‹ Pages choisies de Miguel de UnamunoChapitre 18 sur 24 · LE CHRIST DE VELASQUEZ · texte numérisé non relu

LE CHRIST DE VELASQUEZ

Ce poème est un commentaire curieux de VEvangile: rauleur, dans un long monologue mystigue, s'adresse au Christ cloué sur la croix. Il fond dans son texte les principales paroles de VEvangile , les entourant d'allégories souvent originales et toujours évocatrices. La description du corps de Jésus permet au poète de se lancer dans les comparaisons les plus émouvantes. Un mysticisme effréné se révèle à chaque page du livre. Quelques fragments choisis donneront déjà une idée de la véhémence mystique avec laquelle l'auteur a traité son sujet.

Paix en la guerre.

Ami, te voilà en paix, la paix de la mort (1). Tu es descendu dans notre monde pour y apporter la guerre (2), une guerre créatrice, source de désirs démesurés, ouragan des âmes qui élevent comme des vagues leurs ardeurs, mais avec la crainte de noyer dans leur sein les étoiles, une guerre avec Dieu, comme le faisait Jacob recherchant son frère, car la gloire souffre la violence (3), une guerre sur

(1) S 1 2 3 Jean, XV, 14,

(2) St Luc, XII, 51.

(3) Genèse, XXXII, 24-30.

laquelle se fonde celui qui veut la paix, une guerre qui est une gloire (1). C’est seulement dans ta guerre spirituelle qu’il nous sied de chercher la paix, ton baiser salutaire (2) ; c’est seulement en luttant pour le ciel, ô Christ, que nous, mortels, nous pourrons vivre la paix (3), mais la tienne, Frère, et non le mensonge que le monde donne pour être la paix, jusqu’au jour où le lion se nourrira de paiîle (4), où l’épervier fera son nid avec la colombe. Car ta passion fut une guerre pour la paix.

L'Épée.

Ton corps comme une épée brille au soleil ; comme une épée au soleil luit ton corps, épée du Seigneur, pleine de sang (5), tel le couteau qui a déchiré la peau squameuse du Leviathan (6). En épée qui veut vaincre, tu combats — c’est une épée à double tranchant que ta parole (7) !—contre celle qui doit rompre le fil de notre vie terrestre. Ta main est venue apporter la paix par la guerre. A cause de toi les füs luttent contre leurs pères, les frères contre les frères, et les époux entre eux (8) ; tu es l’épée de la paix, qui frappe pour finir la guerre par la guerre ; tu es l’acier qui divise et qui unit, car seul unit ce qui divise. Et tu es l’épée qui brûle, braise pure, comme

(1) St Mathieu, XI, 12; StLuc* XVI, 16; Galates, V, 16.

(2) St Jean, XX, 19 ; St Marc, X VL 14.

(3) St Jean, XIV, 24.

(4) Isaïe, XI, 7.

(5) Isaïe, XXXIV, 6.

(6) Job, LI, 7.

(7) Hébreux, IV, 12.

(8) St Luc, XII, 51-54.

Tépée des chérubins à qui fut confiée, dans le Paradis, la garde de l’arbre de vie (1). Et tu es la blanche flamme du foyer, creuset de nos âmes, qui liquéfie la douleur, la transmuant en un flot qui va vers le soleil, cet océan de feu. Flamme blanche, éclair qui est le sang dès ténèbres, semblable à celle qui frappa la vue de Paul sur le chemin de Damas et qui disait : «Pourquoi me persécutes-tu ainsi ? C’est moi, Jésus, que tu poursuis, ô Paul (2)!» Blanche lueur du feu qui dévore ; foyer d’amour, embrase mon cœur comme s’embrase l’amadou desséché... »

De ses yeux qui connurent les ténèbres...

De ses yeux qui connurent Tes ténèbres du sein de la terre, ton ami Lazare (3), celui de Béthanie, pâle rapatrié de la tombe qui avait vécu dans les.deux mondes, te regardait mort sur la croix, et, se rappelant sa propre mort, il pleurait en songeant que tu î’avais pleuré toi-même. De ses yeux vierges fixés sur toi, ta mère buvait ta calme pâleur, et toute ta passion se transvasait de ton cœur dans le sien, que crucifiait une peine infinie. De ses yeux d’aigle, Jean contemplait ton corps, voyant luire derrière toi le soleil des âges et des peuples, le but éternel de l’histoire. A te voir déjà sans vie, Thomas se refusait à en croire ses yeux, et il voulut de sa main toucher la neige de ton corps mort (4). Désenchanté, Pierre regardait le sol triste, et de ses yeux coulait à terre une fontaine de larmes baignant les traces de sang

(1) Genèse, III, 24.

(2) Actes, IX.

(3) Saint Jean, XI.

(4) S 1 Luc, XXII, 62.

que ton passage avait laissées sur le Calvaire (1). Nicodème, le disciple honteux venu de nuit, contemplait de loin ta croix, absorbé, et sentait renaître à nouveau son cœur dans sa poitrine. La Madeleine ne voyait, à travers ses larmes, qu’un nuage : tout était pour elle enveloppé d’une nuit noire. Regardant vers la cité, Saint Jacques furieux montrait le poing et fronçait les sourcils. Etienne, le jeune homme au visage angélique, recueillait avec piété, comme des reliques, les pierres teintes de ton sang (2). Pendant ce temps, là-bas, dans sa ville de Tarse, au bord de la mer ionique, Paul, le pharisien, rivait ses yeux faibles, avec une sollicitude inquiète, sur les manuscrits gardant la science hellénique, et cela pour devenir ton Mercure parmi les peuples (3).. Et dans le lointain, perdu dans les ténèbres du futur, voici Athanase venu pour contempler la lumineuse obscurité et pour voir le Créateur créé, l’action patiente, l’infinité finie, et Dieu prenant la forme humaine pour faire de nous, les hommes, des dieux. Du ciel tomba sur ton front une goutte de sang échappée au bec recourbé d’un vautour fatigué qui venait du Caucase, et ton sang se mêla alors avec celui de Prométhée.

Au déclin du jour où tu mourus...

Au déclin du jour où tu mourus, le soleil se coucha dans des nuages de sang, nuages prophétiques, annonciateurs de l’aspiration tourmentée des hommes.

La pauvre caille prise dans la cage, la caille venue

(1) S 1 2 3 Jean, III, 2.

(2) Actes des Apôtres, VI, 15.

(3) Actes, IX, 8, 9, 18 ; Galates, IV, 13; VI, 11; Thess. II, 19.

à travers les mers, cherche en sautillant la liberté et le vol sur les blés, et par ses sauts inutiles elle teint du sang de sa tête le toit de sa prison. C’est ainsi qu’elle succombe parfois, martyre de ses aspirations.

Ce sang du couchant n’est-il pas comme la trace de la douloureuse pensée humaine qui, par les bonds de sa folle recherche, a voulu s’ouvrir la voûte du ciel bleu et voir les yeux de Celui qui T’envoya donner Ton propre sang pour racheter ce sang tragique ?

Cruellement on crève les yeux au condor des Andes ; puis, on le lâche, et le souverain des cimes, se croyant au fond de quelque ravin sans lumière, élève son vol, droit, vertical, comme pour préserver ses ailes des aspérités du roc; sans yeux, il va cherchant la lumière, il monte, et il ne la trouve point. Il monte encore, il arrive à ces hauteurs où l’air, trop raréfié, ne permet ni le vol ni la respiration. Alors ne pouvant plus respirer, il continue de chercher la lumière de vie, malgré ses orbites aveugles. Mais soudain, il incline sur sa poitrine son bec recourbé, et il s’écroule.

Ainsi l’esprit insatiable de l’homme s’est élevé vers la lumière jusqu’aux hauteurs où il n’y a plus assez d’air pour respirer et pour voler ; il a cherché à savoir au risque d’étouffer,..

Fragment de l’oraison finale.

Toi qui te tais, ô Christ ! afin de nous entendre# écoute les sanglots de nos poitrines, et reçois nos plaintes, gémissements de cette vallée de larmes. Du fond de notre misère, nous crions vers toi, Jésus- Christ : Toi qui es la blanche cime de l’humanité, donne-nous les eaux de tes neiges. Aigle blanc dont le vol embrasse le ciel, nous te demandons ton sang. A toi, la vigne, nous réclamons le vin qui nous con-

sole en nous enivrant ; à toi. Lune de Dieu, nous demandons la douce lumière qui, pendant la nuit, nous dit que le soleil vit et nous attend ; à toi, colonne puissante, appui pour notre repos, à toi, hostie sainte, nous demandons comme une aumône le pain pour notre voyage vers Dieu ; à toi, Agneau de Dieu qui effaces les péchés du monde, nous demandons la toison d’or de ton sang ; à toi, rose du buisson sauvage, nous demandons de mettre dans nos cœurs, pour l’éternité, la divine liqueur, le nectar. Nous te demandons, Seigneur, de tisser nos vies dans la céleste tunique de Dieu, sur le métier à tisser de la vie éternelle.

Appendice

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