ÉLOGE DE LA FAINÉANTISE
Miguel de Unamuno passe couramment pour se plaire dans le culte du paradoxe : nombre de lecteurs considèrent son originale façon de voir la vie et les hommes comme une attitude voulue, qu’il se serait composée à plaisir, dans le seul but d’agacer les bonnes gens qui pensent trop bourgeoisement. Une opinion semblable ne fait pas beaucoup d’honneur à ceux qui l’ont émise, car, s’il est un écrivain sincère, épris du vrai, passionné pour les grandes idées, même quand elles contrarient son propre idéal, c’est bien Unamuno : il va sans dire maintenant que, n’ayant pas la bosse du respect, il ne se gêne point pottr prendre le contre-pied de l’opinion commune, laquelle est souvent plus soucieuse d’ordre et de quiétude qu : amoureuse de vérité ou de grandeur
Un jour, ainsi que je l’ai déjà dit, peut-être pour se couler définitivement dans' l’esprit des gens compassés et rigoristes, Unamuno ne s’est-il pas avisé de plaider la cause d’un vice qu’il considère comme très utile : la fainéantise? Dans un soliloque tout orné de jolis aperçus, il se propose de louer comme elle le mérite cette aimable calomniée; il veut nous convaincre d’une vérité mal comprise, pour ne pas dire obscurcie; c’est que les paresseux sont indispensables au progrès scientifique. Et pourquoi pas, après tout? Poilr s’exercer, l’activité humaine affecte les aspects les plus divers. Ne lui arrive-t-il pas de cacher souvent son effort sous une apparente paresse? C’est du moins ce qu’ Unamuno a voulu nous persuader, avec beaucoup de logique, d’ailleurs. Nous donnons l’essentiel de ce curieux plaidoyer :
L’oisiveté facteur de civilisation.
Il y a des formes d’activité très intense qui peuvent s’exercer sous une apparente paresse.
Après tout, c’est aux paresseux, aux oisifs que l’on doit la civilisation. La civilisation a commencé le jour où un homme, ayant soumis un autre homme à l’esclavage en l’obligeant à travailler pour deux, le premier, enfin délivré de l’effort pour gagner son pain, put contempler les étoiles et se demander :
— Pourquoi tournent-elles ainsi? pourquoi sontelles ici maintenant? pourquoi seront-elles là-bas tout à l’heure?
Dans ma ville natale, à Bilbao, on a un certain culte pour l’activité, pour le travail, et cependant il y a beaucoup de flâneurs — comme il est naturel qu’il y en ait dans une ville si laborieuse. Mais ces flâneurs, pour faire croire qu’ils travaillent, ont l’air toujours pressé, quand ils passent dans les rues. Lorsque vous en voyez un qui marche à toute vapeur, bousculant tous les gens qu’il croise, vous pouvez être certain que ,c’est un paresseux. Il veut faire croire qu’il est très occupé.
Si, dans quelques peuples travailleurs, surgissent certaines formes élevées de la culture, dans l’art, dans la science, dans les lettres, ce n’est pas précisément parce qu’ils sont plus travailleurs, mais parce qu’ils comptent plus d’oisifs, plus de paresseux. Un certain nombre de paresseux sont nécessaires au développement d’une haute culture. Les bourdons forment l’aristocratie de la ruche.
Le travail pour le travail.
Nombre de gens censurent ceux qui ne se proposent pas un but dans la vie ; mais eux, à leur tour, ne
s’en proposent pas un non plus ; ils travaillent pour travailler, pour ne pas s’ennuyer. Une fois, dans un cèrele dont je faisais partie, on critiquait quelqu’un quand un assistant prit sa défense en disant : « Ce qu’on ne peut nier, après tout, c’est qu’il soit un homme très travailleur. Il est toujours à étudier... » Mais un autre lui répliqua aussitôt : « Évidemment, il n’a pas autre chose à faire ! »
Une chose qui m’a toujours indigné, c’est la fameuse fable de la cigale et la fourmi. L’égoïsme et l’inhumanité de celle-ci sont bien manifestes : car le fait est que, tandis qu’elle travaillait, elle se récréait avec le chant de la cigale.
Je ne sais qui a dit : « Les plus grandes prouesses du courage sont filles de la peur » ; et si personne ne l’a dit avant, moi je le dis, et c’est la même chose. On peut dire de même que les efforts les plus féconds de l’esprit humain sont fils de la paresse, de la fainéantise. L’homme travaille pour s’éviter du travail, il travaille pour n’avoir pas à travailler. Car c’est incroyable le nombre de travaux auxquels l’homme se soumet pour ne point travailler.
Et puis après tout qui sait ce que c’est que de travailler ou de ne pas travailler?
L’art de consommer.
Pour qu’un peuple se civilise et pour qu’il augmente sa culture, il importe plus qu’il apprenne à consommer qu’à produire. J’ai un ami très cultivé, de goûts très raffinés, à la fois délicat et subtil, qui passe sa vie à voyager, à lire, à entendre de la musique, à visiter des musées, etc. Quand on lui jette à la face son apparente inutilité en lui disant : « Et vous, qu’est-ce que vous produisez? » il répond, imperturbable : « Moi? Je ne produis pas, je consomme. »
Et "quand on lui demande s’il n’écrit pas : « Non, répond-il, je n’écris point. Mais j’admire ceux qui écrivent bien. Mon métier, c’est celui d’admirateur, ou, si vous voulez, de lecteur. » Or, cet homme pousse les autres à l’activité et il en a orienté plus d’un. Ses conversations sont un enchantement et un excitant. Moi du moins je lui dois beaucoup.
Le fainéant Socrate.
Et Socrate? qu’était-il de plus qu’un fainéant? On n’a pas souvenir d’une seule œuvre de sculpture laissée par lui, bien qu’il ait été sculpteur. S’il n’écrivit jamais rien, je tiens pour moi que ce fut par fainéantise, pour n’avoir pas la peine de saisir la plume. Le temps qu’il aurait pu employer à écrire, il 1’employait à rêver, en quête d’un jeune homme avec qui causer de tout le divin, de tout l’humain. S’il vivait de nos jours, vous le verriez constamment dans quelque café, en train de bavarder avec d’autres fainéants comme lui. Et combien de Socrates ne meurent-ils pas sans que nous sachions rien de leur énorme labeur, faute d’un Platon ou d’un Xénophon qui nous le conserve par écrit !