‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 7 sur 50 · INTRODUCTION XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXI

la contre-partie. A comparer les deux ouvrages, on sent qu'il y a plus que l'opposition de deux méthodes ; il y a le heurt de deux tempéraments. A ne parler que du plus apparent de ses grands dons, Taine a triomphé dans le maniement et la combinaison des idées générales, par sa merveilleuse habileté à ranger les faits de l'histoire ou de la littérature sous des têtes de chapitre. Or Angellier, sans ignorer ces jeux d'idées et de systèmes, est tout incapable de les prendre au sérieux. Ces constructions, dont la belle ordonnance régulière enchante d'autres yeux, n'obtiennent des siens qu'un regard distrait, vite détourné vers les réalités. Le convie-t-on à admirer ces palais intellectuels, il se contente de vous en faire tâter les assises, de vous montrer qu'une moitié des piles est de plâtre marbré et qu'elle est là moins pour la solidité que pour la symétrie. Ni dans sa conversation ni dans ses propres livres on ne voit s'élever aucune de ces architectures idéales. Chez lui la pensée est toute dans le jugement direct porté sur l'individu ou sur le fait. De relier ces jugements entre eux par une synthèse il n'a cure. Sa répugnance à admettre les clartés qui rayonnent des généralisations, même factices, est irréductible. N'est-il pas allé jusqu'à écrire, en son respect de la réalité violentée par elles : ' Il est temps de rendre aux choses leur complexité immense, leur confusion inexplicable et leurs apparentes contradictions.' Boutade de défi dont l'outrance même fait saillir son désaccord avec celui qui fut le plus systématique des contemporains. C'est ainsi que le Burns reprend comme à rebours la Littérature de Taine.

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Au lieu de cette descente impérieuse de la hauteur d'une affirmation scientifique sur chacun des écrivains soumis à l'examen, c'était une lente, patiente et sûre élévation, en partant d'une carrière poétique individuelle, vers des plate-formes étagées d'où se découvrait une \iie de plus en plus vaste du pays entier et de l'ensemble de sa littérature. Au lieu de la théorie spécieuse pour laquelle les écrivains n'étaient qu'autant d'exemples et d'illustrations conformes, on trouvait là des portraits littéraires francs, profonds, non retouchés pour le besoin de la cause, tous poussés aux extrêmes limites de leur individualité, loin d'avoir leurs reliefs atténués afin de montrer avant tout leur air de famille. Taine avait essayé de déduire de quelques données générales sur la race, le milieu et le moment, les caractéristiques des divers auteurs. Angellier s'appuyait sur l'étude infiniment attentive d'un individu pour démontrer ce que, derrière ces mots crus précis et péremptoires, il se cachait de véritable inconnu. On peut se demander si ce n'était pas autant son respect de la vraie science que sa passion pour l'art qui lui dictait des pages comme celles qu'on trouvera plus loin sous le titre de Défense de la critique esthétique. La critique scientifique ainsi malmenée n'a pas, que je sache, fait de réponse triomphante. A peine peut-on dire qu'elle en ait fait une. Elle a continué son travail systématique et, peut-être, plus facile en somme. Elle s'est dérobée à l'injonction de saisir * ce quelque chose de particulier qui fait une œuvre d'art.' Elle demeure le précieux emploi des esprits rcctilignp"? qui aiment à corriger les ondulations

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du réel, ou des érudits qui n'excellent pas à caracté-

riser.

La partie capitale du Burns n'est d'ailleurs pas l'étude sur les œuvres mais l'étude sur la vie. C'est une biographie à peu près unique de conception et d'une exécution puissante, plus poussée qu'aucune peut-être vers la reconstitution intégrale d'une âme, d'une existence et d'un entourage. Cette reconstitution qui s'étaie sur l'érudition la plus sûre ne peut pourtant se contenter de l'érudition. Elle a recours pour interpréter les données de celle-ci à l'imagination et aussi au sentiment. Le passé ne renaît que quand ces trois puissances collaborent. L'œuvre idéale que créerait leur accord serait en quelque manière un roman historique où il n'y aurait aucune fiction. Or c'est un roman historique vrai, vrai dans ses moindres détails, que la biographie de Burns par Angellier. L'un des écrivains du passé dont la vie nous soit le plus entièrement ressuscitée, et dans la conscience duquel nous descendions le plus profondément, se trouve être ainsi, chose singulière, ce poète étranger. Je ne sache pas de Français illustre qui ait été rapproché de nous, rendu sensible et visible au même point que ce paysan du comté d'Ayr. Le biographe a lui-même revendiqué le droit d'instituer pour un grand poète cette minutieuse enquête sur les velléités et les états de conscience que le roman fait chaque jour pour des personnages fictifs et parfois médiocres. Chez lui tout est authentique et pourtant vivifié ; tout est documenté et cependant pittoresque ; tout est sévèrement

passé au crible et tout est ému. C'est une succession animée de paysages, de tableaux de mœurs, de personnes diverses, de réflexions sur la vie, d'analyses de sentiments, d'études de crises morales. Et ce qui est surprenant, c'est que dans chacune de ces parties la verve et l'art se maintiennent presque sans défaillance.

Pour avoir quelque idée de son acuité psychologique on devra se reporter dans ce recueil aux pages où il expose l'attitude du paysan Burns dans les salons d'Edimbourg, ou encore à celles où sont déchiffrés d'après ses lettres les sentiments du poète pour Jane Armour après le mariage. Dans quelle délicate balance Angellier a su peser l'affection du mari pour sa femme !

Quand on dessine de si près les mouvements de l'âme, on se trouve être, bon gré mal gré, moraliste. Il se dégage, en effet, du Burns une morale, morale très constante et très libre à la fois, séduisante et périlleuse dans son application, distincte aussi bien de l'idéal de pureté chrétienne que de l'héroïsme stoïcien. Angellier a lui-même désigné sa critique de la vie comme celle de l'indulgence. Le mot risque de tromper. Le biographe pèse aussi scrupuleusement que le ferait un Bourdaloue ou une George Eliot chacune des actions de Burns. Il n'ignore aucune de ses défaillances ni ne la déguise. Mais, en l'absence de dogme et de doctrine, il n'a garde de répéter machinalement, du bout des lèvres, ces règles d'abstention et de refus devant les joies offertes qui ne vivent plus aujourd'hui que par l'écorce, les croyances s'étant desséchées qui les viialisèrent. Il se rejette sur la

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