JUGEMENTS SUR LE STYLE DE CALVIN
Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle: mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther: car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix: mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin; et son style qui était plus triste,
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était aussi plus suivi et plus châtié. (Bossuet, Hist. des Variations, liv. IX, § 8i.)
L'occasion est bonne, semble-t-il, pour protester contre l'erreur trop répandue qui représente, depuis le jugement de Bossuet, le style de Calvin comme essentiellement ''triste". Il suffit d'évoquer le Traité des Reliques, V Excuse à M. de Falais, l'Excuse à Messieurs les Nicodémites, les divers traités contre les Libertins, les Commentaires sur les Epîtres de Saint Paul, les sermons sur V Harmonie évangélique ou sur la Passion, nombre de ses préfaces et lettres françaises et d'une manière générale les œuvres de polémique ou de circonstance, conçues et composées en français. On jugera en les lisant, combien dans les écrits qui ne sont pas traduits du latin et qui offrent un caractère moins dogmatique, moins oratoire, Calvin sait renoncer à la hauteur et à la gravité de la phrase latine. On admirera cette aisance familière, ces rappels constants à la réalité concrète, ces comparaisons pleines de relief, ces images empruntées au monde extérieur et à l'ambiance quotidienne, ces apologues malicieux, goguenards même, qui communiquent aux pages citées plus haut tant de mouvement et de vie. (Abel Lefranc, Introd. à V Institution, texte de 1541, pp. 34* & 35.*)
Le premier traité de théologie écrit en français est V Institution chrétienne de Jean Calvin. Ce livre, qui fait époque dans l'histoire de notre littérature, est un des chefs d'oeuvre de la prose française au seizième siècle.
J^' Institution chrétienne de Calvin le place au rang de nos plus grands écrivains; le style de cet ouvrage, énergique, sobre et précis, son éloquence grave et contenue en font un des premiers monuments durables de la prose française.
Les mêmes qualités se retrouvent dans les sermons et les homélies de Calvin, dans ses avertissements, ses exhortations, et ses livres. (Darmesteter & Hatzfeld, Le Seizième Siècle en Fr., pp. 2 & 3.)
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Le style de Calvin est à l'image de son esprit, offrant les mêmes qualités et les mêmes lacunes. Nul prosateur français, jusqu'à lui, n'a si peu raconté, n'a autant raisonné. Toute pensée, tout sentiment, toute observation chez Calvin se tourne en raisonnement. Cette forme de son esprit déterminera la forme de son style: il sera net, sobre, précis, bien conduit, bien enchaîné; animé au besoin, quand la véhémence de la passion excite l'écrivain; mais, pour ainsi dire, à froid. (Petit de JuUeville, Hist. de la Langue et de la Litt. fr., III, p. 344.)
Grâce à la situation prise par Calvin, grâce aussi à sa valeur propre, V Institution, écrite dans une langue si voisine de notre langue scientifique qu'elle semble avancer de cent ans sur la plupart des ouvrages contemporains, eut un immense retentissement, et il est hors de doute que la nécessité de répondre à Calvin et aux autres protestants dans un idiome qui fût, comme le leur, compris de tous, contribua puissamment à faire accepter le français, même des théologiens catholiques. (Ferdinand Brunot, Hist. de la litt. fr. des orig. à 1900, II, p. 15.)
Le style de Calvin est un des plus grands styles du seizième siècle: simple, correct, élégant, clair, ingénieux, animé, varié de formes et de tons, il a commencé à fixer la langue française pour la prose, comme celui de Clément Marot l'avait fait pour les vers. Ce style est moins savant, moins travaillé, moins ouvragé pour ainsi dire que le style de Rabelais; mais il est plus prompt, plus souple et plus habile à exprimer toutes les nuances de la pensée et du sentiment; il est moins naïf, moins agréable et moins riche que celui d'Amyot, mais il est plus incisif, plus imposant et plus grammatical; il est moins capricieux, moins coloré et moins attachant que celui de Montaigne, mais il est plus concis, plus grave et plus français, si l'on peut reprocher à l'auteur des Essais d'écrire quelquefois à la gasconne. (Paul Lacroix, Œuvres Françoises de J. Calvin, Avertissement de l'éditeur.)
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Calvin fut un très grand écrivain. Je dirais même que ce fut le plus grand écrivain du XVI^ siècle si j'estimais plus que je ne fais le style proprement dit. Le style est une chose et la parole en est une autre. L'art d'écrire et l'art de parler sont deux arts. Si j'étais convaincu plus que je ne suis de ce que je dis là, je déclarerais que le style de Calvin est le plus grand style du XVI^ siècle, parce que c'est celui qui en sa sévérité, en sa tenue, en sa rigueur, en son aspect correct et châtié, s'éloigne le plus du style parlé. Mais j'ai une faiblesse pour les écrivains qui ont quelque chose en écrivant des libertés et des grâces spontanées de la parole, et Montaigne, et plus encore Rabelais, me séduiront toujours d'un charme victorieux. Encore est-il qu'il me faut bien reconnaître que le style de Calvin est de tous les styles du XVI® siècle celui qui a le plus de style. (Emile Faguet, Seizième Siècle, Etudes litt., p. i88.)
... On ferait ensuite observer qu'en 1541, Rabelais n'ayant encore donné que les deux premiers livres de son Pantagruel, V Institution chrétienne, par sa date, est donc le premier de nos livres que l'on puisse appeler classique. Elle l'est également, et bien plus que le roman de Rabelais, ou son poème, — par la sévérité de la composition, par la manière dont la conception de l'ensemble y détermine la nature et le choix des détails. Elle l'est, — par cette intention de convaincre ou d'agir qui, comme elle en est la cause, en fait le mouvement intérieur, l'anime de son allure ou de son style oratoire. Elle l'est encore — par la gravité soutenue d'un style dont on a pu voir que la "tristesse" n'est pas le seul caractère. Elle l'est enfin, — pour cette "libéralité", si je puis dire ainsi, toute nouvelle alors, avec laquelle Calvin y a mis à notre portée les matières qui ne s'agitaient jusqu'alors que dans les écoles des théologiens. Elle ne l'est pas moins pour le retentissement que la prose française en a reçu dans le monde. (F. Brunetière, Hist. de la litt. classique, pp. 227-228.)
Calvin ne perfectionne pas seulement, en l'enrichissant, la langue générale; il créa une langue particulière, dont les
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formes, très diversement appliquées, n'ont pas cessé d'être les meilleures, parce qu'elles ont été tout d'abord les plus conformes au génie de notre pays, je veux dire, la langue de la polémique. (Nisard, Hist. de la litt. fr., I, chap. 3, § 5.)
L'Institution française est vraiment une forte et grande chose: il y a une gravité soutenue de ton, un enchaînement sévère de raisonnements, une véhémence de logique, une phrase déjà ample, des expressions concises, vigoureuses et, si j'ose dire, entrantes, qui en plus d'un endroit font penser à Bossuet: à Bossuet logicien, je le veux, et non pas à Bossuet poète, mais enfin à Bossuet. Et quiconque est familier avec ces deux écrivains ne me démentira pas.
C'est pourtant Bossuet qui a dit: "Calvin a le style triste". Et littérairement Calvin est toujours sous le coup de cette condamnation. Je ne serai pas suspect si j'adoucis l'arrêt. Calvin n'est pas poète: et l'on conçoit que le Bourguignon d'imagination chaude, de sensibilité vibrante, n'aime guère ce Picard au parler froid et précis, en qui la passion a plus de rigueur que de flamme. Mais Calvin est moins "triste" que Bourdaloue. Son raisonnement marche d'une allure plus aisée. Et surtout il a l'inestimable don du XVI^ siècle, la jeunesse: cela étonne; j'entends par là la fraîcheur d'une pensée toute proche encore de la vie et chargée de réalité. (G. Lanson, Hist. de la litt. fr,, 1909, pp. 266-267.)