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LA FOI RELIGIEUSE

Miguel de Unamuno est un catholique, mais un catholique dont l’audace religieuse libère la foi de toutes les timidités : son creao n’a jamais asservi, ni ligoté sa pensée , f il ne l’a jamais gêné dans sa recherche mystique. Pour bien définir la qualité de sa croyance, il montre que le problème de l’immortalité et du salut de l’âme, tel qu’il est posé par la religion, ne peut satisfaire la raison raisonnante : du reste, il avoue que la théologie dogmatique n’a point pour but de convaincre l’homme par des vérités plus ou moins rationnelles. La raison est une ennemie de la foi; quand on la consulle pour lui demander un appui dans Vexplication du sens religieux, on se heurte à un mur sur lequel ne viennent se projeter que les reflets de la vérité scientifique et de la froide sagesse matérialiste. C’est dire qu’ Unamuno est un catholique de sentiment. Il traite librement le dogme; il ne laisse pas enfermer son esprit dans une formule étroite, qui Vempêcherait de voir au delà du catholicisme les aspects divers du sentiment religieux. Mais le principe sur lequel il a fondé sa manière de voir, dans le domaine mystique, c’est que le cœur seul fait la foi : le sentiment est ici le maître de la raison.

Dieu.

Ce n’est point par la voie de la raison qu’on arrive au Dieu vivant, au Dieu humain, mais par celle de l’amour et de la souffrance. La raison nous éloigne plutôt de lui. Il n’est pas possible de le connaître

pour l’aimer ensuite ; il faut commencer par l’aimer, par le désirer, par avoir faim de lui, avant de le connaître. La connaissance de Dieu procède de l’amour de Dieu, et c’est une connaissance qui n’a rien, ou peu de chose, de rationnel. Dieu est indéfinissable. Vouloir le définir, c’est prétendre le limiter dans notre pensée, c’est-à-dire le tuer. Quand nous essayons de le définir, c’est le néant qui surgit devant nous.

Dans la prétendue théodicée rationnelle, l’idée de Dieu n’est qu’une hypothèse, telle que l’idée de l’éther, par exemple.

Celui-ci en effet, l’éther, n’est qu’une entité supposée et cette entité n’a de valeur qu’en tant qu’elle explique ce que, par elle, nous essayons de nous expliquer : la lumière, ou l’électricité, ou la gravitation universelle, et cela seulement parce que l’on ne peut s’expliquer ces faits d’une autre manière. Ainsi l’idée de Dieu est elle-même une hypothèse ; et elle n’a de valeur qu’en tant que, grâce à elle, nous nous expliquons ce que nous essayons de nous expliquer : l’existence et l’essence de l’Univers, et cela tant qu’elles ne peuvent s’expliquer d’une autre manière. Et comme en réalité nous ne nous l’expliquons ni mieux ni plus mal avec cette idée que sans elle, l’idée de Dieu, suprême pétition de principe, subit un échec.

Mais si l’éther n’est qu’une hypothèse pour expliquer la lumière, l’air, par contre, est une chose immédiatement sentie ; et bien que, par lui, nous ne nous expliquions pas le son, nous aurions toujours sa sensation directe, surtout celle de son défaut, dans les moments d’oppression, quand nous avons faim d’air. Et de la même façon, Dieu même, et non. pas l’idée de Dieu, peut devenir une réalité immédiatement sentie ; et quoique nous ne nous expliquions

avec cette idée ni l’existence ni l’essence de l’Univers, nous avons parfois le sentiment direct de Dieu, surtout dans les moments d’oppression spirituelle. Et ce sentiment, — qu’on y porte attention, parce que c’est sur cela que repose tout ce qu’il y a de tragique en lui et que repose aussi le sentiment tragique de ja vie, — c’est le sentiment de la faim de Dieu, du manque de Dieu. Croire en Dieu, c ? est, en première instance, vouloir qu’il y ait un Dieu, c’est ne pouvoir vivre sans lui.

C’est l’amour qui crée la foi en Dieu...

Et on crée Dieu, c’est-à-dire Dieu se crée luimême en nous par la compassion, par l’amour.

Croire en Dieu, c’est l’aimer et le craindre avec amour, et on commence de l’aimer avant même de le connaître, et c’est en l’aimant qu’on finit par le voir et par le découvrir dans tout.

Ceux qui disent croire en Dieu, et qui cependant ne l’aiment ni ne le craignent, ne croient pas en lui, mais en ceux qui leur ont enseigné que Dieu existe, lesquels, à leur tour, ne croient pas non plus en lui. Ceux qui, sans passion de l’âme, sans angoisse, sans incertitude, sans doute, sans le désespoir dans la consolation, croient croire en Dieu, ne croient qu’en l’idée-Dieu, mais non en Dieu même. Et de même qu’on croit en Lui par amour, on peut y croire aussi par crainte, et même par haine, comme croyait en Lui ce voleur, Vanni Pucci, dont Dante nous dit que, de l’Enfer, il insultait Dieu avec des gestes honteux ( Inf . xxv, 1, 3). Car les démons croient aussi en Dieu, et beaucoup d’athées.

N’est-ce donc pas une manière de croire en lui que cette furie avec laquelle le nient et même l’insultent ceux qui ne veulent pas qu’il existe, bien qu’ils

ne réussissent pas à croire en Lui? Ils veulent qu’il existe comme le veulent les croyants ; mais étant des hommes faibles et passifs ou méchants, en qui la raison a plus de pouvoir que la volonté, ils se sentent entraînés par elle, malgré une intime souffrance, ils se désespèrent et nient par désespoir, et, en niant, ils affirment ce qu’ils nient, et Dieu se révèle en eux en s’affirmant par la négation de luimême.

' A tout celâ on me répliquera qu’enseigner que la foi crée son objet, c’est enseigner que cet objet ne l’est que pour la foi, qu’il manque de réalité objective en dehors de la foi même ; comme, d’autre part, soutenir qu’il faut la foi pour contenir ou pour consoler le peuple, c’est déclarer illusoire l’objet de la foi. 11 est certain que croire en Dieu c’est, aujourd’hui, avant tout et par-dessus tout, pour les croyants intellectuels, vouloir que Dieu existe.

Vouloir que Dieu existe et se conduire et sentir comme s’il existait. Et, par ce chemin, en voulant son existence et en agissant conformément à ce désir, c’est ainsi que nous créons Dieu, c'est-à-dire que Dieu se crée en nous, c’est ainsi qu’il se manifeste, s’ouvre et se révèle à nous. Car Dieu vient à la rencontre de celui qui le cherche avec amour et par amour, mais il s’écarte de celui qui le cherche par froide raison non amoureuse. Dieu veut que le cœur se repose, et non la tête, quoique dans la‘vie physique dorme et se repose parfois la tête, et que le cœur soit aiguillonné par la veille ou le travail. Et ainsi la science sans amour nous éloigne de Dieu, et l’amour, même sans science et peut-être mieux sans elle, nous conduit à Dieu, et, par Dieu, à la sagesse. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !

Et si l’on me demande comment je crois en Dieu,

c’est-à-dire comment Dieu se crée en moi-même et comment il se révèle à moi, j’aurai occasion de faire sourire, peut-être, ou rire, ou se scandaliser celui à qui je le dirai.

Je crois en Dieu comme je crois en mes amis, parce que je sens le souffle de sa tendresse et sa main invisible et intangible qui m’attire, me porte et me presse, parce que j’ai la conscience intime d’une providence particulière et d’un esprit universel qui me trace mon propre destin. Et le concept de loi — qui n’est qu’un concept après tout ! — ne me dit ni ne m’enseigne rien.

Raison et imagination.

La raison est une force analytique, c’est-à-dire dissolvante, quand cessant d’agir sur la forme des intuitions, que ce soient celles de l’instinct individuel de conservation ou celles de l’instinct social de perpétuation, elle agit sur leur fond, sur leur matière même. La raison ordonne les perceptions sensibles qui nous donnent le monde matériel ; mais quand son analyse s’exerce sur la réalité des perceptions ellesmêmes, elle nous les dissout et nous enfonce dans un monde d’apparences, d’ombres sans consistance, parce que la raison, en dehors du formel, est nihiliste, anéantissante. Et le même terrible office s’accomplit lorsque, la tirant de son terrain propre, nous la portons à scruter les intuitions imaginatives qui nous donnent le monde spirituel. Car la raison annihile, et l’imagination complète, intègre pu totalise ; la raison tue par elle seule et c’est l’imagination qui donne la vie. S’il est certain que l’imagination par elle seule, en nous donnant une vie sans limites, nous conduit à nous confondre avec tout, et nous tue aussi en tant qu’individus, elle nous tue par

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excès de vie. La raison, la tête, nous dit : rien 1 l’imagination, le cœur, nous dit : tout ! Et entre rien et tout, le tout et le néant se fondant en nous, nous vivons en Dieu, qui est tout, et Dieu vit en nous qui, sans lui, ne sommes rien. La raison répète : vanité des vanités^ et tout est vanité ! Et l’imagination réplique : plénitude des plénitudes, et tout est plénitude ! Et ainsi nous vivons la vanité de la plénitude, ou la plénitude de la vanité.

Et c’est si bien des entrailles de l’homme que s’élance ce besoin vital de vivre un monde illogique, irrationnel, personnel ou divin, que ceux qui ne croient pas en Dieu ou croient ne pas croire en Lui, croient en quelque dieu minime, ou bien en quelque minime démon, ou en un présage, ou en un fer à cheval qu’ils rencontreront au hasard des chemins et qu’ils garderont sur leur cœur pour qu’il leur porte bonheur et les défende de cette même raison dont ils s’imaginent être les fidèles et dévots serviteurs.

Notre Dieu.

Le Dieu dont nous avons faim est le Dieu que nous prions, le Dieu du Pater noster, de l’oraison dominicale ; le Dieu à qui nous demandons avant tout et par-dessus tout, sciemment. ou non, de nous infuser la foi en Lui, de nous faire croire en Lui, de se faire Lui-même en nous ; le Dieu à qui nous demandons que son nom soit sanctifié, que sa volonté soit faite — sa volonté et non sa raison — sur la terre comme au ciel ; tout en sentant que sa volonté ne peut être que l’essence de notre volonté, le désir de persister éternellement.

Tel est le Dieu de l’amour, sans qu’il serve à rien

de nous demander comment il est ; que chacun consulte son cœur et laisse sa fantaisie le lui peindre dans les lointains de l’Univers, tandis qu’il nous regarde par ses millions d’yeux que sont les astres du ciel nocturne. Celui en qui tu crois, lecteur, celui-là est ton Dieu : celui qui a vécu avec toi et en toi, qui est né avec toi et fut enfant quand tu étais enfant, qui s’est fait homme en même temps que tu te faisais homme, qui se dissipe quand tu te dissipes; qui est ton principe de continuité dans la vie spirituelle, parce qu’il est le principe de solidarité entre tous les hommes et en chaque homme, et des hommes avec l’Univers, et qui est, comme toi, une personne. Et si tu crois en Dieu, Dieu croit en toi, et en croyant en toi, il te crée constamment. Car tu n’es au fond que l’idée que Dieu a de toi ; mais une idée vivante, comme étant une idée de Dieu vivant et conscient de soi, de Dieu conscience ; et en dehors de ce que tu es dans la société, tu n’es rien.

Raison, foi, espérance.

Non seulement on ne croit pas à la raison, ni même au-dessus ou au-dessous d’elle, mais on croit contre la raison. La foi religieuse, il faut le dire une fois de plus, n’est pas seulement irrationnelle, elle est contrerationnelle. « La poésie est l’illusion avant la connaissance ; la religiosité, c’est l’illusion après la connaissance. La poésie et la religiosité suppriment le vaudeville de la sagesse mondaine de la vie. Tout individu qui ne vit pas poétiquement ou religieusement, est un sot. » Ainsi nous le dit Kierkegaard, le mêiüe qui nous dit aussi que le christianisme est une sortie désespérée. Et c’est ainsi, mais c’est grâce seulement à cette sortie désespérée que nous pouvons

arriver à l’espérance, à cette espérance dont l’illusion vitalisatrice (1) surpasse toute connaissance rationnelle, en nous disant qu’il y a toujours quelque chose d’irréductible à la raison,, Et de celle-ci, de la raison, on peut dire ce qu’on a dit du Christ, que celui qui n’est pas avec elle est contre elle. Ce qui n’est pas rationnel est contre-rationnel : ainsi est l’espérance. '

Par tout ce chemin nous amvons toujours à l’espérance.

Hier, aujourd’hui et demain.

Le mystère de l’amour, qui est celui de la douleur, a une forme mystérieuse, qui est le temps. Nous attachons l’hier au lendemain avec des chaînes d’anxiété, et l’aujourd’hui n’est pas autre chose que l’effort de 1’ « avant » pour devenir 1’ «après». L’aujourd’hui est un point qui, mal défini, se dissipe, et cependant en ce point est toute l’éternité, substance du temps.

Tout ce qui a été ne peut être autrement qu’il ne fut, et tout ce qui est ne peut être autrement qu’il n’est ; le possible reste toujours relégué dans l’avenir, seul règne de la liberté, où l’imagination, puissance créatrice et libératrice, véritable chair de la foi, se meut avec aisance.

L’amour et l’espérance.

L’amour regarde et tend toujours vers l’avenir, parce que son œuvre est l’œuvre de notre perpétuation ; le propre de l’amour est d’espérer ; seules

(1) On excusera ce néologisme ; l'espagnol dit vilalizadora , et ce terme est trop précis pour qu’on puisse le remplacer par un équivalent.

les espérances le maintiennent. Et à mesure que l’amour voit se réaliser son aspiration, il s’attriste et découvre que ce à quoi il tendait n’est pas sa fin, mais bien un appât posé par Dieu pour l’entraîner à l’œuvre, que sa fin est au delà, et il recommence alors sa fatigante carrière d’illusions et de désillusions à travers la vie. Et il va, changeant en souvenirs ses espérances déçues, et tirant de ces souvenirs de nouvelles espérances. La mine qui contient les visions de notre avenir se trouve dans les souterrains de notre mémoire ; c’est avec des souvenirs que l’imagination nous forge des espérances. L’humanité est comme une adolescente surchargée de désirs, affamée de vie, assoiffée d’amour, qui tisse ses jours de songeries, et espère, espère toujours, espère sans cesse l’amant éternel, qui, lui ayant été destiné dans le passé le plus lointain (bien avant le temps de ses souvenirs les plus reculés, avant même celui de sa naissance) doit vivre avec elle et pour elle jusque dans un avenir allant au delà de ses plus lointaines espérances, jusqu’à la tombe. Et le souhait le plus charitable qu’on puisse faire pour cette énamourée, comme pour l’adolescente qui attend toujours son amant, c’est que les douces espérances du printemps de sa vie se changent, dans son hiver, en souvenirs plus doux encore et en souvenirs dont naîtront de nouvelles espérances. Quel suc , de tranquille félicité, de résignation au destin doit nous donner, pendant nos jours de soleil plus court, le souvenir des espérances qui ne se sont pas réalisées et qui, pour ne s’être pas réalisées,. conservent toute leur pureté !

L’amour espère, il espère toujours sans se fatiguer jamais d’espérer ; et l’amour de Dieu, notre foi en Dieu, c’est avant tout l’espoir en Lui. Dieu ne meurt pas, et qui espère en lui vivra toujours. Et

notre espérance fondamentale, la racine et la tige de toutes nos espérances, c’est l’espoir en la vie éternelle.

L’espérance forme de la foi.

Et si la foi est la substance de l’espérance, celle-ci est à son tour la forme de la foi. Avant de nous donner l’espoir, la foi est une loi informe, chaotique, vague, potentielle, elle n’est que la possibilité de croire, le désir de croire. Mais il faut croire en quelque chose, et on croit en ce qu’on espère, on croit en l’espérance. On se souv ent du passé, on connaît le présent, on ne croit qu’en l’avenir. Croire ce que nous n’avons pas vu, c’est croire ce que nous verrons. La foi est donc, je le répète, la foi en l’espérance ; nous croyons ce que nous espérons.

L’amour nous fait croire en Dieu, en qui nous espérons, et de qui nous espérons la vie future ; l’amour nous fait croire en ce que crée pour nous le rêve de l’espérance.

La foi est notre aspiration vers l’éternel, vers Dieu, et l’espérance c’est le besoin de Dieu, de l’éternel, de notre divinité, qui vient à la rencontre de notre foi et nous élève. L’homme aspire à Dieu par la foi, et lui dit : « Je crois ; donne-moi, Seigneur, en quoi croire ! » Et Dieu, sa divinité, lui envoie l’espoir en une autre \ie afin qu’il croie en elle. L’espérance est la récompense de la foi. Seul celui qui croit espère vraiment, et seul croit celui qui vraiment espère. Nous ne croyons que ce que nous espérons, nous n’espérons que ce que nous croyons.

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