A la comtesse de Montijo, cité par Filon, p
INTRODUCTION. XVIT
Quelques-uns de ses amis le boudèrent ; il rompit fièrement avec eux. Familier des souverains, qui le reçoivent souvent dans l'intimité, qu'il accompagne (bien malgré lui parfois) dans leurs villégiatures diverses, pour lesquels il se fera en plusieurs circonstances à la fois imprésario, auteur et acteur, il s'applique surtout à étudier l'Impératrice, aussi disposé d'ailleurs à l'admirer que capable aussi, par affection même, de la contredire. Quant à l'Empereur, le scepticisme et le dédain qu'il avait eu tout d'abord pour « le pauvre président », se change bientôt en intérêt et en respectueuse affection. Il va collaborer avec lui pour la fameuse Ilisloire de César.
Au reste ces nouvelles occupations ne l'empêchent pas de travailler. Il est accablé et s'accable lui-même de menues besognes, peut-être pour ne pas trop penser à celle dont il déplore la perte. Car si tout d'abord il n'a pas senti trop fort son malheur, il n'a que trop souffert par la suite; il est devenu « très véritablement malheureux ' », et il regrette presque de n'avoir point la foi pour y chercher et y trouver des consolations! Il travaille donc, et il voyage en composant articles et volumes. Nous le trouvons tantôt à Paris, tantôt à Madrid, à Berne, à Londres, qui est un de ses séjours de prédilection, et où il retrouve son ami Panizzi, étudie l'organisation du British iNIuseum, et donne sur la politique du pays des détails intéressants. En 1856 il va en
1. Cf. la correspondance publiée par la Revue des Deux Mondes, mars-avril 189G.
WIII INTRODUCTION.
Ecosse; en 1857 il est à Lausanne, en 1858 nous le voyons tour à tour à Aix, à Londres, à Fontainebleau, en Italie, où Florence l'enchante; en janvier 1859 il est à Cannes pour sa santé déjà ébranlée. C'est que ces dernières années il a beaucoup travaillé et beaucoup produit, malgré ces voyages multiples. Et il a produit surtout, exception faite de la traduction du Coui) de pislolci de Pouchkine et de V Inspecteur général de Gogol, soit des études d'art *, soit des articles sur des ouvrages artistiques et historiques -, soit enfin des articles littéraires ou historiques, études sur les Mormons (1853), les cosaques de V Ukraine (1854), H. Beijle (1855), Agrippa d" Anbigné, Branthômc, Froissart, PJiilippe et Don Carlos (1856-1859). Le reste a moins d'importance, et peut être passé sous silence. Ce qui est à noter c'est que de 1853 à 1860 l'œuvre de Mérimée ne renferme pas une seule ce nouvelle ». Était-il vrai, comme il l'écrivait, qu'il était dégoûté des romans et n'aimait plus que l'histoire? Qui le dira? Ce qui est certain, c'est qu'à cette heure, où il se plaint sans cesse de n'avoir plus de « but » et de ne pouvoir plus écrire pour « quelqu'un », les œuvres d'imagination cèdent le pas aux œuvres de science.
1. Voici quelques titres : Des monuments de la France; De la céramique; Le salon de 1853; L'hôtel de Cluny; Le retable de Bàle; Sur un tombeau découvert à Tarragone; Alexandre du Sommerard: Les beaux-arts en Angleterre; Les marbres d'Halicarnasse; Ch. Lenormant, etc.
2. Sur le Dict. raisonné de rarchitecture, par Viollet le Due; Sur les contes et poèmes de la Grèce moderne, par Marino Vrelo; sur le Louis David de Delecluze ou lAthènes de De Laborde, sur les poésies et nouvelles, de madame d'Arbouville, etc.
INTRODUCTIOiN. XIX
Mais, hélas! les maladies surviennent qui le harcèlent durant les dix dernières années de sa vie. Malgré ses nombreux médecins à Londres, à Paris et à Cannes où il va dorénavant passer tous ses hivers, malgré un traitement de bains d'air comprimé à Montpellier, malgré une savante progression d'exercices physiques, malgré son énergie enfin, le mal devenait de jour en jour plus fort. Tout d'abord ses séjours à Cannes n'étaient pas pour lui déplaire. Deux amies de sa mère, dont la douce affection ne se démentit jamais (ce qui fait autant d'honneur à Mérimée qu'à elles-mêmes), miss Lagden et Mrs Evers, l'y accompagnaient. II y rencontra d'autre part Cousin, Barthélémy Saint-Hilaire, Edouard Fould, Taine, Prévost-Paradol et toute une colonie anglaise. Il allait aussi aux environs, quand sa santé le lui permettait, et surtout à Nice (à partir de 1864) voir madame Przedziecka, la présidente de cette fameuse cour damour qu'un caprice impérial avait voulu faire vivre à Fontainebleau et dont il avait été le secrétaire. Ce sera « la Nouvelle Inconnue » de Mérimée. Il correspond avec elle sur un ton vif et badin. C'est un commerce galant et littéraire, oii l'esprit abonde. Mais bientôt le Midi même ne lui apportera plus le soulagement désiré, et il n'aura plus grand plaisir à s'y rendre et à y vivre. Il y apporte d'ailleurs les mêmes préoccupations qui l'assiègent à Paris, cù l'Empire libéral lui fait peur et où il voit l'avenir tout en noir.
II n'est donc point étonnant qu'avec une maladie qui ne lui laissait que d'assez rares moments de
XK INTRODLCTIOX.
répit, dont il abusait peut-être ', il ait beaucoup moins écrit de 1866 à 1870. Déjà de 1860 à 1866, les œuvres importantes sont rares. On ne pourrait guère citer que ses études sur les Cosaques d'autrefois et sur Pierre le Grand. Le reste, rapports, préfaces ou articles, est sans grande valeur. Il ne disait que trop vrai quand il écrivait déjà en 1860 : « J'ai toutes les peines du monde à faire quelque chose à présent et la moindre excitation me coûte horriblement.- » Il se força toutefois à travailler, même jusqu'à la fin. De 1866 à 1870 paraîtront encore des articles sur le Jules César de Napoléon III, sur les Commentaires de César par Dubner, sur Pouchkline, sur Tourguenef, et enfin et surtout, outre une traduction d'une nouvelle de Tourgiieneï (Étrange histoire), deux nouvelles bien originales toutes deux la Chambre bleue (1866) et Lokis (1868) \
On aime à se représenter Mérimée, dans ces dernières années, tel que la photographie nous l'a conservé, les cheveux blancs coupés courts, le visage rasé, les sourcils noirs et drus, l'œil toujours vif, les traits un peu épaissis, avec je ne sais quoi d'un peu
1. Lui qui écrivait le 21 juillet 1859 (Letlrr.sà une Inconnue) : « 11 me semble que je marche à grands pas vers le monument >., en mai 66 : « 11 me semble très souvent que le moment approche », en janvier 69 : ■■ Souvent j'ai le grand désir que cela finisse », il profite des moindres signes de guérison pour aller de droite et de gauche, chez les uns et chez les autres, se fatiguant à la ville comme à la Cour, sauf à maudire après, bals, dîners, voyages et réceptions officielles.
3. La nouvelle de Djoumane ne paraîtra qu'après sa mort, en 1873.