‹ Pages choisies de CalvinChapitre 19 sur 28 · AUX SEIGNEURS DE GENEVE · texte numérisé non relu

AUX SEIGNEURS DE GENEVE

Après la mort de Gruet, décapité pour crime de rébellion et de blasphème, on découvrit, dans la maison où il avait habité, un écrit de sa main, en 26 pages, qui fut déféré aux Seigneurs de Genève. Ceux-ci le soumirent à Calvin, qui formula son jugement dans le mémoire suivant. Les opinions attribuées à Gruet expliquent aisément la colère de l'austère réformateur.

Puisqu'il a pieu à messieurs me demander mon advis quant au livre de Gruet, il me semble avant toutes choses qu'ils doibvent par voye juridique faire recongnoistre la main,* non pas tant pour la condamnation de l'homme qui desjà est assez condamné, que pour la con- S séquence, tant affin qu'on ne pense pas qu'ils se soyent esmus légièrement pour un livre incertain,* que pour le regard* des adhérents et complices.

Cela fait, il me semble que l'abolition du livre ne doibt pas estre comme sépulture, mais avec tesmongnage qu'ils 10 l'ont eu en telle détestation, comme il mérite, et ne fust que pour l'exemple.

Vray est que puisqu'il nous convient abstenir de toutes paroles déshonnestes, et ne doibvent sortir de nostre bouche, que tels blasphesmes et si exécrables ne doibvent 15 estre récitez, comme si nous n'en avions nul horreur;* mais suyvant la reigie que nostre Seigneur a donnée en sa loy, il est expédient que magistrats fidèles spécifient les impiétés qu'ils punissent. Dadvantage, messieurs sçavent qu'il est nécessaire pour beaucoup de raysons 20 lesquelles je leur laisse à considérer, combien que ce qui en a esté ordonné de Dieu nous doibt bien suffire.

La forme, sous correction, nous sembleroit bonne, telle qu'il y eust un dicton* ou narré* semblable à ce qui s'en suit. 25

Comme ainsy* soit que tel an et tel jour Jacques Gruet tant pour blasphesmes énormes contre Dieu et mocquerie de la religion chrestienne que pour meschantes conspirations contre l' estât public de ceste cité, mutineries et 5 aultres maléfices et crimes, eust esté condamné à telle punition, depuis il est advenu qu'on a trouvé un livre escrit de sa propre main, comme il a esté recongnu suffisamment, auquel sont contenus plusieurs blasphesmxs si exécrables qu'il n'y a créature humaine qui ne doibve

lo trembler à les ouyr, comme en général de se mocquer de toute la chrestienté jusques à dire de nostre Seigneur Jésus-Christ le Fils de Dieu et Roy de gloire, devant la majesté duquel les diables sont contraints de s'humiilier, qu'il a esté un bélitre,* un menteur, un folz, un séducteur,

15 un méchant et misérable, malheureux fantasticque,* un rustre plein de présmnption glorieuse et maligne qui à bon droit a esté crucifié ; que les miracles qu'il a faits ne sont que sorcelleries et singeries, et qu'il cuidoit* estre Fils de Dieu comme les Hireges* cuident estre en leur

20 synagogue,* qu'il faisoit de l'hypocrite ayant esté pendu comme il l'avoit mérité, et mort misérablement en sa foUie, follatre insensé, grand y\Tongne, détestable traître, et meschant pendu, duquel la venue n'a apporté au monde que toute meschanceté, m.alheureté* et baroche;* et tous

25 opprobres et outrages qu'il est possible d'inventer.

Des Prophestes que ce n'ont esté que fols, rêveurs, fantasticques;* des Apostres qu'ils ont esté des maraux, et coquins, apostats, lourdaux, escervelés; de la vierge jNIarie qu'il est plus à présumer qu'elle fust une pail-

30 larde;* de la loy de Dieu qu'elle ne vaut rien, ni ceux qui l'ont faicte ; de l'Evangile que ce n'est que menterie ; que toute l'Escripture est fausse et meschante, et qu'il y a

moins de sens qu'aux fables d'Esope, et que c'est une faulse et folle doctrine.

Et non-seulement se desborde ainsi villainement contre nostre saincte et sacrée religion chrestienne, mais aussy renonce et abolit toute religion et divinité, disant que 5 Dieu n'est rien, faisant les hommes semblables aux bestes brutes, nyant la vie éternelle, et dégorgeant telles exécrations dont les cheveux doibvent dresser en la teste à tous, et qui sont infections si puantes pour rendre tout un pays mauldict, tellement que toutes gens ayant con- 10 science, doibvent requérir pardon à Dieu de ce que son nom a esté ainsy blasphémé entre* eux.

Sur ce, il me semble qu'il se doibt donner sentence en telle ou semblable forme:

Comme ainsi* soit que l'escrivain du livre ait esté par 15 jugement condamné et exéquuté, afiân toutesfois que la vengence de Dieu ne demeure point sur nous pour avoir enduré ou dissimulé une impiété si horrible, et aussi pour donner exemple à tous complices et adhérents d'une secte si infecte et plus que diabolicque, mesme pour fermer la 20 bouche à tous ceux qui vouldroient excuser ou couvrir telles énormités, et leur monstrer quelles condamnations ils méritent, que Messieurs ont ordonné .... etc.

Le plus tost sera le meilleur, car desjà ce malheureux livre n'a que trop esté entre les mains de ces messieurs .... 25 (Mai 1550.)

(Vol. I, p. 311.)

A MONSIEUR DE FALAIS

Cette lettre, la dernière de Calvin à M. de Falaîs, répand une vive lumière sur les circonstances de leur rupture, dont le procès

de Jérôme Bolsec fut l'occasion. Banni de Genève pour ses attaques contre la prédestination et ses invectives contre Calvin, Bolsec avait su intéresser à sa cause M. de Falais, dont il était le médecin, et qui intercéda vainement auprès de ses juges: — Maistre Hierosme congnoit mon naturel plus à son apaisement que nul autre des médecins que je congnoisse .... C'est celuy après Dieu, duquel je tiens la vie. — Ces démarches, dictées par un sentiment d'humanité, n'auraient pas sans doute indisposé Calvin, si M. de Falais n'avait pris trop ouvertement le parti de Bolsec contre le réformateur. Expulsé de Genève, Bolsec sut envenimer ce dissentiment que les souvenirs d'une longue amitié auraient dû apaiser, et qui se termina par une douloureuse -rupture. Dans cette lettre véhémente, Calvin, alors malade et souffrant, prend congé de son ancien ami, dont il raya le nom, quatre ans après, de la préface de son Commentaire sur la première épître aux Corinthiens, pour y substituer celui du marquis de Vico. (D'après Bonnet.)

MONSEIGNEUR, puisque vous pensez avoir bonne cause par devers moy, je ne vous puis satisfaire en confessant que j'aye tort, ce qui ne seroit qu'hypocrisie. Car je sçay que moy-mesme desjà de long temps vous ay

S déclairé de l'homme ce qui en estoit, et c'a esté chose trop commune des actes qu'il a faicts. Depuis ce temps-là vous l'avez tellement loué, que celluy qui me le récitoit usast de ces mots, qu'il n'avoit ouy jamais faire si grand cas d'homme du monde. Quant vous en veniez jusques

lo là, estant desjà adverty par moy, il falloit bien que vous le missiez si hault pour nous faire condamner avec toute nostre doctrine, de laquelle il s'est monstre si mortel ennemy, voire* enragé et démoniaque, qu'il n'a pas eu honte d'escrire: Deus Calvini est hypocrita, mendax, per-

15 fidus, injtistus, fautor et patronus scelerum, et Diabolo ipso pejor. Ainsi il fauldroit que pour vous qualifier je re-

nonçasse à Dieu et à sa vérité, et au salut que j'en espère. Vostre intention n'est pas telle, je le croy; mais si pour l'humanité et mansuétude de vostre esprit, vous estes content d'ignorer quel est celluy qui faict la guerre à Dieu, et non^seulement cela, mais n'adjoustant nulle foy s à nostre tesmoignage, donnez occasion de nous rendre détestable, souffrez, je vous prie, que j'aye quelque zèle de maintenir l'honneur de mon m^aistre. Mais c'estoit pour le moins de vous en advertir: à quoy je responds qu'après avoir ainsi esté obliquement* dégradé de vous, lo je me voulois garder de m'exposer à mocqueries. Si j'eusse esté adverty du propos que j'ay récité dix heures devant,* ce m'eust esté assez que vous en eussiez entendu ce que j'en avois sur le cueur. L'occasion s'adonna* que vostre amy tantost après, ou le lendemain, me demanda 15 si je vous avois veu. Je dy que ouy, dont je me repentois, et que si vous passiez cent fois, j'aurois moins d'accointance avec vous qu'avec tous ennemis manifestes, puisqu'en vous monstrant ainsi familliers, vous estiez, selon qu'on m'avoit rapporté depuis, les prescheurs des 20 louanges de Castalio,^ lequel est si pervers en toute impiété, que j'aimerois cent fois mieux estre papiste, comme la vérité est. Vostre amy lors me demanda si je vouldrois bien que vous le sceussiez. Je luy respondy que c'estoit à ceste intention que je luy en avois parlé, puisque 25

^Sébastien Castalion, né à Châtillon en Bresse en 1515, par sa science et son savoir, avait gagné en 1540 l'amitié de Calvin qui le fit venir de Strasbourg pour lui donner une place de régent au Collège de Genève. Les deux hommes ne s'entendirent pas longtemps, car Castalion éleva des doutes sur l'inspiration divine du Cantique des Cantiques, et refusa de croire au dogme de la prédestination. Retiré à Bâle, il connut la misère, mais il y fut bientôt pourvu d'une chaire de grec. Il désapprouva hautement le supplice de Michel Servet, ce qui irrita encore Calvin contre lui. Il mourut à Bâle ui 1563.

je ne Pavois pas sceu assez à temps. S'il l'a divulgué plus oultre, c'a esté contre mon opinion et vouloir, et sa promesse mesme. D'avoir dict que vous estiez tout infesté des erreurs de ce monstre, cela tendoit à l'opposite 5 de mon propos, car je luy dy qu'il falloit bien que vous nous haïssiez gratis, de louer en despit de nous un tel monstre. La somme* estoit que j'eusse porté* plus douloureusement une telle injure de tous aultres que de vous, attendu la fiance* que j'avois en vostre intégrité; mais

10 que j'estois encores plus fasché* de vous voir adhérer, ne sçachant pourquoi, à celuy qui est plus détestable que tous les papistes du monde. Et de faict je luy dy plusieurs fois que je ne sçavois comment et pourquoy, ne que cela vouloit dire. Et puisqu'encores à ceste heure

15 vous aimez de suivre une leçon toute contraire à celle que j'ay apprins en l'eschole de mon Maistre, (Car vous dictes que vous estes bien ayse d'oublier le mal qui pourroit estre en luy ; et il nous est dict : Videte canes, observate, notate, fugite, cavete . . . .) je vous laisse vos délices ! —

20 Si j'ay esté trop aspre et lourd, pardonnez-moy, vous m'y avez contrainct. Et affin que vous sçachiez qu'il n'y a ne colère, ne malveillance, je vous escrits la présente comme m'apprestant de comparoistre devant Dieu, lequel m'afflige de rechef d'un mal qui m'est comme un ; mirouer* de la mort devant les yeulx. Je le supplieray, Monseigneur, qu'en aiant pitié de moy et me recevant à mercy, il vous conserve et guide par son Esprit, et vous augmente en toute prospérité avec Madamoiselle et toute vostre famille. (1552)

30 Vostre serviteur,

Jehan Calvin.

(Vol. I, p. 363.)

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