‹ Pages choisies de Charles MoriceChapitre 25 sur 38 · LE DERNIER 1MENE · texte numérisé non relu

LE DERNIER 1MENE

A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix, Adressant leurs regards à l'orient des eaux, Dolentes d'avenir et hères d'autrefois, Tandis que leurs amants jouaient sur les roseaux Assemblés du vivo des airs dolents et fiers, Les amantes ont dit l'hymne d'espoir amer :

Quand toutes les chansons seront chantées, Tous les baisers, bus, déçus tous les vœux, Quand les jardins clairs de l'Ile enchantée Ne fleuriront plus parmi nos cheveux,

Quand auront fini l'ombre et la lumière Sur nos fronts leurs jeux légers et joyeux, Et quand le dernier avec la dernière Auront au soleil fermé leurs doux yeux,

Endormis dans la terre maternelle, Nous ne connaîtrons pas d'autres destins : Nos corps seront tous confondus en elle, En elle nos cœurs à jamais éteints.

Mais des ardeurs anciennes de nos âmes Un vaste foyer s'allumant soudain Illuminera d'un halo de flammes La Terre des Dieux, l'Ile des Jardins.

Puis, l'Esprit de la merveille déserte, Epave d'aurore en la nuit du temps, L'empoignant par sa chevelure verte, La lancera dans les cieux éclatants.

Et les cieux loueront la nouvelle étoile Aux trois feux d'or, d'émeraude et d'azur. Toutes les ailes et toutes les voiles S'orienteront à son nimbe pur.

El longtemps, longtemps l'étoile splendide Sur les mers où fut Tahiti luira.

Mais sa place, un jour, au ciel sera vide, Et le monde, qui l'aimait, pleurera.

Alors l'astre, avec un cri de victoire, Au sommet des cieux prenant son essor, Eblouira l'infini de sa gloire Aux trois feux d'azur, d'émeraude et d'or.

— Qui sait, maintenant, où le sort l'entraîne, Astre errant qu'habite un peuple de morts?

— Va ! son but est beau, sa course est certaine, Car il est guidé par le Fort des Forts !

Car Taaroa, le Maître Sublime, Gouvernant les bonds de l'astre éperdu, Est, comme autrefois, assis sur la cime Où fuma le sang qui lui était dû !

A l'ombre du manguier colossal, à mi-voix...

Passant, l'âme divine anime jusqu'aux lieux Où s'accomplirent les ineffables mystères. Comme Hina est la lune et, Téfatou, la terre, Passant! le Temple vit, passant I le Templeest Dieu.

Or, plus d'un sage a vu s'ouvrir sur les hauts lieux Des bouches que la soif de notre sang altère : Garde-toi des sommets qu'on croirait solitaires, Toute cime est un Temple et tout Temple est un Dieu,

O passant ! garde-toi de marcher sur la terre

Où s'épancha le vin rouge et noir des mystères : —

Tu sentirais dans tes talons la dent d'un Dieu.

Car, tandis qu'en nos cœurs le culte pur s'altère, Un Temple indestructible habite les hauts lieux, Et les Dieux éternels y rêvent, solitaires.

(1) Là réside le Temple.

Sommet d'horreur de l'Ile Heureuse, là réside Le Temple, lieu vivant, ouvert, sauvage, avide. Là sont les pieds des Dieux qui supportent le poids Des cieux, là vient mourir la richesse des bois, Tout en haut de l'Aroraï, cimier des cimes, Là s'égouttait le sang, autrefois, des victimes Où les vivants communiaient pieusement, Et ce rite était cher aux Atuas cléments Qui, gouvernant selon leur sagesse profonde, Autrefois ! l'effroyable expansion des mondes, Pardonnaient à la vie en faveur de la mort. Alors l'Ile était riche, et le peuple était fort, Et connaissait l'amour, et connaissait la joie, Qui buvait, au sommet d'où le soleil flamboie Et rayonne sur l'univers, le flux vital De la douleur. Splendeur d'autrefois féodal I Alors Otahiti riait dans la lumière, Fille franche des eaux, délicieuse et fière, Qu'illustraient de son sang les sacrificateurs, Quand, de toute l'ardeur du ciel, sur les hauteurs Sublimes, Taora, que sa gloire contemple, Entretenait la flamme homicide du Temple Où venaient les héros allumer leur vertu.

Or, voici que le cri des victimes s'est tu,

Et voici que partout, dans les langueurs de l'Ile,

Cœurs de mâles et flancs de femmes sont stériles.

La prudence, la peur et l'épargne ont tari

Le sang dont le sommet sacré n'est plus fleuri

Et qui stagne aux longs bords des siestes énervantes.

Et la vieille Forêt, dont la sève fervente

Prodigue éperdument ses flots insoucieux —

Palmiers fins dont le front frémit au bord des cieux,

Tamaris, hibiscus, fougères gigantesques,

Lianes sinuant leurs souples arabesques,

L'arbre de rose et le manguier qui chargent l'air

D'un faste d'ombre et de parfum, l'arbre de fer,

Le santal odorant dont l'écorce étincelle,

Et toute la Forêt généreuse, où ruisselle

En nappes d'ombres, par les lourdes frondaisons,

Et s'évapore en amères exhalaisons

La puissante liqueur de l'éternelle vie,

La Forêt douloureuse et la Forêt ravie,

Où la nature naît, meurt et renaît sans fin, —

Dénonce et blâme avec le tumulte divin

De l'amour la folie et le crime de l'homme,

Qui, de ses pâles jours lâchement économe,

Et corrompu d'orgueils interdits aux mortels, S'empoisonne du sang qu'il dérobe aux autels !

Vers la cime à jamais déserte et diffamée,

Où ne s'exhale plus la féconde fumée

Du sang, vers le lieu mort ou régnèrent les Dieux,

Où l'homme pria, seuls font les arbres pieux,

De leurs rameaux légers agités par la brise,

Un geste d'encensoir vaste qui s'éternise.

Vers le rivage ému de frissons argentés Rit et chante, aime et dort toute une humanité Puérile, ingénue, oublieuse, frivole, Rayonnante au soleil, comme les vagues molle, Et jouissant du jour tant qu'il luit. — Iméné ! Glas de la vie 1 Echo du passé profané ! Chant immémorial de gaîté démentie Par la menace de très haut appesantie !

Les Dieux sont morts, et Tahiti meurt de leur mort.

Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort

D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve,

Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve

Dorée : elle soupire en regardant son sein,

Or stérile scellé par les divins desseins.

Les Dieux sont morts. — Mais quand sur son char de ténèbres,

Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres,

Apparaît, pourchassant le Soleil furieux,

Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux

Qui, sur la cime, en un formidable concile,

Durant toute la nuit demeurent immobiles,

Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont,

Par milliers vers la grève essaiment les démons,

Tupapaùs, esprits des morts, larves cruelles, —

Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes,

Vers la couchette où la peureuse ne dort pas,

Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas :

C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir ! Viens : pour les servir c'est toi qu'ils ont élue. C'est soir de la mort et de l'amour I c'est Soir ! Viens : pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.

Tu n'iras plus danser au bord de la mer, Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses, Baigner l'or de ton corps à l'or de la mer, Fondre ton rêve au vague rêve des choses.

Tu ne dormiras plus sous les pandanus, — Nous allons te saisir entre nos mains creuses : Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus Ont-ils su féconder ta chair amoureuse?

Ton sang est condamné ! Le temps est venu Où l'homme doit mourir pour ne pas revivre ! Il a trahi ses Dieux : le temps est venu Où dans la nuit de la mort il doit les suivre —

Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,

Couve à nouveau l'œuf de l'éternel mystère ;

Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,

Partage à de plus grands que l'homme la terre.

Et comme une femme était, au premier jour, De qui procéda la vie et l'espérance, Qu'une femme aussi se lève, au dernier jour, De qui vienne la mort et la délivrance.

Tu n'échapperas pas à l'amour des Dieux ! Ils te posséderont dans ta juste joie, Téhura, glorieuse amante des Dieux, Ou tu seras dans ton désespoir leur proie !

C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir Viens : pour les servir c'est toi qu'ils ont élue. C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir ! Viens : pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.

Et l'enfant voit dans sa terreur le sanctuaire Antique, l'appareil des rites mortuaires, L'autel, le prêtre rouge, et l'œil phosphorescent Des démons, et les Dieux au geste menaçant, Et sa race au grand cœur d'autrefois, qui succombe Et gravit humblement les rampes de la tombe Où l'appellent les Dieux qu'elle a mis en oubli : Sommet d'horreur de l'Ile Heureuse, là réside Le Temple, lieu toujours vivant, toujours avide.

L'enfant voit — et déjà les temps sont accomplis. L'homme est mort. Il est mort pour nejamais renaître. Les Iles et les Eaux servent un autre maître, Meilleur, et dont les yeux sont des foyers d'amour Et de joie, — et l'enfant, qui s'étonne du jour Nouveau, songe qu'elle est morte,— et la mort est douce Comme la sieste, au bord de la mer, sur la mousse.

L'œuvre de Rodin et la lente, logique et toujours ascendante évolution de son esprit enseignent que le salut de VArt — et, par conséquent, aussi de la Poésie — est dans le recours à la nature, corroboré et discipliné par le retour aux principes.

Puvis de Chavannes, Rodin, Carrière, Gauguin furent mes grands initiateurs à la vérité plastique.

J'ai maintes fois témoigné de mon admiration pour Rodin, par récrit et par la parole.

(1) Conférence. — H. Floury, éditeur.

(Fragments.)

Auguste RODIN ! Il semble, ce nom, tant il est devenu significatif, lui-même constituer le plus bel hommage qu'on puisse rendre à l'homme qui le porte. Il n'en est pas de plus glorieux, à cette heure. Il appartient à la catégorie des noms, infiniment rares à toutes les époques, en lesquels se synthétise et comme se cristallise ce qui persiste d'éternel dans l'homme en dépit du temps, ce qui relie entre eux les siècles. De tels noms nous rassurent comme d'éclatantes démonstrations de notre immortalité ; ce sont de précieux messages que nous nous honorons d'adresser à l'avenir, — et ce sont encore des mots d'ordre, des mots de ralliement. On peut les jeter en défi aux minutes de lassitude, — une vertu réconfortante émane d'eux. On peut les prononcer devant un inconnu, ils font de la lumière, et deux membres de cette grande famille dispersée des vrais artistes, d'où qu'ils viennent, se reconnaîtront certainement et

tout de suite à la façon dont l'un aura dit et dont l'autre aura écouté le nom de Rodin.

Eh bien, non pas tout ce qu'en effet il exprime, ce nom souverainement expressif, mais quelquesunes des choses qui sont en lui, — voilà ce que je voudrais essayer de préciser, ce soir.

L'œuvre de Rodin est une œuvre, à la fois, de révolte et de piété.

Révolte sereine et piété ardente.

Il s'est affranchi, il a libéré son art de mille sujétions, artificielles, mais très fortes, qui représentent, par une transposition rigoureusement exacte, la correspondance du mensonge social au mensonge académique. — Car, de même que la société actuelle fonde sur des principes inhumains les relations des hommes, l'Ecole astreint à des lois factices l'étude de la Nature. — Cette fiction stérile de règles fixant la somme des attitudes belles et de recettes en permettant la reproduction, Rodin l'a détruite. Il a deviné, par l'étude il s'est convaincu, par ses œuvres il enseigne que la Nature tout entière, partout et toujours, est belle.

— Mais : « Elle seulement >), ajoute-t-il.

Maîtresse unique; maîtresse absolue. — Mai-

tresse, toutefois, dans les deux sens du mot : la Reine, aussi l'Amante. L'artiste lui obéit avec volupté et la possède avec religion. Il n'accepte d'ordres et de conseils que d'elle, mais il veut aussi qu'elle lui livre tous ses secrets; et si, aux heures de contemplation, il la vénère avec une sorte de mysticisme extatique, aux heures d'étude, d'action, il l'attaque, il la pénètre, il l'étreint avec l'ivresse de l'amour triomphant ; tous les secrets que la maîtresse a laissé surprendre au contemplateur, le réalisateur en abuse pour vaincre, et même sa caresse est celle d'un conquérant. — Cette extraordinaire sensualité spirituelle a été notée bien souvent ; c'est Jean Dolent qui l'a le plus vivement définie : « Rodin, dit-il, c'est l'esprit en rut. »

Parti à la conquête de la Nature avec cette conviction que tout d'elle est précieux et désirable, Rodin l'a voulue tout entière. Il a voulu la dire et dans les grandes péripéties de l'Amour et de la Pensée, de la Joie et de la Douleur, et jusque dans les moindres détails de ses manifestations perpétuellement renouvelées et variées, la retrouvant chaque fois totale en son indivisible unité, percevant par la logique de son art que le mystère du monde est dans le mouvement d'un bras, saisissant — comme l'anatomiste dans la cellule organique — que la vie infinie se résorbe (pour en irradier) dans le modelé d'un muscle, et que tout vient de tout et rejoint tout, que la vie n'est pas interrompue entre

les êtres, que la commune lumière où ils baignent fait de tous les corps un seul corps, qu'un geste est déterminé par une multitude d'autres gestes et en détermine à son tour une multitude d'autres, que tous ces éléments différents sont subordonnés à l'harmonie de l'ensemble et que cette harmonie résulte de la vérité individuelle de chacun de ces éléments. Voilà quelques-unes des premières leçons que la Nature donne à l'artiste épris d'elle. Rodin les a écoutées avec une docilité pieuse, mis en pratique avec une fidélité minutieuse.

On demande : Quelle est dans tout cela sa part personnelle de création, d'invention ? — Je pourrais me contenter, pour toute réponse, de montrer son œuvre, cette sculpture qui serait (degré, même, de talent à part) sans analogue dans le monde si elle n'avait suscité un peu partout des imitateurs. Mais recherchons, je le veux bien, la part d'invention de Rodin ; seulement, sur ce mot: Invention, évitons de nous tromper. Rodin luimême se défend de jamais inventer. A ses propres yeux, sa seule gloire est de mériter ce titre que les admirateurs de Giotto lui donnèrent : Disciple de la Nature. Or, c'est tout juste dans la proportion de sa docilité, de sa fidélité, que le disciple de la Nature est inventeur. Inventer, ce n'est pas faire quelque chose avec rien, c'est produire à la lumière la merveille qui, cachée dans les ténèbres de la matière ou de l'esprit, était jusqu'alors comme si elle n'était pas. Dans ce sens, qui est le

vrai, l'Eglise chrétienne dit très bien : L'Invention de la sainte croix. La Beauté et la Croix existaient avant ceux qui les trouvèrent; mais ils les ont inventées parce qu'ils les ont cherchées où elles étaient.

Et c'est ainsi que l'artiste invente; idéaliste ou réaliste, c'est toujours dans les entrailles de la Nature qu'il faut qu'il plonge pour y voir ce qu'avant lui personne n'avait vu et ce que lui seul y peut voir. Car la Nature, telle que l'artiste la voit, n'existe que pour lui, sinon en lui seulement. — Rodin se trompe : ce fidèle observateur de la vie est, de par sa fidélité même, un grand inventeur. Cette Nature, qui se meut librement devant lui, et qu'il étudie, lui, passionnément, est-ce donc qu'il prétende lui donner un double ? — Non 1 Et pourquoi faire? Mais chacun des instants de la Nature est à la fois le point de départ et l'aboutissement d'une infinité d'autres instants qui sont inscrits dans une vibration de lumière, dans un tressaillement de nerf ou de muscle. Saisir et dire toute, sans l'interrompre, cette vie indivisible et multiple, c'est inventer, c'est créer. Et telle est la part sublime d'invention, chez Rodin : il n'interrompt pas la vie ! Il a trouvé le secret de pétrir la statue vivante de la vie ! de la vie en mouvement !

— Ces mots, je crois : // n interrompt pas la vie en mouvement, peuvent suggérer ce qu'il y a d'essentiel dans l'originalité de Rodin. Il doit, je pense, au désir d'exprimer les corps en mouve-

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ment, dans les relations de leurs parties entre elles et avec V atmosphère et dans la subordination de leurs détails à leur ensemble, ses plus précieuses découvertes. Le Mouvement ! Rodin a l'amour, le sens et la science du mouvement à un degré prodigieux, unique. C'est, de ses grandes qualités, celle qui provoque le plus vite la surprise, l'admiration. Et il ne se contente point, pour exprimer le mouvement, des apparences du geste.

Il recherche Yorigine et le retentissement du geste sur le corps tout entier, parvenant ainsi aux sources mêmes du sentiment. 11 travaille à ses figures de tous les côtés à la fois, répartissant la masse en larges plans simples, puis modelant ensemble toutes les silhouettes de ces plans pour obtenir ce qu'il définit lui-même « un dessin du mouvement dans l'air ». Il n'y a là ni harmonie préconçue de la forme, ni recherche de style et ce n'est, en effet, ni par le style, ni par l'harmonie que Rodin triomphe. Mais il y a une préoccupation primordiale de synthèse. Elle obéit, dans l'exécution, à un instinct de puissant réalisme, et, dans la conception, à ce sens mystérieusement divinatoire de la communauté de nature qui relie tous les êtres par une arabesque universelle, à je ne sais quelle prescience de l'essence secrète qui luit dans chaque vivant par delà sa forme sensible, et qui est la Vie elle-même.

Elle ne se livre pas tout de suite, la Vie, aux

doigts amoureux du sculpteur. Il lui faut la poursuivre dans ses sources cachées, la soumettre, la réduire; il y procède par gestes enveloppants, comme un prêtre, aussi comme un séducteur.

Pour lui préparer un terrain, une atmosphère où elle puisse consentir à se livrer, à s'épanouir, Rodin exagère, amplifie systématiquement certaines lignes du modelé, celles qui sont chargées de dire le mouvement principal, celles qui provoqueront et gouverneront la lumière, pour donner le plus d'énergie possible à l'expression voulue.

Ce sont, ainsi, les lois mêmes du Réalisme le plus sincère qui conduisirent cet artiste étonnamment lucide à une certaine déformation des apparences du Vrai, destinée à le faire surgir dans sa réalité intense. — Mais ces parties expressives, volontairement outrées, il faut les maintenir en juste proportion avec les autres parties de la figure, pour respecter l'équilibre de l'ensemble, — et il faut néanmoins leur garder leur sens de « renforcement », sans quoi l'amplification, se généralisant, cesserait d'être significative, arriverait à l'énorme et dépasserait la grandeur. Savamment, obstinément, passionnément, l'artiste creuse dans le bloc de terre, ajoute, enlève, fouille dans cette nuit tangible où son esprit voit le principe lumineux et vital. Opération, sans doute, la plus difficile de toutes : il s'agit de subordonner, selon le sens du mouvement, sans les sacrifier, les parties outrées à la silhouette totale de V œuvre. Pénible et

long travail ; mais la Vie est au bout de l'effort, et c'est bien elle que le génie invente enfin, dans la minute éblouissante de la victoire, quand le bloc, pétri et repétri, ridé, griffé, torturé, tout à coup palpite et pantèle, vivant I

Ehl non, ils ne sont pas inachevés, ces morceaux, — mais ils ne sont pas isolés. Rodin n'interrompt pas la vie, vous disais-je, et comme il a pris son œuvre dans la vie, c'est dans la vie qu'il replace son œuvre.

Ne pensez donc pas qu'il se dispense de finir, ou encore qu'il n'a pas besoin de finir. Même sous cette forme admirative un tel jugement serait une façon d'ingratitude ; car, si le morceau ne vous paraît pas achevé réellement, c'est que vous l'avez regardé superficiellement ; ce que vous preniez pour une ébauche, regardez mieux, c'est précisément une œuvre très poussée, et c'est parce qu'elle est telle qu'elle paraît susceptible de développement : comme la vie elle-même. Ici se livre la seule acception vraie (s'il en a une, en art) du mot « finir ». C'est : rejoindre la vie, qui ne commence et ne s'achève jamais, qui est en développement perpétuel. Autrement compris, le même mot ne pourrait avoir qu'un sens négatif, le sens de la mort ; et c'est bien ainsi, en effet, que l'entendent inconsciemment les sculpteurs médiocres, ou de l'Institut: ils finissent, — c'est-à-dire qu'ils isolent leurs œuvres de la vie, — c'est-à-dire qu'ils

donnent à leurs œuvres les caractères de mort.

L'art de Rodin — dont le groupe du Baiser, le monument d'Hugo et la statue de Balzac signalent assez justement la progression constante et les phases successives — rejoint le passé, en déduit les leçons les plus précieuses pour l'avenir, et clôt le cycle pour le rouvrir. Il est, cet art, moderne essentiellement, étant à la fois très réaliste et très mystique, très païen et très chrétien, c'est-à-dire humain, avec la dualité de la nature humaine. Point d'art plus sensuel; voyez ses faunes et ses nymphes, ses stryges et ses sphinges, ses couples d'amoureuses ; mais point d'art plus intellectuel : voyez son Penseur, voyez le monument d'Hugo, voyez ses nombreux bustes d'écrivains et d'artistes. Et, sensuel ou intellectuel, qu'il fouille la chair ou l'âme, qu'il griffe du frisson de la luxure les seins tendus, les croupes frémissantes, ou qu'il accoude sa songerie au bord de ce spectacle pathétique dont la Douleur et le Désir sont les acteurs éternels, il impose victorieusement, à qui sait voir, l'impression d'une magnifique et invincible Unité.

Sur le grand artiste qui est V objet de ce livre, sur l'écrivain qui en est raideur, voici ce que disait Jean Dolent, le 15 janvier 1907, dans le Mercure de France, — Jean Dolent, le subtil et rare penseur, V artiste admirable au souvenir de qui je reste, à jamais et tendrement, et dévotement fidèle :

Eugène Carrière, par Charles Morige. — C'est un livre et c'est une harangue.

J'ai lu sans rien passer. Je dis : Morice parle de Carrière avec compréhension et convenance, entendant donner à ces simples mots la valeur d'un hommage, par l'éloge mesuré et la précieuse parole discrète.

Tout ce que nous taisons est à croire. Vieillir demande une volonté qui me manque. Mon ardeur est ma preuve, étant de ceux qui cessent de marcher et de courir en même temps. Les savants disent : « La terre se refroidit ». Je sens que non. Mes faibles yeux voient de très loin venir celui, celle que j'attendais et j'ai gardé l'oreille fine pour les choses douces.

(1) Mercure de France.

Morice ne nous parle pas à égalité et je sens qu'il a raison.

Ce n'est pas un homme orgueilleux, le menton en saillie ; non, son orgueil a toutes les grâces, les fleurs de la vérité ornée ; en pensant à lui, j'évoque aisément quelque statue de l'orgueil ! Il attend tout de son génie, tout de lui-même. Son corps ne paie pas loyer à son esprit.

Quelqu'un a dit, je me risque, j'ai dit : Un jour d'exécution capitale, Morice jalouse le supplicié et le bourreau.

Un écrivain qui me parle avec humilité m'inquiète, ne tardant guère à me dire semblable à lui-même, à paraphraser: « Nous sommes de pauvres bougres... » Eh 1 dites donc, camarade ! j'ai quelque notoriété dans ma rue, dans ce côté de ma rue, malgré les vilains propos des personnes de la littérature qui disent méchamment de moi ce que j'en pense: Je plais trop peu, sans déplaire assez.

La possibilité d'ennui commence à deux, et, cependant, je n'ai pu me lasser de Morice, qui ne s'est pas lassé de moi. Ce qui est faux est une chose et ce qui est chimérique en est une autre. J'attends que le mot s'offre et c'est dangereux, mais je suis brave. Morice à d'autres façons et de plus fortes certitudes.

Dans ce livre, il parle heureusement « des intelligences non initiées, mais par l'inquiétude averties, habituées à se contenter de quarts de vérité, perçues dans le demi-jour par des yeux enlr'ouverts ».

Aurel assure que, chez les maîtres eux-mêmes, les beautés sont espacées...

Oui, mais chez Morice les beautés sont espacées bien peu. Que j'aime ce qu'il dit des conclusions « provisoires de la science » 1

Il dit : « Les règles sont d'hier ».

Il évoque ainsi l'œuvre de Carrière : « Des formes

surgissent. Elles viennent moins à moi qu'elles ne m'attirent. »

Il dit: « La vie est une phrase humaine dont les hommes sont les mots vivants. »

Dans la première partie du mois de mars 1886, un peintre m'avait demandé de passer à son atelier. J'avais vu les tableaux, quand un homme assis dans un coin s'approche et se nomme : Eugène Carrière. Il me dit des mots polis : « Vous avez parlé de moi avec sympathie. » Il m'emmène à son atelier, impasse du Maine. Sur un chevalet : le Premier voile ; atelier mal clos, dédaigné des grands marchands et des voleurs. A mon appel, le dimanche suivant Carrière arrive à la maison, à midi. Après le déjeuner, Carrière me dit : — « Ma femme et mes enfants sont dans un cabaret du quartier. — Allez les chercher, je vous prie. » Il part et revient tôt avec Mme Carrière, Lisbeth et Marguerite. Lisbeth, aujourd'hui M™6 Lisbeth Delvové-Carrière, admirée, admirable. C'était avant Nelly, Lucie, la jolie toute petite Arsène, avant mon filleul, le sculpteur Jean-René.

C'est ainsi que tout simplement a commencé ce qui ne devait pas finir.

Et très vite, j'ai rapproché Charles Morice de Carrière. Assez souvent, après quelque entretien avec des personnages indépendants dans la proportion de leur appétit, dégagés et habiles, possibilistes d'avant-garde, Carrière me disait : « J'aime tout de même bien mieux causer avec Charles Morice. »

Ceux de nos amis qui ne nous aiment pas, qui nous aiment peu, nous donnent la main pour descendre. Morice nous tend la main pour monter, avec du commandement dans le geste. Qui a fait davantage pour l'œuvre de justice dont bénéficie Paul Gauguin ? Qui a fait autant !

Parmi les adversaires de Carrière, il est des peintres

conscients, désolés, et ce qu'ils disent vaut la façon dont ils le disent. Un tableau d'eux est mal placé quand on le voit, si dans les meilleurs instants c'est tout à fait assez bien. Ils ont la mauvaise fièvre du malade que l'on n'aime pas. Carrière disait : « Ces purs ! Ils ont les yeux au ciel et les mains dans nos poches. »

Voulant dire : Ils utilisent nos recherches, nos découvertes.

En réponse, Morice, sans apparente colère, tenant compte de la mesure et du nombre, frappe par des coups savamment cadencés. Le poète met en musique le verdict dujusticier. L'effort de Charles Morice vers la bonté est sensiblement moindre que son vif désir de la beauté.

Carrière dit: « Nos ennemis sont ceux que nous n'aimons pas. »

Assez tard dans la soirée, je m'étais couché et j'entendis sur ma vitre le choc de la canne de Carrière. — - « Je venais vous chercher pour vous montrer une esquisse. Ce sera pour un autre jour. — Ce sera pour aujourd'hui. » Je m'habille. Nous partons de Belleville pour l'avenue de Clichy. — Nous arrivons à l'atelier. On s'éclaire aussi bien que possible... mal... Sur le chevalet : la Famille, qui est au Musée du Luxembourg. Mme Carrière et, à la gauche de M"»e Carrière, les cinq enfants. C'était avaut la jolie petite Arsène.

Je dis, (ah ! comment l'ai-je osé dire !) : Le cinquième enfant est trop loin... Ce n'est pas une mère, c'est une institutrice. »

Carrière, agité, marche et marche.

— Oui, oui, vous aimez les figures qui font < berceau ». Vous allez voir... vous allez voir.

Et sans que je puisse le retenir, il efface le cinquième enfant et le porte à droite de la mère.

— Cela est mieux ainsi, dit-il.

Et gaiement on part, pour se quitter bien tard dans la nuit.

Je vous ai raconté, Morice, bien souvent mes beaux voyages avec Carrière : Chartres — Saint-Quentin et le musée des Latour — la Belgique et la Hollande — Londres — Cologne.

11 me disait en chemin :

— Ce qui m'était profitable m'a été nuisible, et c'est ce qui m'était contraire qui m'a servi.

Jean-René à son père :

— Le beau Cranach, le moins beau Durer ! Carrière extatique : — Mais vois donc les pieds du

Durer !

Je ne citais pas Platon et il me dit : — « Le beau est la splendeur du vrai », cela ne veux rien dire : Le beau est l'exaltation du vrai.

Tristement quelquefois il me dit : — On ne peut penser à personne.

(Devant la Descente de Croix d'Anvers) :

— On monte un homme comme ça, on ne le descend pas.

Il me dit aimer mieux Pu vis de Chavannes que François Millet :

— Chez Millet, les fonds de paysages sont superbes, mais, sur le devant, il barbote...

Il me dit : — Il faut donner le sens de la distance : Delacroix le donne dans la Noce Juioe. Quand il ne le donne pas, c'est moins bien.

A l'élève, il ne dit que des choses scientifiques, des choses qu'il a vérifiées.

Il me dit: — Les femmes cherchent tout de suite à imiter Monet ; ceux qui cherchent à m 'imiter sont déjà forts dans leur métier.

Carrière à un élève : — Oui, c'est beau d'avoir une forme, la ligne enveloppante, la ligne de fuite ; mais,

tout de même, c'est entre les lignes que vous portez la main...

Ce que je ne sais pas par Charles Morice, il le sait par moi.

Carrière...

Il se plaisait dans mon jardin.

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