VI INTRODUCTION
avec Albert Stapfer et Ampère, il contracta alors une vive et solide amitié avec deux hommes qui ne laissèrent pas d'avoir une grande influence sur lui, H. Beyle et Victor Jacquemont.
V, Jacquemont avait à peu près l'âge de Mérimée, qui admirait fort ses ardeurs scientifiques, servies par une rigoureuse méthode. Beyle avait vingt années de plus. Par son essai sur l'amour et sa brochure sur Racine et Shakspeare (parus sous le nom de Stendhal) il était déjà célèbre. Certaines de ses idées ont été, bon gré mal gré, acceptées par son jeune ami, chez qui nous les retrouvons. Sans aucun doute il apprit à Mérimée à aimer la musique italienne, à comprendre Shakspeare, à étudier les faits, voire les faits psychologiques, à choisir entre ces faits les plus significatifs; il lui inculqua même ses idées sur la peinture, sur le patriotisme. Du moins ne parvint-il pas à lui faire accepter complètement ses idées sur l'amour : Mérimée sut se garder du paradoxe. Quoi qu'il en soit, au contact de cet esprit si bizarrement logique, si froidement enthousiaste, si ironiquement sensible, Mérimée réfréna davantage encore « la folle du logis », glaça en quelque sorte, sinon son cœur, du moins son visage, et ne voulant pas pleurer publiquement des choses, il préféra avoir l'air d'en sourire. Ce qu'il y avait, de par sa race et de par sa nature, d'instinctivement sensible et enthousiaste en lui, sembla bientôt, pour ceux au moins qui ne le connurent pas à fond, avoir quasiment disparu. Ce qui n'avait été d'abord qu'un parti pris, une attitude, et comme une afi^ectation de jeune homme, devint une habi-
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tude, par suite une seconde nature '. Par bonheur elle ne put jamais étouffer tout à fait la première.
Cependant la gloire littéraire attirait Mérimée, qui avait été rer-u avocat et avait une situation lucrative au ministère du commerce. Comme tout jeune homme qui se respecte il fit donc, vers vingt et un ou vingt deux ans, un drame, et quel drame! un Cromxrell. C'était être romantique avant l'heure. II le lut à ses amis chez Etienne Délécluze, à ces réunions du dimanche où l'on discutait ferme tout en apprenant l'anglais. Le drame ne valait pas grand'chose, mais il était selon les tendances nouvelles (encore bien vagues et indécises d'ailleurs), et il fut applaudi. Encouragé, Mérimée apporte bientôt un nouveau drame et une minuscule comédie, les Espagnols en Danemark et le Ciel et l'Enfer, puis les autres drames et comédies qu'il fit paraître bientôt sous le titre de Théâtre de Clara Gazul (1825j. Ce titre était une mystification, comme la notice sur Clara Gazul que Mérimée signait Joseph L'Estrange, comme aussi le portrait de la soi-disant célèbre comédienne espagnole qui ornait le volume et qui n'était autre que celui de Mérimée lui-même en robe décolletée, les cheveux couverts d'une mantille. On s'y laissa prendre tant la notice était habile; on crut à Clara Gazul et à ses oeuvres. Au reste quoi de plus capable d'allécher le lecteur
1. Rappelons-nous ce qu'il dit dans son article sur V. Jacqucmont : « Dans notre jeunesse, nous avions été choqués de la fausse sensibilité de Rousseau et de ses imitateurs. Il s'était fait une réaction exagérée, comme c'est l'ordinaire. Nous voulions être forts, et nous nous moquions de la sensiblerie. ••