LA MOUCHE DE M. LETORTU
Quand monsieur Letortu se couche, Il pense endormir son ennui ; Mais une coquine de mouche Vient bourdonner autour de lui.
Bji...
La mouche lui dit à l'oreille :
« L'ami, l'ami, tu n'es pas beau :
Voyez le drôle de museau, Quand il sommeille ! >»
— Te tairas tu, Mouche de monsieur Letortu ?
-Bji.
— « Que me veut cette impertinente ?
Va-t-en, mouche du diable, sors !
Je n'aime pas qu'on me plaisante ; Je suis grave lorsque je dors. »
Bji.
Aussitôt la mouche de dire :
« Histrion, sois grave, tant mieux ; C'est justement ton sérieux Qui me fait rire. »
— Te tairas-tu.
Mouche de monsieur Letortu ?
- Bji.
• — « Je suis riche et ne puis comprendre Cette étrange inquisition :
Si le sommeil était à vendre, J'en aurais pour un million. »
Bji.
— « L'ami, l'ami, ton or est louche ; Tu l'as gagné, par quel moyen ?
Ne le dis pas ; Dieu le sait bien Et moi, ta mouche. >>
Te tairas-tu.
Mouche de monsieur Letortu ?
- Bji.
— « Une chose me contrarie :
J'ai trop longtemps boudé le roi.
Pour servir encor ma patrie.
J'accepterais un bon emploi. »
Bji.
— « Voyez-vous ces petits apôtres Qui servent leur bourse et le roi ?
Nous saurons nous passer de toi
Et de bien d'autres. «
— Te tairas-tu.
Mouche de monsieur Letortu ?
-Bji.
— « C'en est trop, et, sur ma parole, Tu me le paîras, cette fois. »
Il se lève... La mouche vole ;
Mais elle est prise entre deux doigts.
Bji.
La mouche expire sans défense ; Mais elle dit en bourdonnant :
« Où placeras-tu maintenant Ta conscience ? »
— Te tairas-tu,
Mouche de monsieur Letortu ? ^
I. Les Commentaires inédits donnent ce détail: «Henri de Bornier m'a fait reprendre cette chanson que j'avais presque oubliée, en m'ai&rmant qu'elle est une de mes meilleures. »