‹ Pages choisies de Auguste Angellier; prose et versChapitre 8 sur 50 · INTRODUCTION XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXV

seule loi de bonté. La limite de la liberté passionnelle semble être pour lui où commence la souffrance d'autrui ; ce sera la morale même de VAmie Perdue, où le sacrifice se place non avant, mais après la jouissance. Burns, souvent condamné, l'est, non pour avoir violé une prescription écrite, humaine ou divine, mais pour avoir fait souffrir. Toutefois, si Angellier tient pour le devoir du moraliste de décrire ces ravages avec une rigueur sans faux-fuyant et sans évasion, il estime que ce n'est que la moitié de sa tâche. Il n'a encore été que négatif. Son autre tâche stricte consiste à enregistrer avec un égal scrupule les joies que le même être a répandues autour de lui et à supputer jusqu'au bien inconnu qui émane de sa vie. Le critique a trouvé une large image pour exprimer cette loi, non d'indulgence, mais de stricte justice.^

L'étude morale est partout diffuse dans le livre ; il est difficile de la localiser en des extraits. Les pages pittoresques se laisseraient mieux détacher. Il est regrettable que son étendue ait empêché de donner en entier le tableau d'Edimbourg en 1786, véritable résurrection, drue et fourmillante, qui fait penser au vieux Paris du roman de Victor Hugo, tout en apportant un certificat d'exactitude pour chaque épithète. C'est d'une érudition surprenante de vie et de coloris. Dans une note plus discrète, combien est pénétrant le paysage que pouvait voir Burns de sa ferme, àMossgiel, et comme, avec sa libre allure, il est fortement dirigé vers l'interprétation du poète ! Comme elle est vigoureuse cette vision antithétique des chutes ' Voir cette image plus loin, p. 34.

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d'Aberfeldy, tombant à pic sous une végétation effrénée ' où règne un crépuscule mystérieusement verdâtre,' et des cascades de Bruar en une montagne de granit stérile, dans un chaos de pierres et de rocs qui ' ont l'air d'un arrêt dans un effondrement.' Certes, s'il n'avait fallu se borner, on eût aimé à insérer dans ce recueil bien d'autres aperçus de cette Ecosse pittoresque qui déroule tant de ses aspects divers, ceux des lou.'Iands et des highlands, parmi les pages énergiques du descripteur. Il était audacieux de reprendre la peinture d'un des pays du monde qui a depuis cent ans été le plus souvent et le plus magnifiquement illustré par tous les arts. Angellier a justifié sa témérité par sa réussite.

De temps à autre on a besoin, si fort est l'attrait du livre et le style si richement ouvragé, de se rappeler que la documentation en a émerveillé les compatriotes de Burns, difficiles pourtant à satisfaire quand il s'agit de leur poète national. On a peine à croire l'érudition conciliable avec tant de plaisir. Peut-être les qualités de style du Burns lui ont-elles fait autant de tort auprès des érudits que son étendue auprès des dilettantes. Il a beau sonner le plein, il inquiète par sa beauté. L'historien le délaisse pour des autorités moins solides mais d'une aridité plus rassurante. Le public le néglige pour des romans presque aussi volumineux mais qui du moins n'ont rien de réel. Ce n'est que justice après tout. On ne s'avise pas de fabriquer des tapisseries de haute lice pour des demeures rétrécies qui ne comportent plus que papiers peints ou tentures de mousseline.

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Après le Burns on pouvait s'imaginer Angellier hésitant entre la critique littéraire et le roman pur. Or il ne s'est plus depuis présenté au public que comme poète. C'est que la prose (même celle qu'il écrivait, si artistique) ne satisfaisait pas son aspiration au définitif ; il lui fallait le ne varietur du vers. D'autre part, bien qu'il se fût montré habile à la description des caractères variés et des humeurs, il n'était pas très curieux, en somme, de ces diversités un peu extérieures, sortes de rides à la surface des êtres ; il était bien plutôt attiré vers les profondeurs où creuse la passion et où le fond commun du cœur humain apparaît. Aussi semble-t-il n'avoir attendu que de payer d'une thèse sa dette à sa profession pour révéler son véritable caractère. Par un curieux renversement de l'ordre habituel, on voit en lui un prosateur mort prématurément auquel un poète survit. Il serait d'ailleurs naïf de s'imaginer qu'il soit resté jusqu'en 1896 sans tenter les vers. De tout temps, il a dispersé dans des journaux et dans des revues locales, comme La Saison de Boulogne-sur-Mer, de courts poèmes qui n'ont pas encore été réunis, mais qu'il est à espérer qu'il publiera un jour. La poésie était en lui dès l'origine ; elle éclate çà et là, comme impatiente d'être retenue, à travers sa prose. La composition de VAmie Perdue marque simplement la date à partir de laquelle il fit sa vie même de ce qui n'avait encore employé que ses heures de luxe. Par exception, le public allait recevoir comme première

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offrande, non un essai tâtonnant, mais une œuvre d'un art mûr et assuré. Ignorant tout du poète, il n'y a pas pris assez garde.

UAmie Perdue est de la noble lignée des poèmes d'amour en sonnets. C'est une délicieuse combinaison de récit et de lyrisme. On y discerne sans effort les linéaments d'une histoire de cœur très simple. Le poète a distingué sous les allées de marronniers de quelque promenade une jeune femme dont la mélancolie l'attire plus encore que la beauté. Il reconnaît en elle la ' malmariée,' et, dans son ambition de choyer la tristesse fière qu'il lit sur ses traits, il passe insensiblement de la compassion à l'amour. Après quelques mois de luttes intimes, d'aspiration croissante, de regards échangés, il obtient l'aveu d'un sentiment pareil au sien. C'est alors la floraison du cœur : l'amant se purifie de ses banales amours passées ; le désir de ramener le bonheur dans un cœur navré l'exhausse au-dessus de lui-même. Déjà pourtant l'irrégularité sociale de cette passion l'obscurcit d'une menace aux heures mêmes de la jouissance où elle proclame son immortalité. Ce sont des jours dérobés, de fugitives rencontres, tantôt au bord des flots bleus, tantôt dans les monts. Une querelle vient encore mettre en péril ces rares joies malaisées. Il a été calomnié auprès de son amie ; longtemps elle se refuse à le revoir et ne lui accorde enfin un rendez-vous que pour signifier la rupture décisive. C'est près d'une blanche bourgade perdue, par un jour ' fait de rayons palpitants et d'averses ' que se rencontrent leurs âmes divisées. La tendresse triomphe des rancunes comme le soleil des

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