PLAIDOYER POUR L 5 ANTIPATHIE
Oui, oui, je le sais ; je ne suis pas sympathique à tous ceux qui me lisent, je ne le suis pas même à la plupart d’entre eux. Mais qu’y faire? pourvu qu’üs me lisent... Car j’aime mieux cela, ne pas leur êtrë sympathique et qu’ils continuent à me lire, que si, le leur étant, ils ne me Usaient plus. La sympathie s’acquiert souvent aux dépens de l’autorité et du respect. Je vous avoue que se faire écrivain sympathique est une chose à mon avis peu désirable. C’est quelquefois le commencement du discrédit le plus profond, qui, pour être doré ou dissimulé, n’en est pas moins le discrédit.
Hé oui, je le sais bien que je ne suis pas sympathique I que je me suis rendu même antipathique à mes lecteurs, lesquels, malgré cette antipathie, ou plutôt à cause d’elle, continuent à me lire.
Un compatriote et ami, un basque, m’écrivait récemment que, tout en ne partageant pas souvent mes opinions, il me lisait néanmoins parce que j’excitais ses idées par réaction. Or je m’estime très satisfait de susciter des idées chez ceux qui me lisent, quoique ces idées soient contraires à celles que j’expose et que je défends.
(1) Les deux morceaux qui suivent sont extraits d’un recueil d’articles intitulé : Soliloques et couversations.
Mais il y a des lecteurs, beaucoup de lecteurs, qui n’aiment point qu’on les oblige à penser : ils veulent'qu’on leur dise seulement ce qu’ils savent déjà, ou ce qu’ils ont déjà pensé. Pour se faire écrivain sympathique, il faut caresser et corroborer les préjugés de ses lecteurs et leur river dans l’esprit les lieux communs qui y sont collés. C’est la manière dont on se rend sympathique, mais c’est aussi une manière qui fatigue vite et qui fait dire : « Ah ! oui, un tel : un écrivain très sympathique, très intelligent !.. » Et on cesse de le lire.
Une chose qui me rend antipathique, et cela, je le sais aussi, c’est le manque d’impersonnalité, c’est l’incapacité où je suis de faire ce qu’on appelle un travail objectif, c’est le fait de me mettre, plus ou moins, dans tous mes écrits, ce qu’on nomme mon égotisme. Comment faire? J’admire ceux qui savent se détacher d’eux-mêmes, je les admire, mais je ne les imite point, ni ne veux les imiter.
Oui, oui, c’est très bien de faire un usage discret de ses connaissances, comme il est bien de faire un usage discret de ses richesses. Mais c’est que ni les connaissances ni les richesses ne font partie de nous-mêmes ; c’est quelque chose qui va et vient, quelque chose qu’on peut prendre ou laisser. Tandis que je ne puis faire un usage discret de moi-même. Si l’on m’enlève une piécette ou un écu, je puis bien me résigner ; mais je me résignerai plus difficilement si c’est un bras que l’on m’ôte, et plus difficilement encore si.c’est un morceau de mon âme. Une piécette ou un écu, je puis le donner avec discrétion. Mais un bras, mais un morceau de mon âme, cela, je ne puis me l’arracher et le donner qu’avec passion, c’est-àdire indiscrètement. Or je ne donne ni des idées ni des connaissances, je donne des morceaux de mon âme. Les idées que j’expose m’importent moins,
beaucoup moins que la manière dont je les expose.
Ne vous arrêtez pas à la piécette que je vous donne, mais à la chaleur qui vient de ma main.
Quoi qu’en disent ceux qui ne voient que la superficie, les antipathies que je provoque viennent, je le sais bien, de ce que je ne suis pas un intellectuel, mais un passionné. Presque toutes les choses que j’ai dites, on les a dites cent fois, mille fois avant moi : je ne suis ni un érudit, ni un savant, et il n’y a pas grande originalité dans mes idées. D’où vient donc que, grâce à Dieu, mes idées aient été si efficaces? d’où viennent ces antipathies et ces sympathies qui témoignent que, grâce à Dieu encore, je ne suis jamais indifférent à mes lecteurs? Mais cela vient de la passion, cela vient du ton.
Non, non, ami, je ne suis pas un philanthrope. Je sens trop la faim et la soif de Dieu pour aimer les hommes à la manière philanthropique. Il faut semer parmi les hommes des germes de doute, de méfiance, d’inquiétude et même de désespoir — pourquoi non? oui, même de désespoir ! — et s’ils perdent ainsi ce qu’ils appellent le bonheur, et qui en réalité n’est point le bonheur, rien n’est perdu.
Et surtout et avant tout ne vivons pas en paix avec tout le monde. Vivre en paix avec tout le monde? Horreur, horreur, horreur ! Non,, non, il ne faut pas vivre en paix ! La paix, la paix intellectuelle, veux-je dire, n’est que mensonge et somnolence. Je ne veux vivre en paix ni avec les autres ni avec moi-même.
La vérité plutôt que la paix, telle est ma devise.
Et surtout, mon ami, il y a une chose que j’ai haïe toute ma vie et que j’espère bien haïr jusqu’à ma mort, c’est lé fait de devenir le prisonnier de mon public, le fait que le chemin à suivre me soit marqué par mes lecteurs. Je ne veux pas sacrifier mon indépendance, je ne veux pas, surtout, hypothéquer mon avenir. Vous entendez? Je ne veux pas hypothéquer mon avenir. Je le veux ouvert, libre.
Que je m’aliène ainsi ' des sympathies?.. Qui' sait? Ce que je ne veux pas, c’est être indifférent au public. Sympathies ou antipathies, c’est peut-être la même chose. L’antipathie — et en avant le paradoxe ! — est une forme de la sympathie. Celui qui me lit pour s’irriter ou se dégoûter de ce que je dis ou de ma manière de le dire vaut celui qui me lit pour m’approuver. Combattre quelqu’un est une façon de l’animer et de l’appuyer.
J’ai mis dans mes livres la chaleur et la vie ; et c’est pour cette chaleur et cette vie que vous les lisez. J’ai mis, dans mes livres, de la’ passion. Passion de haine, de dédain, passion de.mépris très souvent, je ne le nie point*; mais çst-ce que la chaleur vient seülement de ce qu’on appelle amour et qui, quatrevingt-dix fois sur cent, n’est que veulerie ou faiblesse d’esprit? Et j’ai mis aussi dans mes livres mes amours, ces amours qui me font m’indigner, qui me rendent si souvent âpre, rebutant, dédaigneux. Oui, c’est par amour que je me rends antipathique, par un amour plus grand et plus pur que cette trompeuse sympathie que quelques-uns me conseillent de rechercher.
Jamais ! jamais ! jamais ! Que ces apostolats restent à d’autres. Chacun a sa destinée.
Connais-tu, mon ami, le Brand d’Ibsen, cet admirable, ce grandiose Brand? Il ne te paraîtra pas sympathique, sûrement, et tu t’expliqueras que son
peuple, le peuple dont il était pasteur, ait fini par le laisser seul. Et dans quelle solitude !
Et ce n’est pas présomption de supériorité, non, ne crois pas cela. Si tu soupçonnes une telle chose, c’est que tu ne me connais pas. Non, ce n’est pas cela. Je ne condamne pas ta doctrine, je n’estime pas comme mauvais les conseils que tu me donnes ; ce que je te dis, c’est qu’ils ne me servent de rien. Ce que je te dis, c’est que tu t’es trompé à mon égard. Et non pas faute d’intelligence, non, non, mille fois non ! Tu t’es trompé parce que nous sommes partis de points de vue très différents, ou, mieux, de points de sentiments très distincts. Tu me parais être un optimiste ou, pour le moins, un homme qui croit le progrès capable d’alléger les peines humaines ; tu parles avec une certaine onction de la noble croisade de l’esprit et de la grande entreprise de la culture, et moi je crois que le meilleur de cette entreprise c’est de nous faire oublier que nous sommes nés et que nous devons mourir. Je te le confesse, j’ai un sentiment tragique de la vie. Je te l’assure sans présomption ni pédanterie, parce que je sais que tu ne douteras point de ma loyauté.
Cette âcreté qui te déplaît si fort dans mes écrits, je l’ai accrue en l’exerçant contre moi-même. Je suis l’épée et la meule et j’aiguise mon épée sur moimême. C’est ainsi que je me consume autant à jouer de l’épée qu’à aiguiser l’épée dont je me sers.
S’il faut te dire la vérité, ce qui me peine et me blesse, c’est de voir que les hommes marchent avec autant de confiance que s’ils marchaient sur un sol ferme, les uns pleins de foi en leurs préjugés ou antipréjugés religieux, les autres esclaves de la science, d’autres encore esclaves de l’ignorance, tous esclaves. Je veux qu’ils doutent, je veux qu’ils souffrent, je veux surtout qu’ils désespèrent, je veux qu’ils soient
des hommes et non des amateurs de progrès. Le désespoir, quoique résigné, est peut-être l’état le plus élevé de l’homme.
Dieu, mon ami, ne m’a pas mis au mondé pour être un apôtre de la paix, ni pour récolter des sympathies, mais pour semer les inquiétudes et l’irritation et pour supporter l’antipathie. Celle-ci, l’antipathie, est le prix de ma rédemption.