LA PENSEE MODERNE ET L ART
Dans tous les Etats modernes, l'art tient, officiellement, une place importante. Il a des académies, des écoles, un budget. L'inauguration des salons annuels, si nombreux, est une solennité publique. Les artistes sont honorés, décorés. On leur achète des œuvres, on leur en commande, et les rues sont pleines de statues, les mairies et les préfectures de tableaux, et tous les ans on crée quelque musée nouveau, et de toutes parts surgissent des sociétés publiques pu privées, plusieurs de celles-ci encouragées par l'État ou par les villes, qui se proposent d'initier le peuple aux j ouissances de l'art.
Voilà les dehors. Ils signifient, n'est-ce pas? le respect, l'enthousiasme général, la passion universelle du beau.
Cependant, si nous interrogeons quelques-uns des esprits que l'opinion publique consulte avec le plus de déférence, ils nous apprendront, l'un, que le grand poète et le grand artiste ont fait leur temps, que l'avenir est aux hommes de science,
l'autre, que la faillite de l'art est très prochaine si elle ne s'est accomplie déjà, silencieusement, dans la totale indifférence du monde.
L'indifférence, voilà le vrai fond que cachent, mal, ces bruyants dehors d'enthousiasme.
Voulez-vous vous convaincre de la vanité de cet enthousiasme et de la réalité de cette indifférence actuelle pour l'art, observez la qualité des encouragements qu'on feint de lui donner. Ils ont ce caractère commun qu'ils sont tous factices, hors de la vie et de la vérité ; ils procèdent de cette conviction, bien assise dans l'esprit de la majorité des hommes, que l'art est un luxe, agréable et inutile.
L'art a des écoles spéciales ; c'est un grand malheur. Si l'on estimait que l'art fût essentiel, il serait enseigné dans toutes les écoles et il n'y aurait pas d'École des Beaux-Arts. — Les artistes sont honorés : demandez aux vrais artistes si ce sont les meilleurs d'entre eux qu'on décore le plus, et ce que vaut l'Institut. — Le public se précipite aux Salons, mais ils sont étrangers à l'art, peu s'en faut, et c'est pour des motifs, aussi, peu esthétiques, qu'on s'y donne rendez-vous. — Les peintures des monuments publics, les statues dans les rues, sont presque toutes d'affreux démentis à la beauté et même au bon sens. Et cela est désolant que, par ces odieuses et ridicules représentations de figures humaines d'où devraient rayonner poulies générations l'intelligence ou la bonté suprême, nous soyons parvenus à salir dans leur regard les
images de ces deux vertus et de la gloire. Cela, dis-je, est désolant, parce que cela ne peut aller sans une grande diminution de la vie morale, et il ne serait pas difficile de démontrer que l'indifférence des hommes en matière de poésie et d'art est le signe de la plus effroyable méprise sur la valeur comparée des motifs de vivre, sur la vraie proportion des intérêts. L'amour de la beauté dénote la présence d'un idéal, exige le développement de tout l'être vers cet idéal, suppose en conséquence la faculté de choisir entre les joies, la force de vouloir et de résister. L'homme qui connaît et aime la beauté prend conscience de l'unité des lois de la vie, car il ne peut douter des analogies profondes qui relient le plan matériel au plan moral ; et il possède le sens religieusement amoureux de la suite ininterrompue de la vie, car il sait que la beauté est le produit de longues séries de recherches, d'expériences, de comparaisons, de sacrifices, d'erreurs et de douleurs, dans l'œuvre de la nature comme dans l'œuvre humaine : l'amour du résultat implique le consentement aux causes. De l'étude de ces causes l'homme apprend en outre que, tous les gestes vivants s'unissant les uns aux autres par une infrangible arabesque, chaque effet devient cause ; l'homme apprend qu'il est lui-même l'effet d'innombrables causes, la cause d'innombrables effets, et sa conscience s'élargit et s'élève pour correspondre à la dignité d'une infinie responsabilité
POURQUOI ET GOMMENT VISITER LES MUSEES 26î)