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LA FEMME DE LETTRES

Une lectrice sud-américaine, désireuse de se consacrer au métier des lettres, avait sollicité l'avis d'Unamuno, qui lui répondit par un article dont on trouvera ci-dessous la plus grande partie. Dans son préambule il disait nettement que la position d'une femme se destinant aux lettres lui paraissait très difficile et très délicate, parce que « la civilisation, avec tout ce qu'elle a de bon et de mauvais , est éminemment masculine ». Pour lui, le champ d'action de la femme est dans la vie domestique, et non dans la civilisation, « qui est la civilité, la vie civile. Cette vie civile a des origines militaires et une constitution politique, et l'armée est masculine comme est masculine la politique. La femme n'a été ni guerrière ni citoyenne ».

La langue littéraire est un produit de la civilisation. Remarquez bien, Mademoiselle, que je dis la langue littéraire. Je le fais pour l’opposer en quelque sorte à la langue populaire, vulgaire, courante, domestique. Il est évident que la langue qui sert à rédiger les lois, les dogmes religieux, les documents publics, les œuvres d’art et de science jaillit de la langue dont se servent les amoureux pour se dire des tendresses, les époux pour se quereller, et chacun pour demander son déjeuner : mais dans ce que cette langue littéraire a de particulier, elle est le produit d’une

civilisation surtout masculine. Vous devrez donc vous servir d’un instrument fait par des hommes pour des hommes.

Ce que je trouve de pire dans le mouvement qu’on nomme féministe, c’est que les femmes entraînées par lui protestent contre les hommes en hommes et non en femmes et qu’elles prétendent s’opposer aux abus évidents et aux brutalités de ces derniers en se servant d’armes masculines, faites par des hommes, et pour des hommes. Elles jouent, par exemple, au système représentatif et démocratique, qui est un système éminemment masculin. La démocratie représentative est un fruit de l’esprit grégaire de l’homme, de son instinct d’animal vivant en troupeau. Et il me semble que la femme est plus radicalement indépendante et beaucoup moins moutonnière, malgré les apparences.

Vous aurez donc à vous servir d’un instrument étranger. Pour une femme, écrire en vue du public et dans une langue littéraire masculine, c’est quelque chose comme porter pantalon. Car la langue littéraire est « pantalonique ». Et de fait il y a eu plusieurs cas où les femmes écrivains ont fini par s’habiller en hommes... Il est évident qu’il reste toujours un recours : celui de modifier la langue littéraire et de la faire féminine. J’entends bien cela. Mais je dois vous dire que c’est bien plus difficile que vous ne vous le figurez, et que je le considère même comme impossible pour une seule femme. C’est dans les lettres privées, où la langue et le style sont plus familiers, que la femme triomphe comme écrivain. Le génie de M me de Sévigné est le génie purement féminin. Les lettres de sainte Thérèse sont un bon exemple. Cette femme admirable, sainte Thérèse, eut une langue littéraire et pourtant féminine ; mais c’est une merveille dont je parlerai une autre fois. Toutes les œuvres de sainte

Thérèse paraissent être des lettres; toutes s’adressent personnellement à celui qui la lit, à une personne, à chacun des lecteurs et non à l’ensemble. Et c’est qu’en réalité toute son œuvre fut une continuelle correspondance privée et amoureuse avec son Dieu, avec le Jésus de Thérèse.

11 y a une autre chose dont vous aurez à tenir compte : de même que la femme s’habille plutôt pour les autres femmes que pour les hommes, de même, quand elle se met à écrire en vue du public, elle écrit plutôt pour les hommes que pour les autres femmes. La femme, en effet, s’habille surtout pour les autres femmes. Quand elle va au théâtre ou à la promenade, c’est pour voir comment sont vêtues ses amies et connaissances, pour critiquer leurs robes et leurs coiffures, et pour être admirée par elles. Le jugement des autres femmes lui importe plus sur ce point que celui de son fiancé ou de son mari, et l’on n’a point souvenir d’un exemple où la femme se soit habillée suivant le goût de son fiancé, si amoureuse qu’elle fût de lui, si, en agissant de la sorte, elle avait dû paraître désuète ou ridicule aux yeux de ses compagnes.

Comme elle s’habille pour les autres femmes et non pour les hommes, pas même pour celui qu’elle aime le plus, ainsi quand elle écrit, elle écrit pour les hommes et ellefsacrifie les critiques de ses compagnes à l’éloge d’un homme qu’elle estime intelligent. Le public que la femme écrivain aspire à conquérir est un public masculin, non un public féminin. Nous ne parlerons pas ici de ces dames et demoiselles qui écrivent des livres pour les personnes de leur sexe ou qui dirigent des revues de mode ou de lecture pour les jeunes filles de familles appartenant à la bonne société. On ne peut les considérer comme des écrivains.

Et cela entraîne une conséquence très féconde, à son tour, en conséquences. Quand il écrit, un homme ne se rappelle pas, en règle générale, qu’il est homme et non femme, mais en revanche, il est difficile, très difficile, presque impossible, à une femme qui écrit d’oublier qu’elle est femme et non homme. Et alors de deux choses l’une : ou elle ne tente pas de le cacher, et elle se laisse aller à son inspiration féminine, accentuant dans ce cas sa féminité ; ou bien elle essaie de le cacher et elle feint d’être masculine, grâce à quoi elle ne fait que ressortir davantage ce qu’elle a de féminin.

Ajoutez autre chose, Mademoiselle : il y a certains sentiments intimes dans l’expression desquels il est presque impossible qu’une femme excelle parmi nous. Ou elle dit tout ce qu’elle sent, et comme elle le sent, et elle paraît impudique même sans l’être et partant insincère, ou elle garde, cache et voile ces sentiments, et elle paraît encore insincère. De là vient que le genre lyrique est le plus difficile pour une femme. Gela ne veut pas dire qu’elle ne puisse y exceller cependant sous certains aspects. Il y a, par exemple, sainte Thérèse, déjà citée, qui fut surtout une puissante lyrique, et il y a, dans une époque plus récente, la très douce, très tendre et très délicate Christine Rossetti, dont les chants sont l’un des plus exquis régals auxquels nous convie la littérature anglaise. Mais les chants de Christine, même ceux où résonne la plainte de l’amour humain insatisfait, sont des chants religieux, profondément religieux.

Prenez une autre poétesse, une compatriote et contemporaine de Christine Rossetti, Elisabeth Barrett Browning. Les admirables « SGnneis portugais » adressés à son mari, le grand et subtil poète Robert Browning, sont l’une des œuvres poétiques les plus

remplies de chaleur humaine et de passion brûlante, mais en général la supériorité d’Elisabeth sur Christine éclate dans ce fait que la première, ayant plus de savoir, put se tourner davantage vers le dehors et faire œuvre plus objective. Christine était une âme angélique et douce, recluse et timide, c’était une femme de célébrité restreinte et surtout religieuse tandis qu’Elisabeth était une femme érudite, très versée dans des connaissances variées, et qui traduisait le grec. Et ainsi il arrive que Christine tombe dans la monotonie et Elisabeth dans le pédantisme ; les plaintes mélodieuses et angéliques de Christine, se réduisent à très peu de notes et les thèmes se répètent forcément, tandis que les dissertations poétiques et même philosophiques d’Elisabeth deviennent parfois fastidieuses, à cause de leur impertinence.

En général la femme réussit beaucoup mieux dans un genre objectif que dans un genre subjectif — acceptons pour plus de commodité ces expressions imparfaites et capables d’induire en erreur — elle réussit mieux dans le genre épique que dans le genre lyrique, dans le genre narratif que dans le genre sentimental. Elle raconte bien mieux ce qu’elle voit et entend que ce qu’elle sent, elle reproduit mieux le fait extérieur que l’impression qu’il a faite sur elle. Je ne sais si cela vient, comme le dit un de mes amis, de ce que la femme est un être « a-psychologique ». C’est peut-être pour cela que les actrices sont meilleures que les acteurs, et c’est parce que, faute d’avoir une âme bien définie, elles peuvent se prêter à la représentation d’une grande variété d’âmes. Le fait est qu’une femme écrivain arrive à raconter avec une réelle précision artistique un événement dont elle a été témoin, et, cependant, à peine si elle réussit à donner une forme adéquate aux sentiments que l’événement a suscités en elle. Quand elle ne tombe

pas dans la minutie, la femme conte très bien. Quand elle a le sentiment de la perspective, qu’elle sait sacrifier les détails accessoires et qu’elle parvient à situer chaque circonstance à sa vraie place, — mais elle y arrive rarement, — la femme conte mieux que l’homme. C’est que l’homme confond davantage les événements avec les propres sentiments qu’il éprouve en leur présence; l’homme est plus lyrique, plus égoïste ; l’homme se met lui-même dans le récit.

Bien que cela vous paraisse un paradoxe, je vous dirai, Mademoiselle, que la femme, parce qu’elle est plus capable de s’objectiver, de sortir de soi, est plus indépendante. Ce qui rend l’homme plus moutonnier, c’est qu’il est bien plus individualiste que la femme.

Et, contrairement à une idée très courante, je dois vous dire que, pour moi, la femme a encore plus d’aptitudes pour la science que pour l’art. Je crois qu’il est certains champs de la science où les qualités féminines doivent porter grand fruit. Et il ne sert à rien de dire que, pour cultiver la science, il faut une sérénité de jugement et une absence de passion dont manque la femme, puisque l’homme est plus passionné que la femme, et que le genre de passion de la femme est précisément celui requis par la culture des sciences.

La femme, Mademoiselle, est avant tout et surtout mère. L’instinct de la maternité est beaucoup plus fort chez elle que celui de la sexualité. Comme je parle à une personne qui pense se consacrer au métier d’écrivain, je me permettrai de vous rappeler à cet égard que l’homme devient père en quelques secondes, tandis que la femme a besoin de neuf mois de gestation, d’au moins un an d’allaitement et bien

plus d’années encore de soins et de sollicitude, La femme est mère avant tout.

Et elle l’est toujours. Elle aime son amant ou son mari d’un amour maternel, et son amour s’accroît quand elle le sent faible, quand elle sent qu’il faut le défendre, si fort qu’il apparaisse sous d’autres rapports.

On dit que les femmes sont amoureuses des hommes forts, mais je crois deviner qu’elles s’éprennent des hommes forts à cause de quelque faiblesse qu’elles découvrent en eux, quelque faiblesse qu’ils laissent seulement transparaître devant l’amante. Et celleci se dit : « Cet homme qui vous domine, qui pour vous est fort et brave, est faible et doux avec moi ; ce lion est pour moi un agneau ; moi seule connais sa faiblesse; moi, moi seule connais son tendon d’Achille.» 11 n’y a pas de légende plus symbolique que celle de Samson et Dalila.

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