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AU ROI DE FRANCE CHARLES IX

En janvier 1561, à une réunion extraordinaire du Conseil de Genève, assisté du corps pastoral de la ville, lecture fut donnée d'une lettre signée du jeune roi de France Charles IX, alors âgé de onze ans, sommant les Seigneurs de rappeler les prêdicans venus de Genève, sous prétexte qu'ils fomentaient la révolte dans le royaume. Ce fut Calvin qui fut chargé d'écrire la réponse au roi de France.

La minute originale de la lettre suivante, qui figure aux archives de Genève, est écrite de la main de Calvin, à l'exception des deux derniers paragraphes, dictés par Calvin au secrétaire de la République.

SIRE, ayans ouï les lettres de vostre Majesté, combien* que nous eussions excuse facile pour vous contenter, toutesfois nous avons esté bien marris de ce qu'on nous auroit chargé d'estre en partie cause des troubles

^Le ministre Jean de Saint-André. {Bonnet.)

qui sont advenus depuis quelque temps en vostre royaulme. Nostre petitesse ne nous permet pas d'alléguer quelz services nous avons fait à voz prédécesseurs pour nous monstrer affectionnez à la couronne de France, tant qu'on eust peu désirer de nous. Si* est-ce, Sire, que le bon vou- S loir n'y est pas défailli, et aussi l'effect s'en est monstre, comme Dieu nous en a donné quelque moyen. Parquoy, Sire, pour le temps passé nous prions vostre Majesté qu'il luy plaise accepter la dévotion que nous avons eu tousjours et de longtemps, et en laquelle nous avons con- lo tinué, comme un tesmoignage du désir que nous aurions de servir, en tant qu'en nous seroit, au repos et prospérité de vostre royaulme, et procurer, si nostre faculté le prestoit,* que vostre Majesté fust obéie comme elle doit. Mais afffn qu'il ne semble. Sire, que soubs cette généra- 15 lité nous veuillons rien cacher, nous protestons en vérité devant Dieu que jamais ne nous somm.es mesléz d'envoyer gens en vostre royaulme comme vostre Majesté en a esté informée ; qui plus est nous n'en avons jamais esté requis, et ne s'est-on pas adressé à nous, tellement qu'il 20 ne se trouvera que jamais nul de nostre sceu et congé soit aller prescher, sinon un qui nous a esté demandé pour la ville de Londres. Non pas que nous trouvions maulvais que la pure chrestienté soit rétablie partout, comme aussi nous supplions vostre Majesté, Sire, avec 25 son Conseil, de ne penser que nous veuillions périr à nostre escient, et perdre nos pauvres âmes qui ont esté si chèrement rascheptées par le précieux sang du Fils de Dieu. Pourquoy nous désirerions bien que la doctrine en laquelle nostre salut nous est asseuré, eust son cours 30 partout. Mais nous congnoissons bien nostre portée, et ne présumons point tant que de vouloir réformer des

grans païs, estans assez empeschéz de nous tenir paisibles en toute humilité en la petite condition en laquelle Dieu nous a mis. Mais pource* que les lettres portoient que cela pouvoit estre fait par quelques-uns des principaux 5 ministres de nostre ville, doubtant pour l'ambiguïté du mot que cella ne s'adressast à nos ministres et pasteurs qui nous enseignent en la vérité de Dieu, nous les avons appeliez pour en sçavoir par eulx certainem^ent ce qui en estoit, affin d'en satisfaire promptement à vostre Majesté,

lo lesquelz nous ont répondu qu'ilz ne nient pas que quelques-uns se sont adressez à eux, et selon qu'ils les ont trouvé de quelque sçavoir et grâce, qu'ilz ne les aient exhortez à s'employer partout où ils viendroient pour l'advancement de l'Evangile. Car puisqu'ils trouvent et

15 sont persuadez que la doctrine qu'ilz preschent est de Dieu, tendante à ce qu'il soit duement et purement servi et honoré, que la grâce qu'il nous a faite par nostre Seigneur Jésus-Christ soit congneue comme il appartient, et cjue tous cognoissent le droict chemin de salut pour y

20 parvenir, il ne se peult faire qu'ils ne désirent qu'elle soit semée partout, tant à ce que Dieu soit glorifié que pour le soing qu'ils sont tenus d'avoir de tous les chrestiens. Et en cela. Sire, ils s'excusent qu'ils n'ont pensé nullement offenser vostre Majesté, veu que c'est le sou-

25 verain bien de tous rois et princes de faire hommage à Celuy qui leur donne de régner, et qu'il leur est notamment commandé de baiser nostre Seigneur Jésus-Christ en signe d'obéissance.

Touchant d'esmouvoir troubles' et séditions entre* vos

30 subjectz, ils protestent que leur intention ne fut jamais

^Allusion au tumulte d'Amboise. (Voir la lettre suivante.)

telle, mais qu'ils ont mis peine de tout leur pouvoir d'obvier et d'empêcher qu'il ne se fist nulle esmeute, qu'ilz n'ont jamais donné conseil de rien changer ou attenter en Testât public, mais ont exhorté tous ceux qui les ont voulu ouïr, et induitz à se tenir quois* en la subjection 5 de leur prince. Et s'il est advenu quelques esmotions, c'a esté à leur grand regret, et non pas qu'ilz en aient donné occasion, en sorte que ce soit. Mesme tant s'en faut qu'ils aient favorisé à nulles entreprinses, qu'ils se fussent volun tiers efforcez à les réprimer. En somme lo ils nous ont déclairé qu'ilz n'ont jamais adhéré à nuls conseils d'excès et de port d'armes, mais les ont condamnez; et qui plus est n'ont jamais conseillé d'occuper temples, pour rien attenter en public sans autorité et congé des feu rois vos prédécesseurs. Et de tout cela 15 ils se sont offertz de se justifier et approver* leur innocence. Sire, toutesfois et quantes* qu'il plaira à vostre Majesté les ouïr. De nostre part, tant s'en faut. Sire, que jamais nous ayons esté consentans à nulles entreprinses qui fussent pour mettre piques et divisions entre 20 vos subjectz ou troubler la tranquillité de vostre estât, ou exposer vos pays en dangier, que quant il y a eu quelque bruit, nous avons donné ordre et deffendu, sus peine rigoreuse, que nul des nostres ne bougeast, et que quand il vous plaira. Sire, de vous enquérir à la vérité comment 25 il en va, vous troverez que nous n'eussions peu nous y porter* plus fidèlement, comme nous promettons pour l'advenir de ne donner occasion à vostre Majesté de penser autrement de nous que de ceux qui vous sont très affectionnez et humbles serviteurs, vous suppliant. Sire, 30 qu'il vous plaise nous faire ce bien,* que s'il est cogneu que nous défaillions en sorte que ce soit, nous en adver-

tir, et vostre Majesté, avec son Conseil, cognoistra que nous sommes prestz et enclins à luy complaire.

Sire, après nous estre très humblement recommandé à vostre bonne grâce, nous prierons Dieu vous tenir en sa 5 sainte protection, vous donner bonne vie et longue, et augmenter en tout bien vostre coronne. Donné à Genève, ce mardi 28 de janvier 1561, pris à la Nativité.

Les très humbles serviteurs de vostre Majesté,

Les Syndiques et Conseil de Genève.

(Vol. II, p. 373.)

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