

Couler, c'est que parfois les mères ont en elles

Des souvenirs qui font mentir cette allégresse.

Entre un double avenir de joie ou de détresse,

Ce jour aux cris joyeux est pareil à la lance

Qui vacille, frémit, tremble sur la balance.

Ignorant quel plateau doit monter ou descendre !

Que de flambeaux d'hymen ont une triste cendre !

Et souvent au matin de la première étreinte.

L'épouse pâle, au cœur déjà battu de crainte, 300

Sait qu'elle pleurera plus tard, lorsque sa fille.

Voilée et précédant la torche qui pétille,

Quittera sa maison pour la maison d'un autre.

Car la main de l'époux où se place la nôtre

Tient ou l'or ou l'airain de notre destinée.

Aussi lorsque je vois la forme ensafranée De la vierge au milieu du célébrant cortège, Je pense à des crocus qui, perçant sur la neige. S'ouvrent sous un rayon sans songer aux rafales,

Et je trouve une angoisse aux pompes nuptiales. 310

Ton vase, quelque beau que tu saches le faire,

Peut toujours contenir une liqueur amère ;

Tu ceindras ses flancs purs d'une zone de fête

Mais la bande brillante à son contour s'arrête,

L'espace intérieur reste séparé d'elle,

Et la paroi d'argile, encor que mince et frêle,

N'entourera jamais que la liqueur qu'y verse

Une main délicate, ou brutale, ou perverse.

Ne t'offense donc pas, potier, si je refuse

Le présent précieux qui m'est promis ; excuse 320

Ce qui n'est pas le signe, en moi, d'une âme ingrate ;

Sache que ma pensée, ainsi qu'un aromate.

Conservera ce don que tu voulais me faire,

Et ton offrande m'est et me restera chère.

Mais je ne saurais voir sans tristesse anxieuse,

Que le soleil l'éclairé ou l'étroite veilleuse.

Ce chantant et muet cortège, aux flancs du vase.

Suivre immobilement sa longue diabase,

En tournant à jamais autour de son mystère ;

Mon esprit inquiet ne saurait se distraire 330

De ce vide tourment obsédé de lui-même :

' Vers quel seuil et quel sort s'en va cette enfant blême ?

Et quel vin remplira le vase à jamais vide?'

Plus ton art aura fait cette pompe splendide,

Noble, belle, touchante et qui semblera vivre.

Plus mes yeux inquiets s'attacheront à suivre

L'immobile progrès où ta main l'a fixée.

Et l'énigme sans fin qu'elle tient embrassée.

LE POTIER

Que faut-il donc, ô vierge, à ton goût dédaigneux?

Le succès que pour moi tu demandais aux dieux, 340

Ce vœu d'un jour fécond, en toi-même arrêté,

En fait un jour de doute et de stérilité !

A quoi puis-je employer mon argile et mon art

Et mon âme, si rien ne plaît à ton regard

146 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER

De ce qui voudrait naître et vivre sous ma main ? Je puis jeter ma glaise au milieu du chemin, Qu'elle parte attachée aux pieds du voyageur, Puisqu'il n'en peut sortir, sous mon ingrat labeur. Que des formes sans grâce et des œuvres sans prix, Puisque l'indifférence et presque le mépris 350

Sont l'accueil que reçoit chaque offre que je fais, Et ta froide parole a tué tes souhaits !

LA JEUNE FILLE

Ne peux-tu consacrer ton art, et cette argile,

Et ton âme, à vêtir un sujet moins fragile

De la victorieuse et sereine durée

Par les rayons du beau pour toujours conférée

A la matière obscure arrêtée en sa fuite?

N'est-il point de sujets plus élevés qu'habite

Quelque grave penser où tient la vie humaine

Dans un des moments où, d'elle-même certaine, 360

Elle se sent, parmi ses flots d'inquiétude.

Digne d'être éternelle? Alors quelque attitude,

Où, par la force calme et le repos du geste,

Ce ferme sentiment de constance s'atteste.

Scelle et semble garder dans une noble empreinte

Un long effort de vie intègre, altière ou sainte.

Ton art peut bien fixer la fureur d'une danse.

Mais combien lui sied mieux l'auguste concordance

Du pouvoir qu'il détient d'accorder la durée,

Avec une action qu'a déjà consacrée 370

Ce qui mérite en nous de vivre impérissable !

Car ainsi que les grains toujours dissous du sable

Sont fondus en cristal transparent et lucide

Où toute la clarté du firmament réside,

Dans nos êtres épars il se peut qu'une flamme

Fonde en cristal aussi le sable de notre âme.

Et que cette poignée obscure de poussière

Se change en un foyer d'immortelle lumière.

Que sur de tels moments ton art plus fier repose

Où tant de dignité déjà l'attend enclose, 380

Il atteindra plus haut en partant d'une cime,

Et, dans ces grands sujets que nul temps ne périme.

De leur éternité fortifiera sa gloire !

Si mes propos te sont blessants, puisses-tu croire, Potier, que le désir de te voir plus insigne Parmi ceux qu'un labeur plus radieux désigne A l'invisible main qui met la verte branche Autour des fronts mortels rend ma parole franche ; Et s'ils sont erronés, pardonne leur encore, Puisqu'ils sont nés du vœu que l'Avenir honore 390 Ton œuvre plus parfait d'un hommage plus grave. Puisque ces seuls souhaits, ami, m'ont faite brave Assez pour, si j'ai tort, prouver mon ignorance, Assez pour t'offenser, si je t'ai fait offense.

LE POTIER

M'ofïenser ! que dis-tu? j'écoute comme un chant Ce que tu dis de pur, de juste et de touchant ! Laisse couler encore, ô vierge, ton discours ! Qu'aucun scrupule vain n'en suspende le cours ! Je sens, dans mon esprit trop souvent tourmenté. Passer, délicieuse, une eau de vérité ; 400

Ce flot, en m'apportant la beauté de ton cœur. M'emplit d'une nouvelle et divine lueur. On dirait qu'il y a des clartés dans ta voix ! Et voici qu'au delà de mes projets étroits Je vois d'autres desseins à demi discernés. Comme des horizons brumeux sont devinés Parce qu'un seul rayon emplit d'or leurs ruisseaux ! Oui, c'est un piédestal plus ferme à nos travaux S'ils savent, tout d'abord, s'asseoir et s'assurer Sur ce qui, dans nos jours, est digne de durer ! 410 Mon cœur envers le tien ne serait qu'un ingrat, S'il ne voyait, instruit par ce nouvel éclat, L 2

Ce que tu lui donnais par ton constant refus. Et tout ce qu'en offrant vainement je reçus !

Mais si l'exemple sert à nous faire toucher Ce qu'avec le précepte on ne fait qu'approcher, Amie, indique-moi quelque scène où tes yeux Trouveraient le plaisir serein et sérieux De la vie accordée aux noblesses de l'art, Et qui convierait l'âme au banquet du regard. 420

LA JEUNE FILLE

Que pourrais-je, ô potier, répondre à ta demande?

Les fleurs sont dans les prés, cueilles-y ta guirlande !

Ne te suffit-il pas que l'une ait sa rosée,

Une autre son éclat, qu'une abeille posée

T'indique que cette autre est de senteur suave?

Laisse celle qui sied au front vil de l'esclave,

Ou que la courtisane aime avoir à sa lèvre,

La plante de l'ivresse ou celle de la fièvre ;

Mais celles que les dieux favorables ont faites

Propres à décorer nos travaux ou leurs fêtes 430

Sont en nombre infini ! Pour que tu les choisisses

D'un choix auquel les dieux souriants soient propices,

Pour que ta main cherchante ait Minerve pour guide.

Il te suffit d'aller avec un cœur candide.

Va former ta guirlande à leurs mille nuances !

Les fleurs sont dans les prés, et les prés sont immenses 1

LE POTIER

Je te crois : cependant écoute un de mes vœux,

Vierge ; j'estimerais comme un présage heureux

Si ta main aux doigts blancs consentait à cueillir

La première des fleurs, afin qu'à l'avenir 440

Ton goût me soit un guide, et que mes choix futurs

S'accordant à celui qu'auront fait tes yeux purs,

Et certains de garder quelque chose de lui,

Y trouvent un exemple et prennent un appui !

A travers mes travaux descendra ce bienfait,

Et, dans le plus lointain d'entre eux, vivra l'effet

De la grâce autrefois accordée au premier !

Dis-moi donc quel sujet, superbe ou familier,

Quel spectacle de vie ou de dieux ou d'humains

Doit naître de l'argile et vivre sous mes mains, 45°

Pour que ton cœur s'y plaise et qu'il plaise à tes yeux !

Dis-le moi ! j'oserai l'effort audacieux

De hausser mon travail auprès de ton souhait.

Si même je ne puis qu'un inégal essai.

Il gardera du moins, plus fier quoique déçu.

Le rayon de beauté dans ton âme aperçu.

LA JEUNE FILLE

Si tu crois qu'un refus soit un mauvais présage

Pour la route entrevue où ton rêve s'engage,

Je ne puis refuser ce que tu me demandes,

O potier obstiné ! Aux prochaines guirlandes, 460

Que tu sauras cueillir sans aide, soit propice

L'humble fleur que tu veux que ma main te choisisse !

Je te dirai ceci : Si la faveur divine M'avait, ainsi qu'à toi, donné l'œil qui devine Des formes de beauté partout où il s'arrête. Et la maîtresse main qui prend dans leur retraite Les désirs de splendeur épars au fond des choses. J'ai quelquefois songé, sous mes paupières closes. Qu'avec un art pieux et plein de révérence J'aurais voulu prêter toute son éloquence, 47°

Sa sublime éloquence, à l'une de ces stèles Où l'on voit le portrait de deux époux fidèles Qui se donnent la main, sur la double effigie Dont l'une est de douceur et l'autre d'énergie. Sur une roche, au bord d'une moisson fauchée, L'époux las s'est assis ; l'épouse rapprochée, Debout dans les longs plis de sa tunique étroite, Sur l'épaule de l'homme a posé sa main droite.

Et, lui, tient dans ses mains l'autre main de la femme ; Vers le viril regard levé qui la réclame, 480

Elle a penché son front, ses yeux et son sourire. Quoique unis dès longtemps, tous deux semblent s'élire D'un choix nouveau sans cesse, et leur même tendresse, Comme au jour du premier aveu qui la confesse. Renaît toujours récente en sa longue habitude Et met un jeune émoi dans de la gratitude. Forts et fiers l'un de l'autre en leur accord superbe, De leurs jours mûrissants ils ont lié la gerbe D'un lien d'amitié, de constance et d'estime. Leurs traits sont ennoblis d'une lumière intime ; 490 C'est l'orgueil de la tâche en commun accomplie. Chaque face, à la fois ardente et recueillie. Verse et reçoit un flot d'amour, et cet échange. Inondant ce tableau, le transforme en louange D'un hymen que les cœurs gardent pur comme euxmêmes.

Ainsi, ces deux époux deviennent les emblèmes D'une vie entreprise avec force, et conduite Jusqu'au bonheur serein que sa beauté mérite !

Derrière eux, des enfants, parmi les gerbes mûres Courent, hardis et nus, ou grimpent aux ramures 500 Qu'un rougissant fardeau de fruits fait fléchissantes ; Et plus loin, se croisant en rencontres décentes, De beaux adolescents, des vierges se saluent. Dont les cœurs, innocents encore, perpétuent. En rêves imprécis, germe lointain de l'acte, L'heureuse hérédité de cet auguste pacte Dont la grandeur pénètre et consacre la stèle.

Et plus tard, puisqu'il n'est nulle chose mortelle Qui ne doive aboutir à la nuit inféconde, Comme un saule pleureur arrive à toucher l'onde, 510 Sur le bord de laquelle il a pris sa racine. Du feuillage tremblant que chaque jour incline,

Plus tard, quand ces époux, ayant clos leur journée,

Se tiendront par la main pour l'éternelle année,

Cette stèle, ô potier, devenue un exemple,

Mettra sur leur tombeau comme un fronton de temple,

Et le passant pensif, oublieux de ses fièvres,

Fera vivre leur nom au respect de ses lèvres.

Ne pense pas au moins que cette scène exige

Un moins rare génie, et qu'un moindre prestige 520

Récompense la main qui l'aura modelée !

Non ! la puissance d'art en elle révélée

Passe les souples jeux où l'ébauchoir habile

Pare de fantaisie et de grâce l'argile !

Que sont, potier, que sont tes coupes, tes cratères,

Malgré leur décor fin et leurs lignes légères,

Que sont, malgré l'attrait des courbes gracieuses,

Bondissants ou couchés, les corps de tes danseuses,

Qu'est le déroulement somptueux d'un cortège,

Auprès de ce travail que garde et que protège 530

Ce que la vie humaine a de plus haut et grave?

Sais-tu ce qu'il te faut de subtil, de suave,

De riche, de profond, d'énergique, de tendre.

Pour que ton art comprenne et qu'il fasse comprendre

Cette offrande de cœurs en un regard enclose,

La promesse et la foi de la main qui se pose,

Tant de chers souvenirs qu'un sourire rassemble,

La fierté, le bonheur, l'espoir de vivre ensemble

Qui sont dans chaque geste et rayonnent de l'être,

Enfin ce dévouement conjugal qui pénètre 540

De vaillance, de don de soi, de certitude

Tous les linéaments d'une noble attitude,

Digne d'être drapée aux plis de la Victoire !

Oui ! rendre deux destins et toute leur histoire,

Dans un coup de beauté qui tient tout leur mystère.

Et préserver tant d'âme en un morceau de terre,

C'est élever la Vie à l'Art qui la domine.

C'est le laurier suprême au haut de la colline !

LE POTIER

Qu'il me soit accordé de cueillir ce rameau

Verdissant, outre tous, à la cime du beau, 550

Et puisse ton souhait, ô vierge, être exaucé !

Ah ! je vois maintenant combien est dépassé

L'espoir d'où je croyais voir naître mon orgueil !

Ce n'était qu'un enfant qui jouait sur le seuil

Du viril atelier où sont les artisans

Occupés aux travaux triomphateurs des ans !

Je veux, je veux, conduit par ce plus clair rayon,

Exprimer, à mon tour, la noble vision

Que ta parole, ô vierge, a fait vivre à mes yeux !

Je tenterai du moins ! Si mon labeur heureux, 560

Protégé par le ciel, mais inspiré par toi,

Approchait du tableau que ton esprit conçoit,

Aucun roi ne pourrait payer par un poids d'or

Cet humble tas d'argile, inerte et morte encor,

Qui parmi les chefs-d'œuvre irait prendre son rang !

Mais que ton cher regard — si ma main entreprend Une tâche au delà de son don de créer. Et n'offre qu'un essai qu'il ne puisse agréer — Que ton regard très cher me demeure indulgent. Et qu'il te ressouvienne, ô vierge, en me jugeant, 570 Que je n'ai tant osé qu'en suivant ton conseil, Et que mon insuccès est pourtant un éveil !

Quel que soit mon travail, il en sera meilleur,

Fait avec plus de foi, de fierté, de ferveur,

Si je puis espérer, vierge, que, cette fois,

Tu seras sans dédain pour une œuvre où mes doigts

Seront les ouvriers d'un effort plus soigneux

De charmer ton esprit en plaisant à tes yeux,

\'(nidras-tu l'accepter, en don reconnaissant

Du bien que tu m'as fait, douce amie, en passant 580

Devant cet atelier où je cherchais, assis,

Des projets incomplets et des vœux indécis !

Par toi, le voilà riche, à présent, de desseins Sûrs, virils, radieux, généreux et sereins, Et me voici debout, tout prêt à leur offrir Ma vie et tout cet être où tu les fis frémir !

LA JEUNE FILLE

Je ne veux pas qu'un don, trop précieux et rare Et digne d'un palais ou d'un temple, s'égare Sous le toit ignoré de mon humble demeure. Il suffit, si tu veux, qu'il y séjourne une heure, 59» Qu'il la pare un instant, pour s'en aller ensuite Triompher sur les murs somptueux qu'il mérite. Aux yeux d'un peuple ému qui devant lui s'amasse. L'honneur de ma maison, potier, sera la place Qu'il aura de sa gloire un moment éclairée, Et j'y mettrai des fleurs, la tenant pour sacrée,

LE POTIER

Qu'il ne soit pas indigne, ô vierge, de ton toit !

Et si, chaque matin, ton regard l'aperçoit

Avec quelque plaisir qui ne s'épuise pas,

Et qu'à l'heure où les jours, disparaissant et las, 600

Otent à tout objet sa vie avec la leur.

Tu trouves un regret qui n'est pas sans douceur,

A le voir s'obscurcir et mourir sous tes yeux,

Je ne veux pas pour lui de destin plus fameux !

Quoique né dans ton âme et sorti de ta voix,

Il sera tien, bien plus encor que tu ne crois.

Si tu veux qu'il recueille, en lui-même arrêté.

Ce rêve, beau d'avoir dans ton sein palpité,

Et que son propre éclat sera de réfléchir,

A lui prêter encore, il te faut consentir ' 610

Afin qu'il soit haut, chaste et fier et tendre et doux,

A l'épouse inclinée au-dessus de l'époux

Permets-moi de donner ton front tranquille et pur,

Tes cheveux dont la teinte est celle du blé mûr

154 l'AGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER

Et semble appareillée au bienfait des moissons,

Tes yeux d'un bleu limpide où des regards profonds

En un plus sombre azur paraissent s'assembler,

Ton sourire apaisé qui saurait consoler

Si celui qui le voit peut n'être pas heureux,

Le contour de ton corps qui, passant sur les cieux, 620

Est, à chaque moment, l'œuvre d'un grand sculpteur,

Et cette inexprimable et sereine lueur

Que ton plus simple geste ajoute à ton maintien !

Tu vois, vierge, combien mon travail t'appartient Si tu lui permets d'être une image de toi ! Et si ton dur arrêt lui refuse ce droit, Il n'existera point ; de nouveau tu détruis Ton souhait que ce jour soit fertile en beaux fruits !

LA JEUNE FILLE

A manier les mots que ta bouche est habile !

Ta main ne l'est pas plus à façonner l'argile. 630

Les potiers n'ont pas droit d'être aussi des poètes ;

Il leur sied d'employer les paroles discrètes

Qui sont faites pour tous, hormis ceux que la Muse

Pour sa pompe a formés. Tu me rendrais confuse

Si je ne m'assurais que, dans cette peinture,

C'est ton œuvre, déjà, qui vit et transfigure

Le modèle imparfait que tu choisis pour elle ;

Mais, sachant où tes mots, potier, ont pris leur zèle,

Je puis laisser passer, sans vouloir me défendre,

Ce tableau trop flatteur qu'il est plaisant d'entendre.

LE POTIER

Suspends ton ironie, et laisse-moi finir ! 641

A cet époux assis qui ne peut assouvir

Ses yeux du cher regard sur le sien abaissé,

Qui, contre sa poitrine, en ses mains, a pressé

La main abandonnée où brille l'anneau d'or,

A l'époux qui donna son inlassable efïort

Pour qu'il fût par l'épouse en bonheur récolté,

A l'époux dont le front montre, sous sa fierté,

La gratitude envers celle qui sut l'aider,

L'aimer, le consoler, l'enchanter, le guider, 650

Et qui fut son soutien en s'appuyant sur lui.

Celle pour qui son bras a défriché, construit.

Ensemencé, fauché, moissonné, combattu,

Et contraint la fortune, ô vierge, le veux-tu ?

Veux-tu qu'à cet époux je donne aussi mes traits.

Et qu'un jour, quand la stèle, à l'ombre des cyprès.

Dira ces deux destins l'un par l'autre accomplis,

Les deux noms que liront les passants recueillis

Devant ce pur tableau qui les arrêtera,

Les noms que leur respect sur leur lèvre unira, 660

O vierge, soient ton nom inscrit auprès du mien?

Hélas ! Ton long silence, est-il donc du dédain?

LA JEUNE FILLE

Non ! Ton propos m'est cher ! Mais mon âme est

troublée.

Et cette émotion, de surprise mêlée, La rend tumultueuse à la fois et timide ! N'exige pas, ami, que ma bouche décide Par des mots que leur son change en bronze imbrisable, Alors que mon esprit est flottant comme un sable Saisi par le remous dans lequel il tournoie ! Donne-moi quelque temps, et permets que je voie, 670 Quand mon être apaisé sera plus calme et ferme, Ce qu'il contient vraiment. Ce n'est pas un long terme Vers lequel ma réponse hésitante recule. Et peut-être ce n'est, ô potier, qu'un scrupule Qui contraint ma parole à se vouloir plus sûre ! La distance d'un mois est la brève mesure Que mon étonnement de ton désir réclame ; Et tu sauras alors si je serai ta femme !

156 PAGES CHOISIES d'aUGUSTE ANGELLIER

LE POriER

Ce temps semblera long à mon cœur suspendu. Et, quelque court qu'il ïoit, c'est du bonheur perdu Si l'anxieuse attente où tremble mon destin o8x

Ne doit pas s'assombrir et vieillir en chagrin.

LA JEUNE FILLE

La fuite d'un "seul mois est rapide et légère !

Je pars pour la montagne où demeure mon frère ;

Il a passé l'hiver dans sa maison neigeuse,

Au giron de la combe ouverte qui se creuse

Entre des pics aux rocs de granit et de glace

Mais déjà la verdure à leurs neiges s'enlace.

Les inertes frimas reculent leurs rivage •-

Autour de lacs montants et onduleux d'herbages 690

Où les troupeaux sonnants oublient leur longue étable !

Tous les ans, j'y vais voir la saison adorable

Qui fait de ces hauts lieux le plus pur sanctuaire

Du Printemps : tout est jeune, allègre et téméraire ;

Chaque aurore a plus d'or que celle de la veille ;

Le flanc des monts plus bas, chaque jour, s'ensoleille ;

Les royaumes des foins et des fleurs sont en fête !

Je marche, je me perds dans leur joie inquiète,

Je laisse des sentiers dans les champs de narcisses,

Je suis les ruisselets dans leurs mille artifices 700

Pour se faire un chemin sous les rocs et les herbes,

Et je rentre, le soir, les bras chargés de gerbes

D'anémones, d'orchis et de lis de montagne,

Qu'un premier papillon jusqu'au seuil accompagne !

Je m'enivre d'air pur, d'arômes et d'espace !

Puis, après quelques jours, heureuse et presque lasse,

A l'heure où le couchant le touche et l'illumine,

Je me plais à m'asseoir sur un roc qui domine

Un précipice droit et de longues vallées

Qui s'éloignent, de brume et de pourpre voilées ! 710

Dans cette solitude au bruit humain ravie, Dans son silence austère, il semble que la vie En un lointain plus large et plus juste apparaisse ; Comme si l'air des monts avait une sagesse Jusqu'où ne parvient pas la passion des villes. Alors, je redescends vers nos oeuvres fragiles ! Mais mon sang est plus frais, mon âme plus éprise De ces graves instants qu'on dirait qu'éternise, Encor qu'ils fuient aussi, leur majesté sereine ; Et j'apporte la paix des sommets dans la plaine. 720 De leurs conseils encor j'ai besoin, cette année, Je démêlerai mieux mon âme examinée Dans la tranquillité de leur pure atmosphère Qui fait de leurs nuits même un lumineux mystère. Les jours sont peu nombreux où tu devras attendre :

Vois ! les saules déjà sont voilés de vert tendre. Et près du vieux platane encor gris et morose Les jeunes amandiers ont pris leur clarté rose ! Au moment où leurs fleurs jaunissent les cytises, Lorsque, dans les vergers, les premières cerises 730 Autour des cerisiers font voltiger les merles, Que le temps manque aux nuits pour suspendre des

perles.

Dans leur course hâtive, aux gramens des prairies ; Lorsque, dans les jardins, les corbeilles fleuries Se surfleurissent d'or sous le vol des abeilles, Et qu'on voit succéder, sur le réseau des treilles, Au feuillage de bronze une feuillaison verte. Je te rapporterai mon âme découverte.

Quel que soit, ô potier, l'aveu qu'elle contienne, 739 Et nous saurons tous deux si ma main dans la tienne Doit rester plus longtemps qu'au geste d'une amie.

Mais pour qu'en ses projets ta pensée aflFermie Ne soit pas entravée à ton premier ouvrage, Donne à ces deux époux notre double visage.

158 PAGES CHOISIES d' AUGUSTE ANGELLTER

Et, tel que tu le veux, que ton travail se fasse !

Ainsi je connaîtrai s'il est vrai que ma face

Vive dans ton regard, fidèle et préservée,

Et je saurai, de plus, si ta face levée

Ressent bien la fierté de tendresse et de joie

A laquelle tu veux, ô potier, que je croie, 750

Et porte le rayon de notre destinée.

Et peut-être qu'alors, sur l'œuvre terminée,

Il ne restera plus, union immortelle !

Qu'à graver nos deux noms au socle de la stèle !

{Elle s'éloigne.)

LE POTIER

Oh ! chère argile, prends ma ferveur et ma foi ! Et pour un rêve auguste, argile, anime-toi !

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