JEAN DOLENT
J'ai dans les yeux ineffaçablement l'attitude de Carrière au banquet qui lui fut donné, le 20 décembre 1904 (pour célébrer la vingt-cinquième année accomplie depuis celle (1) où, pour la première fois, une œuvre par lui exposée avait attiré l'attention des amateurs et du public) et surtout la façon dont il fit son entrée.
Nous étions là quelques cents, des lettres et des arts. Auguste Rodin présidait. Autour de lui, à la table d'honneur, avaient déjà pris place la nombreuse et belle famille d'Eugène Carrière et telles personnalités à merveille désignées par leur gloire, leur mérite ou leur fonction pour honorer le très haut artiste. Il se faisait un peu attendre : les regards ne convergeaient plus tous vers la porte, les conversations s'animaient, les voix retentissaient, gaies ou graves, et la vaste salle était toute vibrante, toute vivante. Enfin il fut là : sans que personne peut-être ne l'eût vu entrer, il avait déjà
(1) 1879, la Jeune Mère.
fait quelques pas. Les premiers convives qui l'aperçurent, apparition surgie, l'acclamèrent et il s'arrêta, saluant, souriant, très pâle, clans le bruit énorme des applaudissements. Puis, du regard il parcourut les longues tables, vit sa place vide à la droite de Rodin et s'y achemina, d'une démarche lente, hésitante, — certaine, en serrant successivement toutes les mains, en trouvant à dire à chacun, avec une admirable présence d'esprit et de cœur, un mot affectueusement approprié. Et quand il fut assis j'observai que jusqu'à la fin du dîner il ne cessa pas, tout en restant en relations par la parole avec ses voisins, d'être en relations aussi avec tous par les yeux, correspondant parfois d'un geste de la main ou d'un sourire avec un ami éloigné.
Et je sais pourquoi je garde avec tant d'intensité le souvenir de cet instant choisi, de ce banquet de gloire éclatante et de tendres et mélancoliques adieux; c'est que j'y vois l'image parfaite de la destinée de Carrière et de son effort.
Il a fait aussi ses premiers pas dans la vie, ses premières œuvres, silencieusement : personne ne l'a vu entrer. Du reste, il n'avait, d'abord, par nul geste exceptionnel, extraordinairement requis l'attention des hommes, et ses premières œuvres par nulle monstrueuse précocité ne donnèrent à penser qu'un vivant d'autrefois venait de renaître, avec une éducation accomplie, avec une science totale au service d'une vision nouvelle ; Carrière a len-
tement fait sa propre découverte, il a passé par tous les degrés, sans en excepter un seul, pour s'initier à sa vérité personnelle, et cet esprit, de ceux en qui la voix de la nature devait retentir de ses timbres les plus clairs, procéda, comme la nature, par des conquêtes patiemment obtenues, par des passages docilement suivis et jamais interrompus. Dès le départ pourtant, il avait choisi son but et il l'avait mis très loin de lui : c'était là-haut, comme au banquet, à la première place, parce que c'est celle d'où l'on jouit le mieux du magnifique spectacle de la nature et du monde. Il y atteignit d'une démarche hésitante, en apparence, comme était sa parole, quand, en réalité, toutes deux procédaient d'une certitude sans défaillance ; mais il ne voulait pas se hâter, crainte de perdre son temps, de manquer une occasion précieuse de s'instruire, de passer sans le voir un chaînon nécessaire dans la chaîne logique des êtres et de laisser d'irréparables lacunes dans l'éducation de son âme et de ses yeux. Il s'était mis en route avec une innocente curiosité, un amour infini de la vie, sans personnelle ou arbitraire préconception du beau. Il savait que tous les grands créateurs ont commencé avec la même ingénuité. Comme eux il croyait que tout est dans la nature et que tout est à notre portée (et ce mot que je souligne est de lui), que nos questions ne resteront pas sans réponse et que nous serons, nous-mêmes, toujours entendus, à la condition que nous sachions écouter, que
nous soyons toujours prêts à écouter, car la nature, qui est partout elle-même tout entière, n'est nulle part négligeable, nulle part indigne de notre amour, nulle part stérile, et c'est donc qu'il faut tout aimer.
« Les formes, a écrit Carrière, qui ne sont pas par elles-mêmes, mais par leurs multiples rapports, tout, dans un lointain recul, nous rejoint par de subtils passages ; tout est une confidence qui répond à mes aveux, et mon travail est de foi et d'admiration. »
Qu'on me pardonne d'insister à l'excès sur le sens, en vérité, symbolique à mes yeux que prenait cette soirée de triomphe où je voyais le grand artiste s'en aller lentement vers la droite, place deux fois d'honneur, d'Auguste Rodin, en s'arrêtant à tous les pas, à tous les visages, en revenant souvent sur ses pas pour sourire à tel visage méconnu au premier regard. Oui, c'était bien ainsi qu'il s'était rendu compte, passant naguère ignoré, des êtres et des choses de la vie, dont il devait faire les héros de son œuvre ; dans cette circonstance solennelle — la dernière, pouvait-il croire, où il lui fût donné de rencontrer publiquement un grand nombre de vivants — comme dans la plus humble, un tel homme obéissait aux lois invariables et fécondes de sa belle fatalité, et je reconnaissais dans ses gestes mêmes la méthode d'un esprit habitué à chercher toujours le lien et le passage, à ne rien
effleurer, épris d'union, d'unité, et qui voulait vivre pleinement, passionnément et avec une intensité consciente, chacun des instants de sa vie.
Et les traits aussi de cette énergique figure disaient clairement un homme qui avait voulu et su vivre — vivre sans cesse, pleinement et passionnément, complètement et souverainement.
Je ne sais qui d'oubliable disait, un jour, à Carrière :
— Vous n'avez pas à vous plaindre, vous êtes arrivé avant la moyenne.
— Je ne concourais pas avec elle, répondit Carrière ; et il éclata de rire, de ce rire à lui, si spécial, qui prolongeait sa parole en stridences étrangement saccadées.
Il ne fallait pas être grand physionomiste pour voir que Carrière devait avoir élu très haut ses émules. Surtout dans les dernières années, il évoquait invinciblement les plus augustes, les plus redoutables ressemblances, et j'ai osé, de son vivant, écrire à propos de lui le nom de Beethoven. Je crois bien, en effet, que le musicien et le peintre étaient frères par l'ardeur de la tendresse comme par la puissance de la création. Cette fraternité mystérieuse, lisible pour certains à l'évidence dans la stature et l'allure, dans la construction des traits de Carrière, est, d'essence, indémontrable, je sais bien ; pourtant, on ne saurait rien objecter contre l'intuitive certitude que j'ai, maintenant, d'avoir connu Beethoven, et contre ce fait forte-
ment significatif que, pour peindre Carrière aux amis futurs de son génie, s'ils sont curieux de connaître sa personne physique, mon moyen le plus sûr sera de susciter devant leurs yeux Beethoven, — en ajoutant : avec toutes les différences qui devaient, pour leur gloire à tous deux, séparer, si personnels l'un et l'autre, les représentants du même type. Si je ne parlais que des personnalités morales — et c'est bien, en effet, surtout d'elles que je parle, mais nous savons le prix aussi des relations d'une âme avec ses apparences — il ne serait pas compliqué de constater de saisissantes similitudes entre les caractères et les tendances de ces deux plébéiens également nobles, également indépendants et tendres, également inquiets de l'avenir de l'humanité et amoureux d'elle. Carrière retrouva le retentissement des Symphonies dans les prolongements ininterrompus de ses arabesques, et il n'est pas jusqu'aux prédilections de Beethoven pour les simplicités et les sentimentalités populaires, grandies, dont nous ne saisissions des équivalences chez le peintre des Saintes Familles Humaines, du Théâtre de faubourg et des Fiancés. Même un peu de germanisme apparaît chez Carrière, qui fait le demi du chemin à la rencontre des sympathies de Beethoven pour le génie latin, et tous deux sont les prophètes de la civilisation nouvelle issue des deux courants du nord et du midi, dont l'un porta la Réforme aux devants de la Renaissance pour que pût naître la
Révolution ; tous deux sont les prophètes et les apôtres d'une humaine religion de la Vie, de l'Amour, de la Nature, qui des révélations de jadis ne se recommande pas et somme les vivants de trouver dans leur cœur le secret de l'héroïsme quotidien, sans autre récompense que la joie de la beauté et la gloire de l'idéal réalisé.
Mais je me garderai d'épuiser un parallèle qu'il eût suffi d'indiquer, et c'est Carrière — au moment de contempler sa pensée — c'est Carrière seul que je veux revoir, tel que le ramènent à l'essentiel de son apparition mes souvenirs recomposés.
Je crois que je serai d'accord avec la plupart des témoins de sa vie en disant que le signe le plus distinctif et le plus émouvant de ce visage était l'ardeur, l'inextinguible, réchauffante et illuminante ardeur. Une volonté toute-puissante la disciplinait, mais on sentait que la flamme menaçait sans cesse de s'échapper. Et par instant il semblait que le visage tout entier fût une flamme. Elle se tordait aux boucles drues de la chevelure, elle éclatait dans les yeux. Les yeux de Carrière ! Je les ai vus, moins dans la discussion que dans la méditation brève d'où allait jaillir sa parole, briller d'une lumière inconnue, éblouissante, presque effrayante. « Foyer spirituel », cette vieille association de mots se rajeunit pour dire les yeux, le regard de Carrière. On avait, en effet, à le con-
sidérer dans la minute où visiblement affluaient en lui les pensées, la sensation qu'on fût au bord d'une source d'initiales ardeurs, d'un foyer de rayons primitifs. Le large et calme front, seul lieu paisible de ce visage agité, rappelait à quelle puissance de concentration obéissaient cette ardeur et cette force, et, plutôt qu'un élément de la nature, suggérait un type essentiel, exemplaire et suprême d'humanité. La bouche, amoureuse avec un pli d'ironie, avouait de longues souffrances ; sans doute avaient-elles été nécessaires et, sans elles, l'homme supérieur n'eût pas atteint au degré éminent de sa personnalité.
Dans une haute et vaste salle, toute et seulement illustrée d'œuvres d'Eugène Carrière, je m'imagine regardant : je vois...
Comme des condensations éloquentes du silence et du loin, des formes surgissent. Elles viennent moins à moi qu'elles ne m'attirent ; mais elles m'ordonnent d'écouter, apparitions émues des profondeurs par une magie souveraine, et qui se lèvent chacune pour m'apporter avec sa vérité la mienne. Car nous sommes, elles et moi, étroitement unis. L'atmosphère fluide où elles baignent, en les dégageant des circonstances accidentelles du temps et de l'espace, les délivre aussi des différences secondaires qui les eussent compliquées sans les définir, les ramène ou les élève à l'es-
sentiel de leur réalité, m'invite moi-même à dépasser les apparences immédiates, qui seules séparent les êtres, et ne me laisse plus percevoir que des rapports nécessaires entre la sincérité qu'elle me commande et celle qu'elle me révèle : nous sommes dans la vie profonde, où sans discordances les écarts se composent, avec la certitude rassurante de la logique et de l'harmonie.
Carrière, évocateur des consciences, est un confesseur à qui l'on ne ment pas.
Est-ce à dire qu'il soit insatiablement curieux de la vérité particulière de chaque unité humaine? Il a, bien au contraire, la passion des concordances les plus générales, et ce grand synthétiste semble être venu pour faire rougir de leur niaiserie ceux qui ont osé dire : « Le temps des idées générales, en art, est passé. » C'est le sens du général qui particularise, peut-on dire, le génie de Carrière et qui en fait la nouveauté radieuse parmi cette multitude d'artistes en quête de la singularité dans la conception, de l'effet rare dans l'exécution. Stériles recherches ; elles ne mènent guère qu'au mensonge. C'est dans le rapport des âmes entre elles, dans la mesure de leurs ressemblances, non pas dans leurs divisions, qu'apparaît leur vérité la plus profonde, et justement cet artiste extrait des individualités humaines leur plus personnelle essence en cédant à ce désir qui si despotiquement le domine, qui est sa singularité à lui et devant lequel il reste comme hypnotisé, de décou-
vrir comment et par où se suivent et se relient nécessairement tous les êtres. Ces passages, dont le modèle isolé ne se doute pas, il les avoue aux minutes d'intensité qui laissèrent dans ses traits et leurs rapports, dans son attitude et dans les habitudes de ses gestes, d'indélébiles traces. Carrière écarte tout ce qui pourrait masquer ces secrètes certitudes, tout l'accessoire du détail, et ses figures, qui sont comme en naissance perpétuelle, semblent aussi prêtes à s'effacer, à s'évanouir dans les fonds, à mourir. Ni la naissance ni la mort ne sauraient mentir ; à leur sincérité l'artiste ajoute et celle de sa conquérante étude, et celle, par un irrésistible entraînement, des yeux ouverts devant son œuvre.
L'évidence émouvante de la sincérité qui s'exprime, exprime aussi, des âmes qui regardent, leur sincérité ; et cette évidence incontestable s'impose avec l'autorité poignante d'une découverte de l'esprit et d'une divination de la sensibilité. L'esprit régit, la sensibilité suscite. Le miracle de cet art, c'est qu'en entraînant l'adhésion des intelligences il exige des volontés un dédoublement, une transposition. Les spectacles qu'ils nous montre sont familiers à nos yeux, pensions-nous : il nous les montre, et nous les voyons pour la première fois ; il en avitalementet personnellement pénétré toute la beauté, tout le sens, il a vécu d'un cœur passionné l'épisode d'amour ou de douleur dont il réunit et synthétise les phases éparses dans l'élan
d'une étreinte, dans la crispation d'un sourire souffrant, dans l'éclair d'un regard qui donne ou qui défend une âme ; — il s'est substitué, avec la plénitude intuitive et dominatrice d'une franche, vaillante et supérieure humanité, à cette mère dont le baiser, dont les bras, dont tout l'être frémit à la fois de joie et d'épouvante sous le doux fardeau de la vie transmise et toujours menacée, — à ce poète, à cet artiste, à cet homme d'action, dont le visage a reçu peu à peu de son central motif de vivre un chiffre, un pli spécial, — à ce Christ dont les bras envolés et retenus attestent la nécessité personnelle du sacrifice, même aux autres inutile, — à ce peuple tout entier penché sur le lumineux gouffre d'une scène où c'est le drame des drames qui se joue, parce que c'est la vie, la furieusement désireuse et l'ingénumènt juste vie populaire, innombrable enfance, qui écoute et qui regarde ; l'artiste a surpris l'involontaire et confuse confidence, pour lui claire, d'êtres dont bien peu sont dans leur propre secret, la confidence aussi de la lumière, et, toujours lui-même, ayant partout aimé, compris les hommes, il nous emporte dans l'irrésistible mouvement de cette expansion pénétrante, nous contraint à secouer l'égoïsme qui nous exilait de nos semblables et nous faisait de notre sensibilité pervertie une dure prison, nous enseigne à varier la joie de vivre en nous mettant à la place d'un autre, et d'un grand nombre d'autres, et de tous les autres : « Je vois
les autres en moi et je me retrouve en eux, ce qui me passionne leur est cher. »
Comme je le priais de me définir sa conception de l'œuvre d'art, il me répondit d'abord: « Une arabesque qui relierait les seuls volumes significatifs d'une figure » ; puis : « Une tache blanche où il y aurait tout. »
La première réponse était d'un sculpteur, la seconde, d'un peintre ; toutes deux procédaient du même sens des proportions, du même amour de la synthèse qui caractérisent l'esprit et l'œuvre de Carrière. « La décadence, disait il, consiste à perdre le sens des proportions. » Et aussi : « La recherche de l'unité étant le but de toute philosophie et de toute religion, il est tout à fait logique que l'art ait tenté de présenter des formes synthétiques aussi absolument que possible ; l'art est profondément atteint par l'affaissement de la doctrine idéaliste. »
C'est Rodin qui, devant une œuvre de Carrière, s'écriait, bon juge : « Carrière aussi est un sculpteur î » Oui, Carrière est un sculpteur, c'est-à-dire un constructeur. De l'enveloppe humaine il cherche les raisons, le principe de beauté, l'harmonie, dans les dessous solides de cette forme, dans sa structure, dans sa sculpture, dans ses os où il reconnaît une application de l'intransgressible loi de l'ininterruption des lignes chargées d'exprimer la vie. Visionnaire de la réalité, pense-
1*11, son rôle est de découvrir à quelles conditions la figure humaine qu'il veut peindre s'inscrit sans la contrarier dans la figure immense de la nature, et par quels moyens en outre sa propre personnalité d'artiste peut s'ajouter sans les troubler, bien au contraire en les douant d'authenticité, c'est-àdire en dégageant leur style et en accusant leur valeur expressive, et à la figure immense, et à la figure limitée. Ces conditions et ces moyens, il les trouve dans la compréhension synthétique des formes, reliées par le trait continu de la vie.
Carrière est de la lignée des très grands, de ceux qui, par leur personnel apport et parce qu'ils somment l'intelligence vivante de se rassembler et de s'élever pour les comprendre, laissent un siècle grandi, fût-ce en dépit de lui-même. Car sa gloire, presque inexplicable, conquise en dépit du siècle et en contradiction de presque toutes les autres gloires auprès de la sienne par le siècle consenties, est l'affront des académies qui la tolérèrent sans, du reste, l'appeler et sans cesser de la nier par leurs officielles pratiques; elle est l'honneur de ce petit nombre d'esprits vraiment indépendants et subtils, écoutés de l'avenir et en marge du présent, qui spontanément allèrent à la clarté. Comme il l'a dit lui-même à propos d'un de ses pairs, « on ne sut pas profiter de son génie » — pleinement du moins et selon la riche multiplicité de ses ressources. Lui qui commandait le rassemblement
à toutes les âmes entre elles comme à chaque âme en elle, il fit dans une société divisée, dans une période de désordre — ou de reconstitution — un geste mal compris ; on ne suivit guère l'exemple que si nettement il donnait ; il subit jusqu'au dernier jour, jusqu'au lendemain du dernier jour, les plus iniques méconnaissances, et nous devons admirer avec un amer enthousiasme, dans l'énergie qu'il eut de ne pas désespérer, l'extraordinaire vertu d'un moderne héros. Et comment ne pas déplorer que cet éducateur d'art, si compréhensif, si obligeant, ait rencontré tant de plagiaires et si peu d'élèves î Au lieu d'écouter le conseil précieux, on s'est efforcé de surprendre le procédé, qui n'est rien hors de la pensée d'où il émane. Forme naïve et désolante de l'ingratitude. Carrière en souffrait, plus humilié encore dans le grand sentiment qu'il avait de la dignité humaine que blessé par l'injure personnelle.
Indirectement et clairement, selon sa manière qui ramenait toujours le particulier au général, il me disait, à ce sujet, cette fable :
« Un homme, dans le désert, a trouvé une source : il s'est désaltéré, puis, ayant rempli sa gourde, il poursuivait son pèlerinage, quand il rencontre une troupe d'inconnus. Ils sont en route depuis longtemps, ils ont épuisé leurs provisions, ils meurent de soif. « Je connais une source, leur dit l'Homme, voulez-vous que je vous y conduise ? — Ce n'est pas vrai ! lui répondent-ils,
nous avons partout cherché, partout nous n'avons vu que le sable aride, et si parfois nous pensions découvrir une oasis, c'était un mirage de nos cerveaux malades. — Je ne mens pas ! proteste l'Homme, et voici la preuve de ma véracité : voyez ma gourde pleine ! Suivez-moi donc et vous serez sauvés ! » Alors les misérables, au lieu d écouter le conseil précieux, se jettent sur leur bienfaiteur et regorgent pour lui voler sa gourde. Mais ils se la disputent entre eux, elle tombe, l'eau se répand, s'évapore aux feux du soleil : personne ne boira ; à quelques pas de la source qu'aucun des meurtriers ne saurait trouver lui-même, désespérés d'avoir à jamais fermé cette bouche qui ne mentait pas, tous mourront. »
Ce génie fait des forces naturelles, ce peintre des réalités secondes, de l'Intimité magnifiée jusqu'au style, est un solitaire, à sa date, parce que la plupart des artistes contemporains se sont strictement enfermés dans les frontières de leur art spécial et, virtuoses ou amoureux, restent comme étrangers à la vie. Carrière, seul, est un initiateur général, parce qu'il procède d'une pensée assez forte pour rénover et revivifier avec tous les arts toute la vie. Cette pensée et ses développements logiques lui ont permis de tout comprendre et de rejoindre, au moyen de transpositions analogiques, les poètes et les philosophes aussi bien que les artistes de tous les autres arts. Ceux qui l'ont vu
écouter au concert, les yeux fermés, cachés, toutes les énergies de son être concentrées dans l'effort d'entendre, et qui ensuite ont pu recueillir ses impressions, si incisivement justes — où avait-il appris la musique? — se sont rendu compte qu'en effet, comme il le disait lui-même, le témoin de la vérité sur un point est le témoin de la vérité totale.
// n'était peut-être pas inutile de résumer en conseils pratiques, à Vusage du plus grand nombre, le résultat de mes longues études sur la sculpture et la peinture. Tel a été mon but, dans ce livre. Mais, tout en faisant œuvre de vulgarisation, fai tâché de ne pas laisser dégénérer mes conseils en « recettes », de garder aux indications que je donnais quelque portée, si le mot n'est pas trop ambitieux, philosophique.
(1) Librairie Armand Colin.