L’HISTOIRE ET LE ROMAN
Unamuno reçoit fréquemment de la République Argentine des livres d'histoire, et plus rarement des romans, et il avoue que les livres d'histoire sont en général bien supérieurs aux romans. Et c'est de cette observation qu'il part pour examiner les deux genres, Vhistoire et le roman, et pour mettre bien en valeur la préférence marquée des peuples américains pour l'histoire. Il pense que celte préférence s'explique par le désir qu'ont les peuples jeunes d'avoir vite un passé historique afin d'en célébrer les grands événements et les principaux héros.
Imaginer ce qui est réellement arrivé exige une plus grande contention de l’esprit que d’inventer des événements fantastiques, et les romans qui durent sont ceux qui d’une manière ou d’une autre ont un fond historique ou autobiographique. Cela quand la nouvelle n’est pas seulement un prétexte à dissertations philosophiques, sociologiques ou morales.
Il y a des romans, en effet, où le roman lui-même, le conte, ce qu’on appelle l’argument, est ce qui occupe le moins de place : tout le reste est dissertations. Et il y a, en revanche, ce qu’on appelle le roman romanesque, le roman pour le roman, le conte pour le conte, telles les Mille et une nuits. Ces écrits sont les plus populaires, mais, en général, ils n’entrent pas dans le domaine de la haute littérature.
On a pu observer que le roman et l’histoire tendent à se rapprocher l’un de l’autre, c’est-à-dire qu’à mesure que le roman se fait plus documenté, plus historique, l’histoire va se faisant plus imaginée, plus reconstructive, plus romanesque. Et c’est ainsi qu’on arrive à ce résultat : que l’histoire a autant et même plus d’attrait qu’un roman.
L'Histoire du peuple anglais , de Green ; l'Histoire de la Révolution française , de Garlyle ; celle de la Décadence et de la ruine de Rome, de Gibbon ; celle de l’Angleterre, de Macaulay, — pour ne m’e.n tenir qu’à la littérature anglaise, que j’estime la littérature modèle, — sont des livres aussi agréables que les romans de Walter Scott et tout aussi imaginatifs. Et la même chose peut se dire de Michelet, de Taine, de Boissier, etc..., comparés à Zola, à Daudet ou aux Goncourt. J’ai trouvé, je ne dirai pas seulement plus d’enseignement, mais plus de plaisir et d’agrément dans les travaux historiques de Gaston Boissier que dans n’importe quel roman français, surtout s’il s’agit de ces mauvais romans à la mode du boulevard avec toute leur sauce d’artificieuses voluptés.
11 est clair que ce qui contribue beaucoup à cet effet, c’est l’idée que nous lisons quelque chose qui s’est réellement passé, que ces hommes dont on nous raconte les paroles et les actes ont existé en chair et en os et qu’ils ont dit et fait ce qu’on nous conte d’eux.
On a dit que le goût de l’histoire est un goût tardif et qu’il ne se développe qu’avec la maturité de l’esprit. Les jeunes gens aiment mieux le roman, les personnes âgées se délectent davantage avec l’histoire. Je puis dire moi-même que, dans ma jeunesse, la lecture de l’histoire me plaisait très peu, — mais il est certain que la plupart des livres d’histoire tombés alors entre mes mains étaient détestables.
Aujourd’hui la lecture des romans me coûte chaque fois plus, ils m’ennuient vite, et je trouve plus de plaisir à lire des ouvrages historiques. Je lis en ce moment le Port-Royal de Sainte- Beuve, et je vous assure que je ne serais pas capable de lire un des romans de Zola que je n’ai point lus.
Le roman est un genre moderne, a-t-on dit, et l’histoire un genre ancien, classique. En réalité, le roman est un genre passager, et l’histoire un genre permanent. En effet, c’est à peine si le roman donna lieu, dans l’antiquité, à quelques essais indécis, l’épopée y suppléait. A côté des noms d’Hérodote, de Thucydide, de Xenophon, de Tite-Live et de Tacite, on ne peut mettre les noms de romanciers qui les égalent. Je ne veux pas écrire un essai sur l’origine et les vicissitudes du roman, Dieu m’en préserve ! mais indiquer que le rôle peut-être le plus profond qu’il ait été donné au roman de jouer dans le progrès littéraire, c’est celui de pousser le genre historique vers une forme plus imaginative.
Il est évident que je fais exception pour ces romans où le conte sert de support à des pensées plus profondes, comme cela se produit dans Don Quichotte Quiconque lit avec une admiration et une ferveur croissantes cette œuvre immortelle pourra-t-il supporter le Persites y Sigismonda du même auteur, exemple typique du roman romanesque ?
Je crois peu à l’histoire comme science, et je ne serais pas loin de penser comme Schopenhauer, lequel estimait que qui a lu Hérodote n’a plus besoin de lire l’histoire, si je ne croyais qu’il y a quelque chose de plus que la science proprement dite et que l’histoire est peut-être la plus profonde, la plus intense et la plus dramatique poésie.
Il est indubitable qu’un livre d’histoire peut ne
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contenir ni une seule donnée fausse, ni une référence erronée, et être cependant un pur mensonge dans son ensemble, et qu’au contraire, il peut nous donner un fidèle reflet de la vérité tout en étant rempli d’inexactitudes. Cela ne veut pas dire qu’on défende ces dernières.
Dans cette sorte de préférence que les écrivains américains semblent montrer à l’histoire par rapport au roman, —* bien que le public préfère celui-ci à celle-là, — doit entrer, en outre de la tendance spéciale de leur genre d’imagination, le désir d’avoir une histoire qui domine les peuples jeunes. Ici, où le poids de l’histoire en vient à nous accabler et où les souvenirs sont plus nombreux et plus forts que les espoirs, nous oublions la mémoire d’un certain nombre de nos héros, tandis que dans cette Argentine, qui ne compte guère qu’un siècle d’existence comme nation indépendante, on exalte même des figures de second ordre, on met en relief les mérites des plus modestes lutteurs combattant pour la patrie et on recherche leurs moindres actions. Et cela est sans doute très louable.
Là-bas on remarque la soif de l’histoire, la soif des gloires historiques, le besoin d’avoir des héros, au moins chez ceux qui ont une noble et féconde notion de la patrie. On nous répète tous les jours que les peuples de demain, de l’avenir, ce sont les peuples sur lesquels ne pèsent point les traditions ; mais il est de fait que nulle part on ne recherche avec plus de sollicitude que chez ces peuples le passé, i’hier, et nulle part on ne fouille davantage dans les souvenirs. Plus qu’un instinct sain, une claire vision de ce qu’est la vie d’une nation avertit les directeurs spirituels de ces peuples jeunes, — ceux qui sont quelque chose de plus que des politiciens, — qu’ils ont besoin de tirer d’une tradition nationale, plus ou
moins étendue et plus ou moins formée, un idéal collectif. Une nation subsiste comme telle quand elle se forme une conception de son rôle dans le monde. Un fait dans l’ordre de la culture intellectuelle a plus de signification pour la garantie de rÀrgentine qu’une bonne récolte de blé, quoi qu’en pensent les matérialistes qui ne voient le progrès d’une nation que dans ses améliorations matérielles.
Carlyle disait que l’Angleterre devait laisser perdre l’empire des Indes plutôt que Shakespeare — bien que celui-ci ne puisse se perdre, et c’est le privilège des choses de l’esprit — et moi j’ai dit, en le paraphrasant, que le Don Quichotte a plus servi à l’Espagne que l’île de Cuba aujourd’hui perdue pour elle. Et maintenant je dis : à l’Argentine a mieux valu le « fou » Sarmiento que quelques lieues carrées de plus dans la Patagcnie. Il est plus facile d’obtenir de la terre avec l’esprit, que l’esprit avec de la terre.
L’influence des lectures historiques sur la formation des caractères est très grande. Quiconque a lu l’histoire de la Révolution française n’a-t-il pas vu l’énorme influence qu’a eue sur elle le souvenir de l’histoire romaine ? Et, dans les mouvements révolutionnaires actuels, combien est grande l’influence de la révolution française î
Les romans exercent aussi une influence, sans doute, mais ils dissuadent de l’action et de la vie publique plutôt qu’ils n’y poussent. De même que chez un jeune homme se lançant dans la vie publique, désireux de faire quelque chose pour sa patrie et d’en augmenter la gloire, vous trouverez un être fanatisé par l’histoire, de même, dans le jeune misanthrope qui méprise les hommes, prêche la vanité des vanités et l’inutilité de tout effort, vous trouverez fréquemment un grand liseur de romans.
Il me semble que, en règle générale, les romans nous portent à la rêverie vague et inactive, aux projets indéterminés, à la misanthropie, et que l’histoire nous porie à l’action virile.