CONSIDÉRATIONS SUR LA FEMME
M. Vergara Biedman avait publié dans un journal sud-américain un article très élogieux sur les vertus de la femme argentine; IJnamuno lui répondit par un article sur la femme en général, et la femme espagnole en particulier, dont nous donnons ci-après la plus grande partie :
Ce que M. Vergara Biedma dit de la femme argentine est exactement ce que disent dans tous les pays, de leurs femmes respectives, les hommes galants et estimés d’elles. C’est la rhétorique obligée ; cela est de toujours et de partout ; ce sont les lieux communs à la louange de la femme, d’où qu’elle soit. Les vertus qui égaient, parfument en réchauffant et colorant le foyer, nous avons entendu tout cela déjà mille fois, et à force de l’entendre, cela sonne à nos oreilles, comme la pluie au printemps. Je ne souris pas de l’ingénuité de M. Vergara, comme il le suppose. Je ne souris d’aucune ingénuité, et cela, n’en est pas une.
Laissant de côté les aimables et vagues généralités, il dit que là-bas, dans l’Argentine, et principalement dans les classes cultivées, l’adultère est quelque chose d’exceptionnel et de très rare. Je le crois sans qu’il en jure. Je le crois comme le croirait tout savant européen — je certifie que je ne suis pas savant, mot bien laid, et je ne certifie pas que je sois
européen — quelqu’un de ces savants européens dont M. Vergara se fait uné idée aussi divertissante que fantastique. N’importe quel savant européen le croira et aussi tout européen qui connaît le monde, et il le croira pour la raison bien simple que l’adultère est ici même, en Europe, beaucoup plus rare et exceptionnel que ne peuvent le croire les Américains qui voient l’Europe à travers les romans français ou les déformations littéraires.
Je crois que l’adultère est en Espagne plus rare que dans les autres nations de l’Europe, et cependant il ne m’arrivera jamais de fonder là-dessus la supériorité de la femme espagnole sur les femmes des autres nations. Ce n’est pas que je croie que l’adultère n’est pas un mal.
Ici, en Espagne, j’entends faire l’apologie de notre femme presque dans les mêmes termes qu’emploie M. Vergara Biedma pour faire l’apologie de la femme dans son pays.
Une femme peut être une épouse fidèle et aimante, être bonne maîtresse de maison, souveraine de son foyer, très dévouée à ses enfants, et être cependant une citoyenne imparfaite et un élément de stagnation sociale. C’est parmi les femmes les plus honorables et les plus chargées de vertus, vertus que leur confesseur leur inculque, qu’on rencontre habituellement les esprits les plus mesquins et les plus pitoyablement attachés à la terre.
Il n’y a rien dont on doive plus se défier que dé la prétendue religiosité de la femme. Elle va à la messe comme elle va au théâtre, et elle règle ses dévotions ,sur la loi de la mode. Dans les pays catholiques, c’est pour être de bon ton. Elle joue au jeu masculin des comités et des assemblées en formant des associations où l’une remplit le rôle de présidente et l’autre celui de secrétaire. Et elle a coutume de porter dans
ces sociétés et confréries toute la mesquinerie étroite d’un esprit borné.
Il ne suffit pas que la religiosité d’une femme — ou d’un homme — soit sincère pour qu’elle mérite nos éloges. Chez beaucoup de Boschimans, le fétichisme, lui aussi, est sincère!
Vient ensuite le lieu commun de la charité, c’est ainsi qu’on appelle le sport de la bienfaisance. Je connais un pays où la majorité des dames de la bonne société passent une grande partie de leur temps à ce qu’elles appelent « la conférence », accordant des secours aux nécessiteux et visitant les pauvres, s’adonnant enfin à la bienfaisance. C’est leur manière de se divertir, qu’elles combinent avec d’autres distractions, organisant des loteries, des kermesses ou des représentations théâtrales au bénéfice de tel ou tel asile. On appelle cela charité et l’on dit de ces dames qu’elles sont charitables.
Je ne sais pas ce qui se passe, là-bas, dans les sociétés où, sous le manteau de la religion, les femmes jouent à la bienfaisance, mais je sais qu’ici elles exigent d’un pauvre meurt-de-faim le billet de communion, avant de satisfaire sa faim, que, dans les asiles, il y a des vieillards qui tombent malades parce que les religieuses les obligent à se lever trop tôt pour aller à la messe, et que les Enfants de Marie retirent le litre de lait ou le kilo de pain à celui ou à celle dont elles apprennent qu’il ou elle ne s’acquitte pas de ses devoirs chrétiens. Et il n’est pas rare qu’elles mettent les commandements de leur Sainte Mère l’Eglise au-dessus des commandements de la Loi de Dieu et qu’elles estiment le fait de ne pas entendre la messe un péché plus grave, chez une servante, que celui de mentir à sa maîtresse ou de faire danser l’anse du panier.
Et ces dames si bienfaisantes, présidentes ou secrétaires de telle ou telle société, ces femmes ornées de toutes les vertus du foyer découvrent leur manque de charité quand il s’agit de juger les défauts d’autrui, de souffrir patiemment les faiblesses des autres femmes, de fréquenter qui s’est laissé entraîner dans ce qu’on nomme une chute.
La mesquinerie de l’esprit est, chez nos femmes, les Espagnoles, le corrélatif du manque d’ambitions nobles et élevées chez les hommes. A des hommes irréligieux, je veux dire à des hommes superficiels qui repoussent les plus profondes inquiétudes spirituelles et qui réduisent leur désir à acquérir la fortune ou la renommée, quand ce n’est pas de passer leur vie sans cassement de tête, à de tels hommes correspondent des femmes fétichistes. Quand le mari n’a pas de plus haute ambition que celle d’être ministre ou millionnaire, jugez quelle peut être la plus haute ambition de la femme ?
Du reste,, sans que tout cela ait rien à voir avec l’honnêteté. Il n’est pas nécessaire d’être une Dalila pour couper les cheveux à Samson. A plus d’un Samson lui a coupé, non la chevelure, mais les ailes, sa propre femme, sa femme fidèle et affectueuse, une épouse modèle pour la fidélité et la soumission, pour la tendresse et pour tout ce que nous appelons vertus domestiques. Et en revanche plus d’une Dalila a été une source d’énergie, d’ambition et de hau es aspirations pour quelque Samson.
Nous faisons de la femme un grand enfant. Elle lit des puérilités, elle apprend des puérilités, elle répète des puérilités et de puérilités elle vit. Il suffit de voir quels sont les écrivains préférés des femmes. Le type de littérateur qu’on appelle confesseur laïque des femmes est le type le plus ridicule qu’on puisse
trouver. Qu’est-ce qu’une jeune fille doit lire ? me demandait un jour un ami, et je lui répondis ce que je réponds à ceux qui me demandent ce que doit lire un enfant : Les mêmes choses que lit son père !
Quand un père cache un livre pour que ses filles ne le lisent point, neuf fois sur dix il insulte ainsi ses filles, non l’auteur du livre. Et l’autre fois, la dixième, il se rabaisse lui-même en lisant des livres semblables.
Je terminerai par un souvenir évangélique. Tout le monde sait avec quelle douceur et quelle indulgence le Christ traita la femme adultère, et l’on sait aussi ce qu’il disait de Madeleine : <r qu’il lui serait beaucoup pardonné pour .avoir beaucoup aimé ». Il Convient de ne pas oublier, à côté de cela, la dureté avec laquelle, suivant le quatrième évangile, il traita sa propre mère quand elle annonçait, aux noces de Cana, que le vin manquait ; et qu’il lui répondit : « Qu’y a-t-il de toi à moi, ô femme ? » Et, dans une autre occasion, quand sa mère s’en alla le chercher suivie de ses frères, qui le disaient fou, et qu’on lui annonça que sa mèreetses frères étaient là à l’attendre, il répondit : « C’est vous qui êtes ma mère et mes frères, vous tous qui écoutez ma parole ». Et cependant il s’agissait, dans l’un et l’autre cas, de sa mère, le modèle séculaire de toutes les vertus.