Sur le sentiment tragique de la vie
Parmi les jugements plus ou moins récents qui ont été portés sur la personne et sur Vœuvre de Miguel de Unamuno , qu'on me permette de citer celui de M. Aguilera sur le « Sentiment tragique de la vie » :
M. de Unamuno, en condensant toute la philosophie de sa race, nous propose une solution sinon nouvelle, du moins essentiellement nationale, espagnole, au problème humain du sens de la vie.
Quelle est donc cette solution et par quelle méthode y est-il arrivé?
Pour comprendre ce que sa méthode peut avoir d’original, il faut rappeler que l’auteur est Espagnol, catholique convaincu à la façon d’un Pascal et d’un Bossuet, et pragmatiste de tendance. Comme Espagnol, il est profondément pénétré de ce réalisme et de cet idéalisme qui s’harmonisent si bien dans le génie de son pays. Comme pragmatiste, il procède par voie de postulats et d’intuitions, oublieux de la logique scientifique. Au lieu de s’affirmer comme un penseur ayant avant tout des besoins intellectuels, il se plaît à accentuer son attitude d’homme en chair et en os , affamé de vie, d’amour et d’éternité. C’est un mélange peut-être unique de mysticisme fécond et d’expérience quotidienne. Remarquons en outre que son christianisme, sous sa forme catholique, avec laquelle, du reste, il prend de grandes libertés, n’a rien de commun avec le catholicisme thomiste si en faveur à Rome depuis Léon XIII. Il estime que, pour comprendre le problème de l’existence humaine dans les
termes où il se pose, il faut renoncer à la rigueur de la logique et s'en tenir aux vérités spirituellement utiles, celles qui font vivre. Aussi bien, quelqu'un a déjà appelé cette méthode un vitalisme anti-intellectualiste. Il renonce à tout essai de conciliation entre « la foi sans preuves et la raison sans charme », pour accepter le conflit autrement héroïque et salutaire entre ces deux tendances fondamentales qui se combattent en nous. Cette guerre intestine est, dit-il, toute notre grandeur et Gervantès a mis dans son immortel roman toute la substance de la pensée pascalienne, car Don Quichotte n’est autre chose qu'un Pascal espagnol. Comment du reste pouvoir concilier le rationnel et l'antivital, la science qui détruit la notion même de personnalité et l'instinct de la vie en nous, la conscience qui ne parvient jamais à faire de ses affirmations une vérité scientifique? C'est là ce qu'il appelle le sentiment tragique de la vie, point de départ de son enquête.
« Et voilà, ajoute l'auteur, notre étrange situation ici-bas, nous devons quand même vivre, agir, entre ces deux meules qui nous triturent l'âme. » La raison scientifique nous dit qu'il n’y a rien dans le monde de substantiel, d'absolu ; il faut donc nous adresser à la volonté et au sentiment pour nous permettre d'introduire dans ce monde cette volonté qui nous pousse à affirmer le monothéisme, alors que la raison ne peut conclure qu'au panthéisme.’ L'argumentation du philosophe castillan rappelle celle de Kant, qu'il connaît à fond mais qui lui demeure antipathique ; espérons et surtout agissons moralement comme si (als ob) le monde était autrement agencé. Il raisonne suivant la formule qu'il emprunte à VObermann de Sénancour : « L'homme est périssable ; il se peut, mais périssons en résistant et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice. »
Sur les résultats ainsi obtenus, force nous est de nous contenter ici de quelques indications, ce livre si riche en aperçus nouveaux se prêtant mal à l'analyse.
Partant du sentiment de l'amour humain, qui
aboutit à donner à cet univers inconscient une conscience et une personnalité avec une finalité, ce que nous appelons Dieu, le recteur de Salamanque montre que nous créons Dieu, en quelque sorte ; que nous donnons un but à ce monde pour pouvoir donner un but à notre propre vie et à notre activité. Le chapitre intitulé de Dieu à Dieu , est une étude de haute psychologie religieuse. Le chapitre neuvième s'inspire de VEvolution créatrice de Bergson, et il faut signaler la manière originale dont il rattache la morale à la religion. L'auteur s'inspire d’un réalisme biblique qui donne à son livre une saveur particulière.
L'on peut se demander si cette philosophie espagnole ne répond pas mieux que toute autre, du moins à cette heure si trouble, aux aspirations profondes et presque inavouées de tous ceux qui, comme nous, sentent ce que les temps actuels ont de réellement tragique pour la pensée et la conscience. N'est-il pas vrai que plus nous multiplions nos expériences et plus aussi nous sentons ce que notre culture soidisant scientifique a de mécanique et d’étranger à notre moi profond, et éprouvons le besoin de préserver notre conscience de l'emprise d'une civilisation matérielle et utilitaire? N'est-ce pas là la raison de cette faim de vie d'au-delà qui nous incite à chercher dans un mysticisme laïque, dans une religiosité à l'état diffus peut-être mais réelle, l'apaisement de nos secrètes inquiétudes?
M. Aguilera.
(Semaine littéraire , N° du 10 juillet 1915.)