‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 16 sur 24 · DESCRIPTIONS ET PAYSAGES · texte numérisé non relu

DESCRIPTIONS ET PAYSAGES

Miguel de Unamuno se révèle peintre admirable chaque fois qu'il évoque les paysages espagnols qui lui sont le plus familiers. Dans plusieurs de ses livres il a décrit d'une plume richement colorée bien des coins qui étaient vraiment dignes de retenir le regard et de tenter le talent d'un écrivain de valeur comme lui : toutefois, j'en connais peu dont la description soit aussi puissante que celle du triste plateau de Castille. L'auteur a des touches d'un pittoresque aigu pour peindre dans toute sa vérité « la plaine infinie où verdit le blé, où jaunit le chaume », où l'on voit passer, de temps à autre, « une procession monotone et grave de chênes gris largement espacés, de tristes pins qui lèvent leurs têtes uniformes ». Un village, « étendu sur la plaine, rôti par le soleil, durci par le froid, dessine sur l'azur du ciel la silhouette de son clocher ». Dans le fond de ce tableau mélancolique et désolé s'élève la sierra « aux cimes osseuses et décharnées, hérissées de rocs ». Des collines nettement découpées se profilent aussi sur le ciel, mettant à nu les couches de terrain que le manque d'eau a crevassées . L'impression produite par cette peinture de maître est d'une puissance rare, surtout quand l'auteur nous dit toute « la beauté que revêt un coucher de soleil dans ces solennelles solitudes ». Toute paraphrase, tout résumé en affaiblirait le coloris :

Coucher de soleil sur le plateau de Castille.

En touchant le bord de l’horizon, le soleil s’enfle comme s’il voulait jouir davantage de la terre, et,

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quand il s’enfonce, il laisse, dans le ciel une poussière d’or, sur la terre tout le sang de sa lumière. La voûte infinie va pâlissant peu à peu, puis elle s’obscurcit rapidement : après la fuite du crépuscule tombe une nuit profonde où tremblent les étoiles. Ce ne sont pas les soirs du nord, doux, longs, pleins de langueur.

Combien est belle la tristesse tranquille de cette mer pétrifiée et emplie de ciel ! C’est un paysage uniforme et monotone dans ses contrastes de lumière et d’ombre, ou par ses teintes dissociées et pauvres de nuances. Les terres se présentent comme sur une plaque de mosaïque assez pauvrement variée, au-dessous de laquelle s’étend l’azur du ciel. Ici pas de douces transitions ; pas d’autre harmonie continue que celle de la plaine immense et du bleu compact qui la couvre et l’illumine.

Ce n’est pas Une nature qui récrée l’esprit...

Elle nous détacherait plutôt du sol pauvre, en nous enveloppant de son ciel pur, uniforme et nu. Ici, pas de communion avec la nature ; celle-ci ne nous absorbe pas par sa splendide exubérance, et, s’il faut le dire, c’est un paysage monothéistique plus que panthéistique : une campagne infinie où, sans se perdre, l’homme se rapetisse, où il éprouve, au milieu de la sécheresse des champs, toutes les sécheresses de l’âme. Ce même état d’âme profond que fait naître en moi ce paysage, je l’ai connu aussi en lisant le poème où l’âme tourmentée de Léopardi nous montre le pasteur errant qui, dans les steppes asiatiques, interroge la lune sur sa destinée (1).

Chaque fois que je contemple la plaine de Cas-

(1) Canlo notturno di un paslore errante dell' Asiü : « Que

tille, deux tableaux s’évoquent aussitôt pour moi : dans l’un, je vois un champ découvert, sec et brûlant, sous un ciel intense ; sur la vaste étendue une innombrable multitude de Maures agenouillés ; leurs •espingoles posées sur le sol, ils ont la tête enfoncée dans leurs mains appuyées à terre, tandis que devant eux se tient, debout, un chef au teint hâlé, les bras tendus vers l’azur infini où son regard se perd, et qui semble dire : « Dieu seul est Dieu ! » L’autre tableau montre une vaste campagne morte, sous la lumière fondue du crépuscule, un chardon rompant l’imposante monotonie du premier plan, et, dans le lointain, les silhouettes de Don Quichotte et de Sancho qui se dessinent sur le ciel agonisant...

La Biscaye.

Dans une série de quatre strophes , dont il est malheureusement impossible de conserver la concise énergie en les transportant dans notre langue , Miguel de Unamuno a rendu à la terre basque un hommage affectueux :

Les montagnes de mon pays se mirent dans la mer, et les chênes-rouvres qui les vêtent respirent un air salé.

Les montagnes de mon pays sont bercées par la mer ; quand elles s’endorment, elles sentent la mer dans leurs entrailles.

O ma Biscaye maritime, terre montagneuse, tes cimes baisent le ciel et tu reçois le baiser de la mer.

Ta mer profonde et tes montagnes, je les porte en moi ! Tu m’as mis la tête dans le ciel et les pieds au-dessus de l’abîme i

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