LE PROBLÈME DE LA DESTINÉE
Le problème de la destinée inquiète peu ceux qui n’en ont jamais compris V importance et la haute vcdeur, et dont la sagesse, faite de modération dans la pensée et dans les actes, s’accommode sans peine de la banale réalité, de toutes les torpeurs quotidiennes, sans chercher au delà quoi que ce soit de vivifiant et d’exaltant pour la conscience. Miguel de Unamuno se passionne au contraire pour toutes les illusions spirituelles au travers desquelles il voit poindre le mirage réconfortant d’une survie. Ce n’est pas qu’il ne se laisse jamais visiter par le doute, et qu’une intime tragédie ne se déroule parfois dans son âme, mettant aux prises les aphorismes décourageants de la raison et le « désir de persévérer dans son être » si souvent proclamé par Spinoza. Seulement , Unamuno fait sienne la maxime d’Obermann : « L’homme est périssable. — Il se peut; mais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice ». On en pressent toutes les conséquences pour la théorie de l’écrivain sur notre destinée, sur le « problème pratique », théorie qui néglige et dédaigne toutes les affirmations rationalistes afin de chanter comme le seul but digne de l’homme la soif d’immortalité.
Le sentiment tragique de la vie. ,
Un pédant, voyant Solon pleurer la mort de son fils, lui dit :V Pourquoi pleures-tu ainsi, si cela ne sert à rien? » Et le sage de lui répondre : « Mais
pour cela précisément, parce que cela ne sert à rien. » Il est clair que pleurer sert à quelque chose, ne seraitce qu’à notre soulagement; mais on voit bien le sens profond de la réponse de Solon à l’impertinent. Je suis convaincu que nous résoudrions beaucoup de choses si, sortant tous dans la rue et mettant en lumière nos peines (qui formeraient alors une seule peine commune), nous nous mettions à les pleurer en commun et à crier vers le ciel et à appeler Dieu. Ce qu’il ÿ a de plus sacré dans un temple, c’est que c’est le lieu où l’on va pleurer en commun. Un Miserere que chante en commun une multitude fouettée par le destin vaut autant qu’une philosophie. Il ne suffit pas de soigner la peste, il faut savoir la pleurer. Oui, il faut savoir pleurer! C’est peut-être la suprême sagesse. Pourquoi ? Demandez-le à Solon.
Il y a quelque chose que, faute d’un autre nom, nous appellerons le sentiment tragique de la vie, qui entraîne après soi toute une conception de la vie même et de l’univers, toute une philosophie plus ou moins formulée, plus ou moins consciente. Et ce sentiment, non seulement peuvent l’avoir et l’ont des individus, mais aussi des peuples entiers. Et ce sentiment, plus qu’il ne jaillit des idées, détermine celles-ci, même quand ces idées réagissent sur lui en le corroborant. Parfois il peut provenir d’une maladie adventice, d’une dyspepsie, par exemple; mais d’autres fois il est constitutionnel. Et il ne sert de rien de parier, comme nous le verrons, d’hommes sains et malades. À part Nque nous n’avons pas de notion de la santé qui serve de norme, personne n’a prouvé que l’homme doive être naturellement joyeux. Il y a plus : l’homme, par ce fait qu’il est homme, qu’il a conscience, est déjà, par rapport à un âne ou à un crabe, un animal malade. La conscience est une maladie.
Il y a eu, parmi les hommes en chair et en os, des exemples typiques de ceux qui ont le sentiment tragique de la vie. Je me rappelle maintenant Marc- Aurèle, Saint Augustin, Pascal, Rousseau, René , Obermann , Thomson, Léopardi, Vigny, Lenau, Kleist, Amiel, Quental, Kierkegaard, tous hommes chargés de sagesse bien plus que de science.
Il y aura bien quelqu’un pour croire que l’un quelconque de ces hommes adopta son attitude — comme si on pouvait adopter une attitude de ce genre comme on adopte une posture du corps ! — pour attirer l’attention ou peut-être pour flatter les puissants ou même ses chefs, car il n’est rien de plus sot que l’homme quand il se met à supposer des intentions étrangères. Mais honni soit qui mal y pense! *
Le Paradis perdu.
Peut-être les réflexions que je fais paraîtront-elles avoir un caractère morbide. Morbide? Mais qu’est-ce que la maladie? Qu’est-ce que la santé?
Et peut-être que la maladie elle-même est la condition essentielle de ce que nous appelons progrès, et le progrès lui-même une maladie.
Qui ne connaît la tragédie mythique du Paradis?
Nos premiers parents vivaient dans celui-ci en état de parfaite santé et de parfaite innocence. Jahwé leur permettait de manger les fruits de l’arbre de vie ; il avait tout créé pour eux ; il leur défendit seulement de toucher à l’arbre de la science du bien j et du mal. Mais eux, tentés par le serpent, modèle de ‘ prudence suivant le Christ, goûtèrent le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal. Alors ils furent sujets à toutes les maladies et à celle qui est le couronnement et l’achèvement de toutes, la mort;
et au travail, et au progrès. Car, selon cette légende, c’est dans le péché originel que le progrès aurait sa racine. Ainsi la curiosité de la femme, d’Eve, la créature la plus soumise aux nécessités organiques et conservatrices, entraîna la chute et, avec la chute, la rédemption, qui nous mit dans le chemin de Dieu, nous permettant d’aller à Lui, d’être en Lui,
D’après une autre version de notre origine.
Voulez-vous une autre version de notre origine? Soit. Suivant celle-ci, l’homme n’est en réalité qu’une espèce de gorille, orang-outang, chimpanzé ou quelque chose de semblable. Un jour un singe anthropoïde eut pour progéniture un être qui, au point de vue strictement animal, ou zoologique, était malade, vraiment malade ; or, cette maladie devint, outre un signe de faiblesse, un avantage pour la persistance, pour l’existence. Le seul mammifère vertical, l’homme, finit par se tenir droit. La station droite l’affranchit du besoin de s’appuyer sur les mains pour marcher ; il put ensuite opposer le pouce aux quatre autres doigts, il parvint à saisir les objets et put se fabriquer des ustensiles ; car on sait que les mains sont de grandes forgeuses d’intelligence. Et cette même attitude donna aux poumons, à la trachée, au larynx et à la bouche l’aptitude au langage articulé ; et la parole est intelligence. Et cette position faisant aussi que' la tête est placée verticalement sur le tronc, elle permit d’avoir plus de poids et un plus grand développement à celle-ci, qui est le siège de la pensée. Mais cela nécessitait des os pelviens plus résistants et plus durs que dans les espèces où le tronc et la tête reposent sur les quatre extrémités ; et alors la femme, auteur de la chute selon la Genèse, dut, dans l’enfantement,
donner issue, entre des os plus durs, à un être de tête plus grosse. C’est ainsi que Jahwé la condamna, pour avoir péché, à enfanter dans la douleur.
L’homme est un être malade.
Le gorille, le chimpanzé, l’orang-outang et leurs congénères doivent considérer l’homme comme un pauvre animal malade, qui emmagasine même ses morts. Pourquoi?
Et cette maladie première, et toutes les maladies qui s’ensuivent, ne sont-elles donc pas le principal élément du progrès? L’arthritisme, par exemple, infecte le sang, y introduisant des cendres, des scories d’une imparfaite combustion organique ; mais cette impureté même ne rend-elle pas par hasard ce sang plus excitant? Ce sang impur, et précisément à cause de son impureté, ne provoque-t-il donc pas une cérébration plus aiguë? L’eau chimiquement pure est impotable. Et le sang physiologiquement pur, n’est-il peut-être pas inapte également au travail cérébral chez le mammifère vertical, qui ne vit que de la pensée?
L’histoire de la médecine, d’autre part, nous enseigne que le progrès ne consiste pas tant à expulser de nous-mêmes les germes de la maladie, ou plutôt les maladies elles-mêmes qu’à les adapter à notre organisme, l’en enrichissant parfois, à les macérer dans notre sang. Quelle autre chose signifient la vaccination et tous les sérums, et quelle autre chose signifie l’immunisation par le cours du temps?
Si cette question de la santé n’était pas une catégorie abstraite, quelque chose qui ne rentre pas dans les faits donnés, nous pourrions dire qu’un homme parfaitement sain ne serait pas un homme, mais un animal irrationnel. Irrationnel faute de
quelque maladie qui anime sa raison. Et c’est une véritable maladie, et tragique certes, que celle qui nous donne l’appétit de ' connaître, par goût de la connaissance même, et pour la volupté de savourer le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal.
« Tous les hommes tendent naturellement à connaître » ; ainsi commence la Métaphysique d’Aristote, et, depuis lors, on a répété des milliers de fois que la curiosité ou le désir de savoir qui, suivant la Genèse, poussa notre première mère au péché, est l’origine de la science.
Le duel entre la vie et la raison.
L’accord et l'harmonie ne peuvent persister 'entre la raison et la vie, entre la philosophie et la religion. Et la tragique histoire de la pensée humaine n’est au fond que celle d’une lutte, entre la raison et la vie, celle-là s’efforçant de rationaliser celle-ci en la faisant se résigner à l’inévitable, à la mortalité ; celle-ci, la vie, s’efforçant de vitaliser la raison en l’obligeant de servir d’appui à ses aspirations vitales. Et c’est l’histoire de la philosophie, inséparable de l’histoire de la religion.
Le sentiment du monde, de la réalité objective, est nécessairement subjectif, humain, anthropomorphique. Et toujours, en face du rationalisme, se lèvera le vitalisme ; toujours la volonté se dressera contre la raison. D’où le rythme de l’histoire de la philosophie et la succession de périodes où la vie s’impose en produisant des formes spiritualistes, et d’autres où la raison s’impose en produisant des formes matérialistes, bien que l’une et l’autre de ces formes de croyances se déguisent parfois sous d’autres noms. Ni la raison ni la vie ne se donnent jamais pour vaincues.
Comme le penseur, malgré tout, ne laisse pas d’être homme, il met la raison au service de la vie, qu’il le sache ou non. La vie trompe la raison et la raison trompe la vie. La philosophie scolasticoaristotélicienne, au service de la vie, forgea un système téléologico-évolutionniste de métaphysique, en apparence rationnel, qui pût servir d’appui à notre aspiration vitale. Cette philosophie, base du surnaturalisme orthodoxe chrétien, soit catholique soit protestant, n’était au fond qu’une ruse de la vie pour obliger la raison à l’appuyer. Mais celle-ci l’appuya tant qu’elle finit par la pulvériser.
J’ai lu que l’ex-carmélite Hyacinthe Loyson disait qu’il pourrait se présenter tranquillement à Dieu, parce qu’il était en paix avec sa conscience et avec sa raison. Avec quelle conscience? avec la conscience religieuse? Alors je ne comprends pas. Car on ne peut servir deux maîtres, et moins que jamais lorsque ces deux maîtres, bien qu’ils signent des trêves et des armistices et des compromis, sont ennemis parce que leurs intérêts sont opposés.
Il ne manquera pas quelqu’un pour répondre à tout cela que la vie doit se soumettre à la raison ; à quoi nous répondrons que personne ne doit ce qu’il ne peut, et la vie ne peut se soumettre à la raison. « Elle le doit, donc elle le peut », répliquera quelque kantien. Et nous lui contre-répliquerons : « Elle ne le peut, donc elle ne le doit. » Et elle ne le peut pas parce que le but de la vie est de vivre et non de comprendre.
La salvatrice incertitude.
Rigoureusement parlant, ce n’est pas que la raison nous conduise au scepticisme. Non ! La raison ne me conduit ni ne peut me conduire à douter de
son existence ; mais où la raison me conduit, c’est au scepticisme vital ; mieux encore, à la négation vitale ; non pas à douter, mais à nier que ma conscience survive à ma mort. Le scepticisme vital vient du choc entre la raison et le désir. Et de ce choc, de cette étreinte entre le désespoir et le scepticisme, naît la sainte, la douce, la salvatrice incertitude, notre suprême consolation.
Dans un recoin, le plus caché de son esprit, sans qu’il le sache peut-être lui-même, celui qui pense qu’avec sa mort finissent pour toujours sa conscience personnelle et sa mémoire, dans ce recoin, il lui reste une ombre, une ombre vague, l’ombre d’une ombre d’incertitude, et tandis qu’il se dit : « Allons ! il faut vivre cette vie passagère, puisqu’il n’y en as pas d’autre ! » le silence de ce recoin caché lui dit : « Qui sait? » Il croit ne pas l’entendre, mais il l’entend tout de même. Et dans un repli de l’âme du croyant qui garde le plus de foi dans la vie future, il y a aussi une voix étouffée, voix d’incertitude, qui lui chuchote à l’ouïe spirituelle : « Qui sait?... » Ces voix sont peut-être comme le bourdonnement d’un insecte quand le vent mugit dans les arbres de la forêt ; nous ne nous rendons pas compte de ce bourdonnement, et cependant, joint au fracas de la tourmente, il arrive jusqu’à notre oreille. Sinon, comment pourrions-nous vivre sans cette incertitude?
Le « Cela est-il? » et le « Cela n’est-il pas? » sont les bases de notre vie intime. Peut-être y a-t-il un rationaliste qui n’a jamais vacillé dans sa conviction de la mortalité de l’âme, et un vitaliste qui n’a jamais vacillé dans sa foi en l’immortalité ; mais cela veut dire seulement que, de même qu’il y a des monstres, il y a aussi des stupides affectifs ou de sentiment, si intelligents qu’ils soient, et des stupides
intellectuels, pour si grande que soit leur vertu. Mais je ne puis croire ceux qui m’assurent que jamais, pas même durant l’espace d’un rapide clin d’œil, ni dans les heures de solitude ou de tourment, cette rumeur de l’incertitude n’a effleuré leur conscience. Je ne comprends pas les hommes qui me disent n’avoir jamais été tourmentés par la perspective de l’au delà de la mort, ni par l’inquiétude de leur propre anéantissement ; et pour ma part je ne veux pas mettre la paix entre mon cœur et ma tête ; j’aime mieux qu’ils luttent entre eux.