‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 14 sur 24 · FLAUBERT · texte numérisé non relu

FLAUBERT

Unamuno, plaidant un jour la cause de la vie en province, loin des grandes voies de communication , mettait au premier rang des. avantages qu'on g trouve celui de pouvoir se retirer chez soi et d’y feuilleter les œuvres des grands écrivains de tous les temps. C’est ainsi qu’il en vint à dire son admiration pour l’un de nos plus nobles ouvriers littéraires, Gustave Flaubert .

Un bon liseur doit lire à la fois trois, quatre ou cinq livres, se reposant de 3a lecture de l’un par la lecture des autres. C’est ainsi que ces jours derniers j’ai lu à la fois du Xénophon, du Tacite, une histoire de la religion chrétienne, en allemand, un livre portugaiSj un livre d’histoire du grand historien nordaméricain Parkman, j’ai lu et relu Flaubert, surtout les cinq volumes de sa correspondance.

Flaubert est une de mes vieilles faibleses. Moi, qui ne pense pas relire aucun roman de Zola, j’ai lu jusqu’à trois fois tel roman de Balzac, je relirai peutêtre quelque roman des Goncourt et j’ai relu ceux de Flaubert. C’est que Zola, comme le fait très bien remarquer Flaubert, s’est préoccupé à peine de l’art, de la beauté. La prétention de faire du roman expérimental et son scientisme de cinquième classe le perdaient. Il avait une foi vraiment puérile dans la science de son temps, sans arriver à la comprendre.

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Mais Flaubert, ce pur artiste, est plein d’enthousiasme pour l’art et en même temps plein de scepticisme, de désespoir intime.

J’ai relu VEducation sentimentale, les Trois Contes ; je me propose de relire Madame Bovary; hier j’ai terminé Bouvard et Pécuchet ; mais surtout la Correspondance ! Là est l’homme, cet homme dont on dit — il le disait lui-même — qu’il n’apparaît point dans ses œuvres. Ce qui n’est pas sûr, et ce qui ne peut l’être, quand il s’agit d’un grand artiste.

C’est seulement dans les œuvres d’auteurs médiocres qu’on ne remarque pas leur personnalité, mais c’est qu’ils n’en ont point. Celui qui en a une la met partout où il met la main, et d’autant, plus peutêtre qu’il veut plus la cacher. On voit Flaubert dans ses œuvres, et non pas seulement dans le Frédéric Moreau de VEducation sentimentale^ mais même dans Emma Bovary, dans Saint Antoine et jusque dans Pécuchet. Oui, dans Pécuchet.

Flaubert lui-même disait que l’auteur doit être dans ses œuvres comme Dieu dans l’Univers, présent partout, mais visible nulle part. Cependant il y a des personnes qui assurent qu’elles voient Dieu dans ses œuvres. Et je vous assure que je vois Flaubert, le Flaubert de la correspondance intime, dans beaucoup de personnages de ses œuvres.

Combien je me plaisais à suivre ces jours-ci les vicissitudes sentimentales de cet homme qui avait de fréquents hauts et bas, des enthousiasmes et des abattements, des déceptions et des désenchantements. Il y a surtout une chose qui m’a toujours attiré vers lui, c’est qu’il souffrait de la bêtise humaine.

... En 1880, il écrivait à son amie M me Roger des Ginettes : « J’ai passé deux mois et demi absolument seu], pareil à l’ours des cavernes, et en somme parfaitement bien ; ne voyant personne, je n’entendais

pas dire de bêtises, L’insupportabüité de la sottise humaine est devenue chez moi une maladie et le mot est faible. Presque tous les humains ont le don de m'exaspérer et je ne respire librement que dans le désert.» Je le comprends et je dirai même plus, bien que cela paraisse une impertinence : je connais cette maladie.

C’est douloureux, très douloureux, je le comprends bien, et peut-être n’est-ce pas très bon ; cela a quelque chose d’orgueilleux, de ce que l’on voudra, mais il m’arrive ce qui arrive au pauvre Flaubert : je ne puis supporter la sottise humaine, si enveloppée de bonté qu’elle paraisse. Dieu me pardonne s’il y a là quelque chose de pervers, mais je préfère l’homme intelligent et mauvais à l’homme bête et bon. S’il est vrai toutefois que la bonté, la vraie bonté, et la sottise, la vraie sottise, soient toujours réunies, et s’il n’est pas vrai que tout sot est envieux, niais et mesquin. Sa bêtise peut empêcher au sot de faire du mal, mais il ne désire pas le bien.

Je pardonne plutôt un mauvais tour qu’on me joue qu’une sonore vulgarité, si on vient me la dire comme quelque chose qui vaille la peine d’être entendu. La médiocrité et la routine mentales me font mal même physiquement. Il y a des amis que j’ai cessé de fréquenter pour ne plus les entendre répéter les mêmes éternels lieux communs, qu’ils soient catholiques ou anarchistes, croyants ou incrédules, optimistes ou pessimistes. Et la vulgarité la plus moderne, celle qui est à la mode, m’agace plus que l’ancienne, la traditionnelle. Le lieu commun de demain m’irrite plus que celui d’hier, parce qu’il se donne des airs de nouveauté et d’originalité. C’est à cause de cela que la sottise anarchiste m’agace plus que la sottise catholique.

Le livre des niaiseries et des déceptions de Bouvard

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et Pécuchet est un livre douloureux. Il est douloureux jusque dans la manière dont il est écrit, cette manière d’écrire sèche, courte, comme par à-coups, avec de féroces sarcasmes de temps à autre. Et il y a dans ces deux pauvres imbéciles — mais pas aussi imbéciles cependant qu’il le semble à première vue — quelque chose de don Quichotte, qui était un des héros et une des grandes admirations de Flaubert, quelque chose de Flaubert lui-même. Et, comme don Quichotte et Sancho, Bouvard et Pécuchet — inspirés en partie, cela ne fait pas de doute, par les deux premiers — ne sont comiques qu’à première vue et surtout aux yeux des sots, dont le nombre est infini suivant Salomon; dans le fond, ils sont tragiques, profondément tragiques.

Le Don Quichotte était une des grandes admirations de Flaubert. En 1852, à trente et un ans, il écrivait à Louise Golet, la Muse : « Ce qu’il y a de prodigieux dans le Don Quichotte, c’est l’absence d’art et cette perpétuelle fusion de l’illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à côté I Comme on se sent petit, mon Dieu 1 comme on se sent petit 1 » Le Don Quichotte laissa dans l’esprit de Flaubert une marque indélébile ; sa production littéraire est profondément quichottesque. Cervantès était avec Shakespeare et Rabelais, et peut-être avec Gœthe, le génie qu’il admirait le plus. Et ce fut Cervantès peutêtre qui l’amena à contracter cette «maladie de l’Espagne » dont il parle dans une de ses lettres. Il n’arriva jamais, en revanche, à bien sentir Dante, ce formidable Florentin, qui est une de mes faiblesses. Mais je me l’explique par cela même qu’il éprouvait pour Voltaire une admiration que je ne puis partager, bien que je reconnaisse toute sa grandeur. C’est une question de sentiment, ou, pour mieux dire,

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une question d’éducation, et celle de Flaubert ne fut pas très catholique.

Mais il sentait la force du catholicisme. En 1858, il écrivait à M lle Leroyer de Chantepie, une femme travaillée paries inquiétudes religieuses — rara avis! — en lui disant : « Dans cent ans d’ici, l’Europe ne contiendra plus que deux peuples, les catholiques d’un côté et les philosophes de l’autre ».

Et lui, le pauvre Flaubert, ne pouvait aller ni d'un côté ni de l’autre. La foi religieuse lui manquait ; mais il n’était pas cependant un de ces esprits simples qui peuvent s’enthousiasmer pour la philosophie, la science, le progrès ou le machinisme.

En 1884, il écrivait à M me Roger des Genettes : «La recherche de la cause est antiphilosophique, antiscientifique et les religions en cela me déplaisent encore plus que les philosophies, puisqu’elles affirment la connaître. Que ce soit un besoin du cœur, d’accord. C’est ce besoin-là qui est respectable, et non des dogmes éphémères. » Q ue de fois n’ai-je pas dit la même chose 1

Mais voyez cet autre paragraphe d’une lettre qu’il écrivait en 1861 à la même personne : «Vous avez raison, il faut parler avec respect de Lucrèce ; je ne lui vois de comparable que Byron et Byron n’a pas sa gravité, ni la sincérité de sa tristesse. La mélancolie antique me semble plus profonde que celle des modernes, qui sous-entendent tous plus ou moins l’immortalité au delà du trou noir . Mais, pour les anciens, ce trou noir était l’infini même ; leurs rêves se dessinent et passent sur un fond d’ébène immuable. Pas de cris, pas de convulsions, rien que la fixité d’un visage pensif. Les Dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc- Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. Je ne trouve nulle part cette grandeur, mais ce qui

rend Lucrèce intolérable, c’est sa physique qu’il donne comme positive. C’est parce qu’il n’a pas assez douté qu’il est faible ; il a voulu expliquer, conclure ! » Voyez-vous l’homme ? Non seulement je le vois, moi, mais je le sens, et je le sens au-dedans de moi 1

Lisez la correspondance de Flaubert et vous verrez l’homme, l’homme dont la terrible ironie était un cri de vaincu, l’homme qui souffrit avec Madame Bovary, avec Frédéric Moreau, avec M me Arnoux, avec Saint-Antoine, avec Pécuchet... Vous verrez l’homme, dont la religion était celle du désespoir, et dont l’aversion allait au bourgeois satisfait de luimême qui croit connaître la vérité et jouir de la vie et qui vous dit toujours quelque niaiserie au nom de la foi ou de la raison, en s’appuyant sur la religion ou sur la science. Qu’y a-t-il d’étrange à ce qu’un homme comme Flaubert, le solitaire de Croisset, ait connu la douleur à cause de l’insupportabilité de la sottise humaine ? Et pour n’avoir pas à supporter celle-ci, il s’enterrait avec les livres, allégeant sa douleur dans ses œuvres immortelles.

Comment sortirais-je de chez moi ces jours-ci? Et à quoi bon ? Pour me rendre malade à force d’entendre la sottise monarchiste ou la sottise républicaine, la conservatrice ou la libérale, la carliste ou la socialiste ? Pourquoi irais-je écouter le conseil de l’imbécile croyant qui n’a jamais douté, ou celui du libre penseur, non moins imbécile qui n’a jamais douté non plus ? Non, non ! Il vaut mieux que je reste chez moi, que je me fortifie contre le destin, en lisant les grands désillusionnés et les grands illusionneurs, les apôtres du désespoir et ceux de l’immortelle espérance, ceux qui veulent cesser d’être et ceux qui veulent être toujours.

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