‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 6 sur 50 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

anglaise, qu'il serait critique littéraire et qu'un auteur britannique serait son sujet. Angellier avait de bonne heure senti l'attrait puissant des lettres anglaises. De 1870 il partait pour Londres ' afin de lire Shakespeare.' Dès lors ses séjours outre-Manche furent fréquents et prolongés. Il parcourut l'Angleterre, et surtout l'Ecosse, après qu'il eut fait choix pour son sujet de thèse du poète écossais Robert Burns. De ce contact avec le pays et avec ses chanteurs devait sortir la connaissance, non peut-être la plus vaste, mais vraisemblablement la plus profonde, de la poésie anglaise qui ait été le partage d'un Français. Qui a vu Angellier empoigner quelque scène de Shakespeare se consolera malaisément de n'avoir pas de lui sur le poète le livre qu'il eût pu donner. Et sur Keats, dont il n'a écrit qu'en latin ? Et sur Shelley ? Et sur tous les grands de là-bas? Néanmoins on peut affirmer sans crainte que l'Angleterre n'a presque en rien contribué à façonner son esprit. Il est allé spontanément vers ceux de ses écrivains en lesquels il retrouvait le plus de luimême. Il est significatif qu'il ait élu entre tous Burns, le grand amoureux, et Keats, le plus plastique des romantiques anglais, celui dont l'imagination d'abord trouble et turbulente par excès de richesses allait quand il mourut se réglant et s'harmonisant par l'admiration des grandes simplicités antiques. L'Angleterre lui a fourni la matière de ses lectures habituelles et de sa critique, mais elle n'a marqué d'aucune empreinte nécessaire son talent. Tout au plus dira-t-on qu'elle a fortifié en lui le goût inné du concret, la foi en l'image comme moins traîtresse que l'abstraction, b2

et qu'elle a parfait silencieusement son éducation de poète en le retenant en la compagnie journalière de quelques-uns des plus grands poètes qui soient. Mais, encore une fois, ce sont ses sujets de pensée qu'il lui a dus, non sa manière de penser. L'homme qui a écrit sur Burns n'eût pas été autre si le hasard l'eût fait écrire sur Heine ou sur Villon.

UÉtude sur la Vie et les Œuvres de Robert BurnSy parue en 1893, est un bloc puissant d'esthétique dressé en travers sur le chemin de la critique scientifique. Celle-ci, à vrai dire, s'en est peu embarrassée. Jugeant à ses dimensions qu'il serait pénible de l'escalader, et à la dureté du roc qu'elle l'entamerait malaisément, elle s'est avisée d'en faire le tour, puis elle a poursuivi sa marche en faisant mine de ne pas l'avoir aperçu. Le bloc monumental subsiste et n'a pas changé. Quinze ans n'ont eflFrité aucune de ses pierres, ce qui est rarement le cas des édifices élevés par la critique adverse.

Ce livre de mille pages, longues, larges et denses, avait contre lui, étant donné son étendue, la modestie de son titre et la connaissance que la vie est courte. Il s'annonçait comme la simple monographie d'un chansonnier étranger, ce qui le faisait paraître exorbitant. Il fallait être spécialiste pour en tenter la lecture. Rien dans le titre ne donnait à croire qu'on eût l.\ une œuvre qui n'égalait pas seulement en longueur la Littérature Anglaise de Taine, mais qui l'égalait encore en importance. C'en était en vérité

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