‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 5 sur 50 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

étude sentimentale intime qu'il a lui-même poussée si avant dans sa biographie de Burns. Ainsi jettera-t-on quelque lumière sur les origines de son œuvre. Mais on ne l'éclairé que bien faiblement en énumérant les divers accidents de sa carrière, en disant qu'il est né à Dunkerque en 18^8, qu'il acheva au lycée Louis-le- Grand ses études commencées à Boulogne, qu'il resta quelques années hésitant entre l'Université et le jour- / nalisme, écrivant dans U Événement, puis dans le Tem-ps, ^ ou enseignant l'anglais tour à tour à Charlemagne et à Fontanes, jusqu'au jour où il fut nommé maître de conférences d'anglais à Douai en 1881 ; qu'il suivit son Université à Lille où il devint professeur titulaire, fut un moment doyen de sa Faculté, ne la quittant en 1902 que pour aller pendant deux ans professer à l'École Normale Supérieure. Dans toutes ces années quelques faits méritent seuls qu'on y insiste, non qu'ils expliquent rien, mais parce qu'ils aident à fixer sa date dans le mouvement littéraire ou accusent certains traits de son esprit.

La guerre franco-allemande de 1870 surprit Angellier à vingt-deux ans et le rappela d'Angleterre où il faisait alors un premier séjour. Engagé volontaire, il fut incorporé dans le génie et dirigé sur Lyon. Des deux fléaux qui sévissaient sur nos armées, le Prussien et la maladie, c'est le second seul, non le moins redoutable, qu'il connut. Envoyé avec son régiment de Lyon à Bordeaux au plus fort de l'hiver, sans vêtements sufiisants et presque sans nourriture, il prit en route le germe d'une bronchite qui faillit l'enlever. A peine guéri, il rentrait à Paris, où, tombant en pleine

Commune avec son uniforme de soldat, il courut de nouveaux dangers. Il est de ceux qui n'ont pu oublier, l'ayant vu de trop près, ce qu'est la démoralisation d'une nation envahie, l'aflPreuse impuissance d'un effort spasmodique et tardif contre une organisation de science et de fer. Les émotions dont il fut alors secoué se manifestent en pleine force dans les deux premiers opuscules de lui qui aient été publiés : son Étude sur la Chanson de Roland en 1878 et son Étude sur Henri Regnault en 1879. ^^^^^ ^"i firent sentir ce qui manquait à la littérature d'impassibilité, souveraine avant la guerre, au temps de Théophile Gautier et de Flaubert, Il a dit du peintre Regnault, tué d'une balle à Buzenval, à vingt-huit ans, en plein essor de génie : ' Les douleurs publiques, en révolutionnant l'homme, auraient transformé l'artiste... Son génie serait devenu plus puissant, plus simple, plus pathétique et plus élevé.' Chez lui, qui a survécu, le pathétique n'aura aucune fausse honte à jaillir. Angellier représente pour nous l'écrivain qui eût été lui aussi, sinon parmi les impassibles, du moins plus proche d'eux, en son culte solitaire de l'art, sans cet ébranlement profond. D'ailleurs sa confiance de fort le soustrayait au pessimisme où versa notre littérature presque entière au sortir de la sombre crise. Il y avait alors en lui pour la désespérance trop de jeunesse et de sang. Il était de ceux qui voyaient le renouveau sortir pour la France de sa défaite même et combattait dans les journaux pour la réorganisation du pays sous la République encore incertaine.

Pour l'écrivain en formation la main mise sur lui

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par la presse politique n'eût pas été sans danger si son goût passionné des arts plastiques n'y eût fait contrepoids. Cette passion qui fut précoce s'alimenta à des camaraderies qu'il noua avec des artistes dans les dernières années de son séjour à Paris, avant son départ pour Douai en 1881. Il eut alors pour compagnons fréquents le peintre Aimé Morot, les sculpteurs Idrac> Marqueste, Injalbert. Au langage trop souvent abstrait du journal s'opposait leur parler primesautier, pittoresque, désinvolte, l'instinctif effort pour donner des couleurs et des contours à la pensée. Angellier se trouvait parmi eux comme en son élément naturel. Il a le coup de pouce du statuaire qui en causant façonne sa vision, et souvent il achève ainsi, quand les mots se font attendre, sa phrase en route vers l'image. Une moitié de sa vie devait être employée à de longs pèlerinages répétés aux musées qui étaient près de lui ou sur le chemin de ses voyages. Il devait en venir, qui plus est, à faire de ses divers logis autant de musées par besoin de vivre au milieu des objets auxquels un artiste ou simplement un ouvrier a mis le cachet de son effort. Une à une, de jour en jour, pendant des années, les acquisitions belles ou curieuses ont afflué ; elles ont envahi les pièces successives, débordant sur les croisées, condamnant les portes, couvrant les tables, occupant les chaises, montant sur des rayons plus hauts, descendant en des cachettes plus profondes, tapies en des recoins plus noirs, transformant le tout en quelque étrange magasin d'art et d'antiquités. Il a fallu l'injonction du médecin pour leur interdire l'entrée de la chambre à coucher afin d'assurer au maître du logis un

XVlll PAGES CHOISIES D AUGUSTE ANGELLIER

minimum d'air respirable. h^ Étude sur Henri Regnault permet seule jusqu'ici de comprendre cette passion artistique qui tient une si grande place dans l'existence d'Angellier. Le prosateur y révèle pour la première fois sa maîtrise. L'énergie et la pénétration descriptives de plus d'un passage font penser à Fromentin. Il y a toute une esthétique ramassée, avec une vigueur d'analyse et des ressources de langue singulières, dans les pages où Angellier distingue les peintres en dessinateurs, luminaristes et coloristes. Outre l'attaque contre les impassibles dont il a été parlé, il nous intéresse de trouver dans ce livre l'affirmation d'une foi classique très affranchie et pourtant très nette. Si attiré qu'il soit par le modernisme, en particulier par celui de Regnault, il aime les formules simples et éprouvées. A l'arrière-plan de sa critique se dressent les maîtres d'autrefois. Leur hauteur lui sert à mesurer celle des vivants. Il convenait à celui qui allait situer sa propre poésie en plein cœur et en pleine nature de railler les excentricités de l'heure et les engouements pour les divers exotismes : les artistes qui élisaient séjour, hors de la simplicité, ' sous la plante exotique, sur le roc bizarre, dans l'édicule, la mosquée ou la pagode.'

L'étude sur Regnault annonçait un critique d'art cl peut-être s'en est-il fallu de peu qu'Angellier le devînt exclusivement. Mais les circonstances, si elles n'eurent qu'une faible action sur son tempérament d'écrivain, déterminèrent du moins pour un temps la matière de ses études. Elles décidèrent, en l'enlevant à Pans pour lui faire enseigner à Douai \a littérature

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