SOLILOQUE
Dans le soliloque ci-dessous, Miguel de Unamuno s'adresse plaisamment à lui-même; dans un court préambule , il suppose que ses lecteurs habituels lui permettront bien de parler à haute voix avec lui-même et de se soulager le cœur. « C'est une si rude servitude que celle de la publicité! » s'écrie-t-il. Et il continue de la manière suivante , non sans quelque fantaisie et quelque humour :
Tu l’as voulu ! Sans doute : tu t’es établi écrivain pour le public, et tu dois supporter patiemment les conséquences de ce premier acte. Mais sommes-nous donc aussi libres que nous le croyons de nous consacrer à telle ou telle profession ?
Tu aimes la retraite, le calme et le silence, afin de pouvoir te consacrer à un labeur lent et solide, loin de la lutte dont le bruit étourdit les oreilles et loin du nuage de poussière qu’elle soulève et qui te trouble la vue : ton cœur épris de solitude se tourne, avec amour, vers ces hommes du temps passé qui, hors du trafic mondain, des disputes et anxiétés du jour qui passe, se donnaient à des œuvres durables : tu soupires après le classique, l’éternel classique Mais le vertige de la vie t’emporte et tu te vois engagé dans leS dissensions ardues de ceux qui t’entourent. Tu ne peux vivre parmi les morts; tu dois vivre parmi les vivants.
Et pourtant, mon cher Miguel, quelle source de consolations et de hardiesses n’est-ce pas que la fréquentation des glorieux morts dont l’œuvre est immortelle ! Quels vivifiants effluves pour la paix de 3’âme que ceux dont rayonnent des esprits qui, comme ceux d’Homère, de Platon, de Virgile, de Saint Augustin, de Shakespeare, de Descartes, de Spinoza, de Dante, de Kant, de Gœthe et de tant d’autres, vivent parmi nous leur vie la plus profonde !
Oui, c’est indubitable : ce désir malsain de savoir ce que disent ou répètent ceux qui vivent autour de nous nous empêche de suivre le progrès de l’âme humaine chez ses fils éternels, ces colonnes érigées pour les siècles. Que t’importe, dis-le-moi, ce que dit ton voisin ? Ne vas pas faire comme ceux qui perdent leur temps et leur âme à écouter toutes les paroles superficielles de leurs contemporains et à qui il ne reste pas de temps pour jouir du legs permanent de l’humanité. Cette forme de modernité ne fait que diminuer les hommes et les peuples. Défie toi, Miguel, des nouveautés et tiens pour certain qu’il n’y a rien de plus nouveau que ce qui est de toujours ; Homère et Shakespeare sont plus modernes que la plupart des écrivains vivants qui passent pour les plus modernes: tu apprendras plus dans Platon que dans l’auteur du dernier volume de la Bibliothèque de philosophie contemporaine publié à Paris par l’éditeur Alcan. Moderne vient de mode et tu dois fuir les modes.
Tu as rêvé d’un travail de longue haleine, pour une grande durée, et tu te vois contraint au labeur fragmentaire et passager du journalisme. Tu ne dois pas te chagriner pour cela I
Et fais bien attention qu’au fond cette œuvre lente et cachée de solitaire, excluant la collaboration du public, est peut-être une œuvre égoïste.
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La collaboration de ton public, dis-je. Car à l’œuvre de tout publiciste collabore son public d’une manière plus ou moins ostensible, tantôt par son approbation, tantôt par sa critique. Les lettres que tu reçois de temps à autre venant de lecteurs inconnus, surtout d’Amérique,, te fournissant des suggestions et des indications utilisables, influent sur ton labeur, je le sais bien ; mais en outre, tu reçois par ricochet, sans le savoir peut-être, l’empreinte de ton public, de ceux qui suivent ton labeur, et tu agis conformément à cette empreinte soit pour t’accommoder au sentiment de ton public, soit pour y résister et pour essayer de le conformer au tien. Car on influe autant sur un autre en provoquant son assentiment qu’en provoquant son opposition.
On dit que bien des grands drames, entre autres ceux de Shakespeare, se sont faits sur la scène du théâtre, en collaboration avec le public, c’est-à-dire en les modifiant à chaque représentation suivant la façon dont le public les accueillait. Et ne crois-tu pas que les œuvres successives d’un auteur fécond ne sont souvent que les éditions succesives, plus ou moins altérées, d’une seule et même œuvre ?
Tout auteur qui écrit beaucoup se répète beaucoup, et plus il est original, plus il tire de son propre fonds au lieu de se borner à raconter ce qu’il entend autour de lui, et plus il se répète. Les plus grands génies ont été les hommes de quelques idées simples exposées avec beaucoup de vigueur et d’efficacité, mais avec beaucoup d’uniformité et de constance, et non pas les écrivains d’un talent régulier. Il y a eu des hommes qui ont dû leur importance au fait d’être les hommes d’une idée, d’être des idées incarnées. A force de vivre une idée simple, mais nobleetféconde, ils sont parvenus à nous la présenter sous toutes ses formes. La variété, la multiplicité des points de vue
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accuse presque toujours une certain faiblesse de la pensée. Et je n’ai pas besoin d’enchérir sur cela, car je sais combien tu admires Athanase, parce qu’il fut l’homme d’une idée.
Oui, tes œuvres mêmes, malgré leur apparente variété, que les unes soient des romans, les autres des commentaires, des essais ou des poésies, ne sont, si tu le remarques bien, qu’une seule et même pensée fondamentale qui va se développant sous des formes multiples. Et cherchant ainsi à transmettre cette pensée centrale tu vas la resserrant chaque fois davantage en découvrant de nouvelles formes pour l’exprimer, jusqu’au jour où tu tombes sur la plus adéquate et la plus précise. Et crois-moi, un écrivain persiste, quand il a trouvé la forme permanente d’une idée quelconque, quand il a réussi à lui donner corps définitivement. Et qui te dit que, dans ce travail de recherche, le fait d’écrire des choses fragmentaires et passagères n’est pas aussi utile que toute autre recherche ? Tu sais qu’on étudie davantage dans la conversation que dans la méditation.
À ce propos, te souviens-tu, Miguel, de ce qui t’arriva certain soir où tu te promenais avec ton ami Vincent, esprit sagace et subtil qui s’en alla de ce monde à la fleur de l’âge ? Tu discutais avec lui, comme de coutume, et il devait t’enserrer dans ses argutieuses objections lorsqu’à une demande qu’il te fit, tu répondis sur-le-champ et, la réponse donnée, tu t’exclamas plein de joie: Comme c’est bien dit! comme c’est exact 1 et comme c’est précis ! Il appela ton attention sur le fait que tu t’étonnais d’une réponse donnée par toi-même ; à quoi tu répondis : « C’est qu’elle est pour moi aussi neuve que pour vous. J’avais sans doute cette solution dans l’esprit, mais confuse et cachée, sans savoir moi-même que je l’avais, et c’est en faisant des efforts pour satis-
faire à votre objection qu’elle a pris forme en moi et qu’elle m’a été révélée. Vous voyez donc qu’elle est aussi nouvelle pour moi que pour vous. »
Et cela arrive souvent. La pensée dépend du langage, puisqu’on pense au moyen des mots, et que le langage est une chose sociale ; le langage est une conversation. Et la pensée elle-même est donc sociale. Il n’y a pas de pensée plus claire que la pensée transmissible. Si quelqu’un te dit qu’il voit une chose très claire, mais qu’il ne sait pas te la transmettre, tu peux lui répondre qu’il ne peut être sûr de la voir claire ou non. Tout homme qui écrit a connu plus d’une fois le danger de ne comprendre l’absurdité ou l’obscurité d’une de ses propres pensées qu’après l’avoir vue imprimée.
Sois donc convaincu de ceci : c’est que tu médites plus et mieux en écrivant des choses comme celle que tu t’adresses à toi-même en ce moment, qu’en t’enfermant dans ton cabinet de travail pour t’occuper à ce qu’on appelle méditation et qui n’est que divagation. La nécessité de donner à ta pensée une expression transmissible est ce qui l’astreint à une forme vive et efficace. C’est la plume à la main que les choses t’arrivent le mieux, et c’est parce qu’alors tu ne penses pas pour toi-même, mais pour les autres. Penser pour soi-même, à la vérité, ce n’est pas penser, c’est se perdre dans des songeries vagues, comme celui qui se laisse aller à l’assoupissement en contemplant la fumée de son cigare. Penser, c’est penser pour les autres >; penser est une fonction sociale.
Tu as entendu dire quelquefois que Paul de Tarse, l’apôtre des gentils, s’inspirait des paroles mêmes, qu’elles suscitaient en lui des idées, que, dans ses épîtres, on peut suivre cette manière de créer les idées par des associations verbales. Et d’Augustin d’LIippone, le grand Africain, autre colonne mi-
liaire du christianisme entre Paul et Bernard et plus tard Martin Luther, on a dit aussi qu’il parlait par antithèses, par rhétorique enfin. Et c’est que l’un et l’autre étaient des âmes ardentes, non des âmes de solitaires contemplatifs, mais de lutteurs actifs.
On te croit égotiste et on t’accuse de l’être parce que tu t’en réfères fréquemment à toi-même—comme tu le fais aujourd’hui dans ce soliloque — et que tu parles de toi, mais c’est que ce « toi » de l’écrivain est quelque chose qui est à tous, c’est que tu es au milieu de la rue, recevant les paroles de tous et les leur renvoyant. Tu serais non pas un égotiste, mais un misérable égoïste, si tu t’enfermais dans la tour d’ivoire, loin de ton prochain, à travailler jour après jour quelque délicat joyau. Tu travailles en plein air, sous le regard de tous, et en soufflant de temps à autre sur la pièce que tu travailles pour en ôter la poussière.
Gela suffit. Ne parlons plus l’un avec l’autre, ton moi intime et occulte et le moi public et notoire. Sont-ils réellement deux ? Es-tu quelque chose de plus qu’un écrivain ? Ou, mieux, que vaut tout ce qui en toi n’est pas le publiciste ?