‹ Pages choisies de CalvinChapitre 20 sur 28 · AUX SEIGNEURS DE BERNE · texte numérisé non relu

AUX SEIGNEURS DE BERNE

Les mesures sévères de Calvin pendant sa lutte contre les Libertins de Genève, entre autres sa doctrine de l'excommunication, avaient indisposé contre lui les Seigneurs de Berne, qui s'étaient opposés à l'introduction de la discipline ecclésiastique à Lausanne. Il y eut un échange de plaintes réciproques entre Berne et Genève, et cette dernière ville envoya à Berne une ambassade dont Calvin faisait partie. Apprenant en route ce dont on l'accusait, Calvin répondit par la lettre suivante:

MAGNIFICQUES, puissans et très redoubtés seigneurs, j'entendis hier par Monsieur l'advoier* le mescontentement que vous avez de moy, comme si j'estois cause de beaucoup de différens, et que je incitasse vos prescheurs à faire ce qui me semble bon, plustost qu'à vous S obéir; et surtout quant à la diversité des cérémonies, comme du baptesme, du mariage, de la cène* et des festes. Combien* que je n'avoye pas attendu telle complaincte,* me sentant pur en ma conscience, toutefois je vous remercie qu'il vous a pieu me faire sçavoir les mur- lo mures et rapports que vous avez ouy de moy, affin que j'aye le moien et ouverture* de m'en excuser envers vous, car j'espère quant vous aurez entendu la vérité, que vous serez très contents de moy.

Je vous prie, magniiicques seigneurs, de considérer en 15 premier lieu que nous qui preschons la parole de Dieu, somme subjects à beaucoup de calumnies et blasmes, et que ce n'est pas sans cause que Dieu advertit, par la bouche de sainct Paul, qu'il ne fault point que celuy qui est en tel office pour servir à l'Eglise soit chargé légière- 20 ment. Quant à moy, je n'ay pas ignoré par cy-devant qu'on ne dist beaucoup de choses obliques* de moy pour

me rendre suspect et odieux envers vous, de quoy j'estoye bien marry, voyant ce que cela ne tendoit qu'à reculler l'Evangile, à semer des scandales et diviser les Eglises qui doivent estre conjointes et unies en tout et :, 5 partout. Et d'aultant qu'il me faisoit mal que je n'avoye lieu de respondre pour me purger* et vous satisfaire, je remercie Dieu que maintenant il a permis que vous m'en aiez donné l'occasion. Car je n'ay jamais refusé de rendre raison et compte de mon ministère devant vos Excel-

10 lences, comme si j'eusse esté vostre subject. Et vous asseure que vous me trouverez tousjours prest à cela.

Pour venir au faict, je suis tant asseuré, quant vous demanderez à vos prescheurs qui sont en ceste ville comment je m'accorde avec eux en la doctrine, qu'ils vous

15 en donneront si bon tesmongnage qu'il ne sera jà* besoing que je vous en fasche.*

Touchant des cérémonies, pource* que ce sont choses indifférentes, les Eglises en peuvent user diversement en liberté. Et quant on seroit bien advisé, il seroit quelque-

20 fois utile de n'avoir point une conformité tant exquise,* pour monstrer que la foy et chrestienté ne consiste pas en cela. Mais encor on vous a mal informé, de dire que, par curiosité ou aultrement, j'aye introduit quelque façon nouvelle. Mon frère maistre Guillaume Farel est icy

25 présent, lequel vous pourra d'ailleurs affermer* que, devant que jamais j'entrasse à Genesve, l'usaige de la cène,* du baptesme, du mariage et de f estes estoit tel qu'il est aujourd'huy, sans que j'y aye rien changé; tellement qu'on ne m'en peut rien attribuer comme propre

30 à moy.

La forme du mariage^ est toujours demeurée en son

^Contrairement à l'usage pratique à BernCj il était interdit aux épousées.

premier estât, et je suis ce que j'ay trouvé, comme celluy qui ne prend plaisir à rien innover. Quant on nous chassa de Genesve, on changea de forme de pain,^ et combien* que cela se fit alors par tumulte et non par bon ordre, si* est-ce que, pour nourrir paix et concorde, 5 nous retenons le pain sans levain comme vous faictes icy.

Il y a une chose diverse, mais non pas nouvelle, c'est que nous célébrons la cène* quattre fois Tan et vous trois. Or plust à Dieu, Messieurs, que vous et nous en eussions l'usaige plus fréquent. Car on voit par saint lo Luc, au livre des Actes, qu'en l'Eglise primitive on l'avoit bien plus souvent. Et cela a continué par longue espace* de temps en l'Eglise ancienne, jusque à ce que ceste abomination de messe a esté dressée par Sathan, qui a esté cause qu'on ne recevoit la cène* qu'une fois ou deux l'an- 15 née. Parquoy il nous fault confesser que c'est un défault à nous de ne suivre l'exemple des apostres.

Touchant le baptesme, nous gardons la forme telle qu'elle estoit devant que je feusse venu à Genesve. Quant on nous eut chassez, les baptistères feusrent eslevéz. A 20 mon retour, je croy que j'eusse facilement obtenu qu'on les eust abbatus. Au contraire j'ay soustenu beaucoup de reproches, pource* que j'ay désiré qu'ils demeurassent en leur estât. Et de cela je n'en demande meilleur tesmoing que nostre frère maistre Pierre Viret. Mais il 25 fault que vous soiéz advertis qu'au grand temple on baptisoit en la chaire, mesme du temps de mon absence. Et de faict le baptistère estoit en tel lieu, que c'estoit pour

sous peine de prison, de se présenter à l'Eglise en longues tresses pendantes pour y recevoir la bénédiction du mariage. (Bonnet.)

^La communion, administrée auparavant avec du pain ordinaire, fut administrée dès lors avec du pain sans levain, selon l'usage de Berne. {Bonnet.)

faire mectre en mespris et dérision te sacrement (car on baptise en la fin du sermon), et il estoit en lieu par oii le peuple passoit, tellement qu'il n'y eust eu que crierie* et tumulte. Tant y a que la forme qu'on garde est telle

S qu'elle a esté dès le commencement, et qu'il n'y a nulle raison de s'en offenser, et tant moins de s'en prendre à moy.

Quant aux jours de festes,^ ils estoient abolis à Genesve, devant que je partisse de France. Et ceux qui avoient

lo procuré cela, ne l'avoient pas fait par contention ne picque, mais seulement pour abolir la superstition qui avoit régné en la papaulté. Parquoy, Messieurs, vous n'en devez estre faschéz, comme si cela eust tendu à mectre discord entre vos Eglises et celle de Genesve, combien* que de

15 cela je n'ay pas à en rendre compte. Au reste, mes livres sont bons tesmoings de ce que j'en tiens, oii je déclaire qu'on ne doit mespriser ne condamner une Eglise qui observera plus de jours que les aultres.

De ce que naguères elles ont esté abolies, voicy comme

20 il en va. Jamais ne s'est passé année qu'il n'y eust quelque querelle et débat à cause que le peuple estoit divisé, voire* mesme jusque à desgainer les espées. Cependant nous avons fait nostre debvoir d'appaiser ces troubles. Mais on n'avoit peu trouver meilleur moien

25 que de faire feste le matin, et après disné ouvrir les bouticles,* combien* que cela n'a guères servy. Car plusieurs gens inconsidéréz ne laissèrent pas d'en avoir fascherie* ensemble. Tant y a qu'en suppliant et exhortant pour

^Tandis que les Bernois célébraient quatre grandes fêtes dans l'année, Genève réformée, par opposition aux usages catholiques, ne laissa subsister qu'un seul jour de fête, le dimanche. {Bonnet.)

la dernière fois Messieurs du Conseil des Deux-Cents d'y mectre ordre, je les priay entr'aultres choses de se vouloir conformer à vous tant qu'il seroit possible pour nourrir bonne amitié. Or je fus tout esbahy quant j'entendis ce qui en avoit esté déterminé au Conseil général, sans que 5 je sceusse qu'on en deut traicter. Et de cela j'en ay assez de bons tesmoings.

Et toutefois, magnificques et très honorés seigneurs, je ^ vous prie qu'il vous plaise considérer deux choses. L'une est que quant on cuide* servir à Dieu en observant cer- lo tains jours, que c'est une superstition toute contraire à la parole, et cependant que le peuple y est tellement enraciné, qu'on ne l'en peut destourner. L'aultre est que la pluspart estiment que le jour de l'Annonciation qu'on appelle, soit une feste de nostre Dame, en quoy il y a 15 idolâtrie. Et pleut à Dieu que tout fût bien regardé pour l'édification de l'Eglise. Si* est-ce que je ne mérite pas d'estre accusé de tout cela, veu qu'il n'y a rien du mien.

On m'a reproché que j'avoye faict une feste nouvelle, 20 le mercredy, en quoy on m'a faict grand tort. Car Messieurs de Genesve, à mon exhortation, ont bien ordonné un jour la sepmaine pour faire des prières extraordinaires, selon la nécessité et exigence des temps ; et là nous prions Dieu pour vous et les aultres Eglises qui en ont besoing. 25 Mais ce n'est pas qu'on ne besongne ce jour-là, comme les aultres. D'aultre part on n'a pas estably tellement un certain jour qu'on n'ait prins maintenant l'un, maintenant l'aultre, selon que les seigneurs en ont advisé pour leur commodité. Qui plus est, on a bien semé le bruict 30 que je voulais translater* le dimanche au vendredy; si* est-ce que de ma part je n'ay pas monstre signe que je

f eusse convoiteux* de telles nouveaultés, mais tout lé contraire.

J'entens aussi qu'il y a quelques murmures du Catéchisme/ Or quant j'ay composé le Catéchisme dont nous 5 usons, c'a esté par faulte d'aultre. Si la doctrine est pure et saine, je m'en rapporte à vos prescheurs. Je ne doubte pas qu'ils ne vous en facent bon rapport, et trouverez que mon labeur a profité et profite encore aujourd'huy beaucoup à l'Eglise de Dieu.

lo Parquoy, magnifiques puissans et très redoubtés seigneurs, je vous prie ne vouloir prester l'oreille à des faulx rapports ou frivoles qui se font de moy. J'ay tasché fidèlement par tout où j'ay esté de servir à Dieu et à son Eglise, et advancer le règne de Jésus-Christ. Vous

15 aviez, comme je croy, cogneu ce zèle-là en moy. Et si ay tous jours cheminé en simplicité et rondeur,* estimes que Dieu m'a faict la grâce de persévérer en ce train. Et quant vous trouveriez à redire en moy, ne doubtez point que je ne soye prest, toutesfois et quantes* qu'il

20 vous plaira de m'advertir, de respondre de tout ce qui me sera imposé.* Seulement je vous prye me faire ce bien* que j'aye tousjours lieu de me purger* et excuser envers vous.

Je vous prie aussy avoir esgard que Dieu s'est servy

25 de moy jusque icy, et l'espérance n'est pas perdue qu'il ne s'en serve à l'advenir, et que selon ma petite capacité, je travaille sans cesse à batailler contre les ennemis de la foy, et m'employe en tout ce que je puis pour advancer l'Evangile. Ainsi qu'il vous plaise, comme bons princes

^Le Calhêchisme de Calvin, publié en 1536, recomposé en 1541, réimprimé plus de cent fois en français et en latin, a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe.

chres tiens, lesquels le prophète Esaïe appelle nourriciers de l'Eglise, de me tendre la main et me supporter plus tost contre les malings et détracteurs que de souffrir que je sois gresvé* par eux. Et je ne vous demande faveur aulcune, sinon à telle condition que me trouviez bon et 5 loial serviteur de Dieu.

Je vous prie aussi, Messeigneurs, de discerner quels sont ceux d'entre vos prescheurs qui communicquent avec moy. Car vous les avez cogneu et expérimenté si fidèles, que vous n'en devez doubter. Je dis cecy affin que s'ils lo ont amitié et familiarité avec moy, que cela ne les rende pas suspects. Car nous ne sommes pas gens pour faire complots ou menées ou practiques* maulvaises, mais seulement, nous prétendons à nous ayder mutuellement, comme nous y sommes tenus, et que plusieurs qui ne 15 demandent que ruine et confusion ou scandale, ne soyent pas receus à molester ne fascher* ceux qui ne demandent qu'à faire leur office.

On ne sçauroit alléguer un seul poinct en quoy j'aye voulu rien usurper ny attirer à moy. Mais il y en a qui 20 ne se peuvent rassaisier,* s'ils ne m'ont abysmé, et leur semble que je règne trop quant ils ne me peuvent fouller aux pieds. Or je vous supplie plus tost de maintenir la fraternité et union qui doit estre entre les ministres de l'Evangile, et que le scandale qui est par trop commun ^5 soit osté de voir apparence de division et discord entre nous. Car d'aultant plus que vous serez bien informés, vous trouverez que j'ay bien justes raisons de me plaindre de ceux qui ont mis peine par tous moiens à m'empescher de servir à la gloire de Dieu et profiter au salut de 30 l'Eglise.

Et pource* que naguères vous avez ordonné que l'un

de nos frères^ fut banny de vos terres, après m'estre excusé envers vos Excellences, je prendray aussi la hardiesse de vous supplier pour luy, vous asseurant, Messeigneurs, que c'est un homme craignant Dieu et paisible aultant S qu'on en sçauroit voir. Et quant au sermon qu'il fit, que quant vous l'auriez bien entendu, vous osteriez toute fascherie* que pouvez avoir conceu contre luy. Il est venu de païs loingtain. Il a sa femme qui est modeste et de bon exemple et honneste vie comme luy. Parquoy, lo Messeigneurs, je vous prie humblement que vostre plaisir soit luy vouloir relascher le bannissement, et vous cognoistrez en la fin que je ne vous ay pas fait un rapport téméraire parlant ainsi de luy. (Mars 1555.)

(Vol. II, p. 28.)

Page 1