‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 17 sur 24 · POÉSIES · texte numérisé non relu

POÉSIES

L'heure de Dieu.

Maintenant te voilà seule avec Dieu, âme affligée ! Son amoureux silence, qui t’écoute, te dit : Courage, déverse-toi toute, retourne à ta source !

Qu’as-tu à lui dire? Allons, parle î confesse-toi, confesse-lui ton angoisse, dis-lui la douleur d’être, chose terrible, toujours toi-même !

Oh ! Seigneur, mon Seigneur, non, jamais, jamais. Qu’est-ce qui est vérité devant Toi? Comment le savoir? Tu me connais mieux que moi, tu sais toute ma peine.

Si je prétendais te montrer mes entrailles, je mentirais, Seigneur, sans le vouloir ; le silence est la seule offrande qu’on doive à ton silence.

Je suis coupable, Seigneur, et je ne sais pas ma faute ; je suis le misérable esclave de mes œuvres, je ne sais que faire de ma pauvre vie, j’attends ta parole !

Parle, Seigneur, que ta bouche éternelle rompe le sceau du mystère dans lequel tu te tais ; faismoi signe, Seigneur, donne-moi la main, montremoi la route !

(1) Ces poèmes sont extraits du recueil Poésies , publié par Unamuno en 1907, chez Fernando Fé, Madrid.

Je suis perdu, Seigneur ; comment me retrouver? Par ta main le châtiment m’apprend que j’ai péché, mais dis-moi : en quoi consiste ma faute?

Je suis coupable, je le sais, mais j’ignore la faute qui m’afflige et qui me vaut ce châtiment : je le bénis pourtant, parce qu’il est ma vie.

Je mérite cette douleur qu’à titre de Père tu m’envoies ; tu me l’envoies comme à un fils dont tu désires faire, par la douleur, vraiment un homme, vraiment ton fils.

J’accepte cette douleur comme méritée, je reconnais ma faute, mais dis-moi, dis-le-moi; Seigneur, seigneur de la vie et de la mort : quelle est ma faute ?

Oui, j’ai péché, Seigneur, je te le confesse; le châtiment m’a révélé coupable, et ma vie, si elle était sans souffrance, ne serait plus ma vie ; mais... pourquoi est-ce que je souffre?

Je subis le châtiment de ma faute et je me tais ; mais vois, Seigneur, comme je pleure ; donne-moi la consolation de savoir quelle faute me vaut ce châtiment.

C’est ton heure, Seigneur ; sur le front du monde, se lève silencieuse l’étoile du Destin, qui répand une lueur de vie !

Les lecteurs , même ceux qui n'entendent pas très bien l'espagnol , trouveront peut-être de l'agrément à lire dans le texte , en s'aidant de la traduction qui précède , cet émouvant poème , dont , je le reconnais, ma faible prose rend bien imparfaitement l'harmonie et le coloris . Voici l'original de cette belle pièce mystique .

La Hora de Dios.

Y a estas sola con Dios, aima afligida, su silencio amoroso, que te escucha,

te dice : corazôn, viertete todo, vullve â tu fuente I

Qué tienes que decirle? vamos, habla !

confiesate, confiesale tu angustia, dile el dolor de ser i cosa terrible !

siempre tu mismo.

Oh, Senor, mi Senor, no, nunca, nunca ; qué es ante Ti verdad? cômo saberlo?

mejor que yo Tu me conoces, sabes Tu mi congoja !

Si intentara mostrarte mis entranas mentirla, Senor, aün sin quererlo, à tu silencio es el silencio solo debida ofrenda.

Soy culpable, Senor, no sé mi culpa ; soy misérable esclavo de mis obras; no sé que hacer de esta mi pobre vida ; tu voz espero !

Habla, Senor, rompa tu boca eterna el sello del misterio con que callas, dame senal, Senor, dame la mano, dime el camino !

Voy perdido ,Senor, cômo encontrarme?

de tu mano el castigo es quien me ensena que pequé, mas en qué, dime en qué estriba, Senor, mi culpa?

Soy culpable, lo sé, mas no conozco la culpa que me aflige y â que debo

este castlgo tuyo que bendigo por ser mi vida.

Merezco este dolor que como Padre me mandas como a un hijô â quien deseas hacer con los dolors todo un hombre, todo hijô tuyo.

Acepto este dolor por merecido, mi culpa reconozco, pero dime, dime, Senor, Senor de vida y muerte, cual es mi culpa?

Si, yo pequé, Senor, te lo confieso, culpable tu castigo me révéla, mi vida sin sufrir ya no es mi vida, mas... por qué sufro?

Sufro el castigo de mi culpa y callo, pero mira, Senor, ve como lloro ; de conocer la culpa del castigo dame el consuelo !

Es tu hora, Senor, sobre la frente del mundo se levanta silenciosa la estrelia del Destino derramando lumbre de vida !

Dans le désert.

Chaste amour de la vie solitaire, poursuite acharnée du mystère, submersion dans la source de vie, âpre consolation !

Éloignez-vous de moi, mes pauvres frères, laissezmoi sur le chemin du désert, laissez-moi seul avec mon propre destin, sans compagnons.

Je veux aller me perdre là-bas dans les sables, seul avec Dieu, là où il n’y a ni maison, ni sentier, ni arbres, ni fleurs, ni êtres vivants : nous serons seuls tous deux.

Sur la terre il y aura moi, solitaire ; là-haut, dans le ciel, un Dieu solitaire, et son âme étendant entre nous deux l’immensité nue.

Là-bas je lui parlerai sans témoins malicieux ; en secret je lui parlerai d’une voix émue ; et en secret aussi Lui m’entendra, gardant en son cœur mes gémissements.

Dieu me donne le baiser de sa bouche infinie ; de sa bouche amoureuse, toute de feu, il me pose un baiser sur la bouche, me l’embrasant toute en un souffle.

Enhardi, je me tourne alors vers la terre ; les mains au sol, je me mets à fouiller les sables brûlants ; mes doigts s’ensanglantent,

les ongles sautent, griffes du désir ; la sueur baigne mes membres châtiés, dans mes veines le sang se glace, et j’ai soif,

j’ai soif d’une eau de Dieu que cache le sable, de l’eau de Dieu qui dort dans le désert ; de l’eau qui court sous le sol, rafraîchissante et claire ;

de l’eau occulte que le sable sec garde avec amour dans son sein stérile, de l’eau qui, même loin de la lumière, est pleine de ciel.

Et quand une gorgée, source de vie, m’a revivifié le cœur et la pensée, je lève le front vers Dieu : alors de mes yeux deux larmes

tombent lentement sur le sable, qui les engloutit dans son sein, et là, se joignant aux eaux pures, elles portent toute mon aspiration.

Vous, restez dans les douces terres qui reçoivent les eaux du ciel ; tandis que la pluie y tombe, Dieu cache derrière les nuages son visage sévère.

Restez dans les champs riches d’arbres, de fleurs, d’oiseaux... je vous abandonne les déüces où vous êtes enfoncés ; vous êtes aveugles à Dieu.

Laissez-moi, solitaire, rester seul avec mon Dieu solitaire, dans le désert : je chercherai dans ses eaux souterraines l’âpre consolation.

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