‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 13 sur 24 · TAINE CARICATURISTE · texte numérisé non relu

TAINE CARICATURISTE

Dans un numéro de la Revista de letras y ciencias sociales de Tucuman, un rédacteur avait commenté , en. faisant des réserves, Vopinion d'Unamuno d'après laquelle Taine n'aurait été « qu'un prodigieux falsificateur et un caricaturiste systématique ». La rédacteur disait : « Taine fut un généralisateur et un philosophe et non un biographe, un modèle comme philosophe de l'histoire. » Il donnait tort à Unamuno d'attribuer à la synthèse de Taine le défaut d’avoir dépouillé le pittoresque, V irrégularité des impressions concrètes, à quoi Unamuno répondit par un article dont voici l'essentiel :

Non, ce n’est pas cela. Taine ne synthétise pas, mais il choisit les traits qui concordent avec l’idée a priori qu’il s’est forgée d’un individu, et il les met en relief, laissant les autres dans la pénombre ou dans l’ombre. Les hommes ne sont pas pour Taine des hommes, mais des cas ser vant d’exemples à des théories abstraites. Son livre De VIntelligence est la clef de ses travaux historiques et critiques.

Rigoureusement parlant, Taine ne croyait pas à l’individualité ni à l’âme personnelle, et ses personnages, si on y regarde bien, manquent d’âme.

Il n’y a qu’à les comparer avec ceux de Michelet, ce prodigieux historien, visionnaire et enthou-

siaste, ou avec ceux de Carlyle, Michelet, oui, Michelet sentait les hommes et les ressuscitait sous nos yeux. C’est évident, et elle est bien sienne, cette énergique et intime exclamation : « Mon moi ! qu’on m’arrache mon moi ! »

Presque aucun des philosophes de l’histoire n’est bon historien. Pour faire de l’histoire, il faut laisser de côté la philosophie, il faut que ce soient les faits qui parlent et philosophent d’eux-mêmes, et bien plus encore quand il s’agit d’une philosophie aussi sèche, aussi géométrique, aussi froidement cartésienne, aussi peu historique que l’était celle de Taine. Caricaturiste, oui! Quel est le propre de la caricature? C’est d’accentuer les traits qui différencient un individu de l’autre en atténuant et même en faisant disparaître les autres. Et cependant un homme n’est humain et vivant que par ce qu’il a de commun avec les autres. L’homme triste sans ses moments de joie ne serait pas un homme ; de même l’homme gai ne le serait pas sans ses tristesses. Les faiblesses des forts, les décisions des indécis, les traits de valeur des poltrons et les moments de peur des vaillants, les niaiseries des génies et les traits de génie des niais, tout cela, les contradictions des hommes, est ce qui fait qu’ils nous paraissent des frères et s’attirent notre sympathie. Jamais notre cœur ne bat avec plus d’amour pour le Christ que lorsque nous lisons le récit de sa défaillance au jardin des Oliviers. Il ne serait pas un homme sans cela.

Chez les personnages de Taine ces différences ont coutume d’être systématiquement exclues. Ils lui servent à démontrer une thèse. Ses biographies, ses portraits de personnes, forment parallèle avec les travaux de psychologie de Ribot. C’est le même mécanisme rigide et implacable, la même logique de concepts abstraits. Les faits qu’expose Taine

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servent à couvrir des idées préconçues : les idées ici ne sortent pas des faits, ce sont ces derniers, habilement choisis, qui viennent corroborer les idées.

Et ce n’est pas qu’y fasse défaut le pittoresque ni le concret, non. Taine, qui était un grand artiste à sa manière, savait donner le coup de pinceau pittoresque et reproduire l’impression concrète. Mais c’est lorsqu’ils concouraient à corroborer sa thèse ; en tout autre cas, il les omettait.

Taine nous a laissé de magnifiques sculptures littéraires, mais la sculpture n’est pas la vérité. La sculpture nous présente un homme à une seule époque de sa vie, dans telle position, avec tel geste, à tel moment. Et l’homme passe par divers âges, diverses positions, divers gestes, et divers moments. Il est certain que Taine trace la vie de ses personnages en les suivant à travers leurs vicissitudes, mais si on le lit attentivement on verra qu’il cherche à les fixer dans une seule attitude et à un moment donné. Ses hommes sont des idées incarnées, des idées plus ou moins complexes, mais enfin des idées.

Le rédacteur de la revue de Tucuman cite un jugement de Lacombe disant de Taine qu’il est le prosateur le plus animé et le plus imaginatif qu’il y ait parmi les écrivains français. Imaginatif, oui, beaucoup mais... animé ? Je trouve que ce qui manque le plus à ses personnages, c’est l’âme. Ils parlent, ils raisonnent — ils raisonnent même un peu trop — ils agissent, mais on ne leur découvre point d’âme.

« Il est en prose l’équivalent d’Hugo », ajoute Lacombe. Pour Dieu ! non, pas autant ! En s’y prenant avec prudence, on peut se fier à Taine, mais à Hugo, non ! Taine déformait par système, Hugo par ignorance. Je suis précisément en train de lire la Légende des Siècles et de m’amuser de l’accumulation d’absurdités historiques du père Hugo. Il avait une

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impuissance radicale à comprendre l’histoire. Il avait une prédilection pour les sujets espagnols et, en effet, il ne peut pas parler de l’Espagne sans lâcher quelque sottise. Sa géographie, son histoire, sa toponymie espagnoles sont divertissantes à force d’être extravagantes. Il mélange les noms, les événements et les lieux avec une ignorance remarquable. Et au fond Hugo est aussi froid et aussi systématique que Taine, quoique le premier soit ignorant et que le second ne le soit pas. C’est que Taine se renseignait avant de parler de quelque chose, et que Hugo ne se donnait pas la peine de le faire.

Personne ne met en doute les sincères vertus de Taine comme savant et comme homme, ni la sincérité de ses idées. Un homme peut être savant, sincère et ami de la vérité, et être cependant falsificateur et caricaturiste. Son génie même l’y poussait. Je ne crois pas que Taine ait mis à dessein des lunettes vertes ou rouges pour voir les objets de l’une ou l’autre couleur, non ; mais je crois que son daltonisme spécial le poussait à voir comme il voyait. C’est un écrivain profondément subjectif, malgré son objectivisme professionnel. La même chose est arrivée à Flaubert.

Et cela est très fréquent chez les écrivains français. Préoccupés de « n’être pas dupes », de voir les choses sans illusions ni préjugés passionnels, de sortir d’eux-mêmes, de faire œuvre sévèrement impersonnelle et scientifique, ils tombent dans un profond préjugé et sont la proie d’une illusion : l’illusion de l’objectivité. Leur faculté hypercritique finit par détruire la réalité concrète, et, au lieu de faits, ils nous donnent ou des lois congelées ou une poussière de faits.

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