LA DEMOISELLE DU CHATEAU
La demoiselle du château S'assied pensive à sa fenêtre.
Elle voit les gens du hameau Monter, descendre et disparaître Sur les deux versants du coteau.
« Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est Mathurin, le gros fermier :
« Beau temps, dit-il, pour un rentier, Mais non pour l'avoine en javelle.
Le froment que j'ai récolté Rapporte moins qu'il a coûté.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est le médecin du canton
Monté sur son cheval breton :
« Je vais, dit-il, où l'on m'appelle, Un jour ici, demain là-bas ; La fièvre ne pardonne pas.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est la laitière au teint vermeil ; Elle chemine en plein soleil ;
Son grand chapeau lui sert d'ombrelle.
« Je n'ai vendu que la moitié De notre lait. C'est grand'pitié.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est un berger menant troupeau :
« Je vais, dit -il, vendre un agneau, Ce pauvre petit-là qui bêle Oh ! voyez- vous le cœur se fend.
Car un agneau, c'est un enfant.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
— « Bonjour, ma bonne demoiselle. »
C'est le vieux curé du pa3/s :
« Je vais chez la mère Louis Recevoir son âme immortelle.
Elle avait quatre-vingt-trois ans.
Priez pour les agonisants.
Adieu, ma bonne demoiselle. »
Adieu, la bonne demoiselle.
Berthe rentre et pense tout bas Que chacun travaille ici-bas.
« A quoi suis-je bonne ? dit-elle ; J'irai voir mes pauvres demain. »
Une voix répond du chemin :
« Merci, ma bonne demoiselle. »
LE BONHOMME SÊRAPHL\.
Dans ma ville de province.
Étant enfant j'ai connu, Un vieUlard petit et mince Dont le nom m'est revenu.
Il s'habillait à la mode Des écoliers ; mais enfin Il était vieux comme Hérode, Le bonhomme Séraphin.
Et nous disions au coUège Que ses cheveux fins et longs, Ayant traversé la neige, Étaient redevenus blonds.
Notre tête est une cage Faite pour un hôte ailé, Elle a perdu son usage Quand l'oiseau s'est envolé.
Dans sa folie ingénue, Le pauvre vieillard disait Sa jeunesse revenue :
Est-ce lui qui s'abusait ?
Avec ses traits doux et blêmes Il inspirait la pitié :
Les petits enfants eux-mêmes L'avaient pris en amitié.
Tous les jours, quand la cohorte Des écoliers matineux Rasait le seuil de sa porte, Il prenait rang avec eux.
Puis, dans un coin de la classe, Sans se distraire un moment, Toujours à la même place, Il ouvrait son rudiment.
Puis enfin, quand les aiguilles Marquaient midi, grave et lent, Il allait jouer aux billes Ou guider un cerf -volant.
Ainsi d'année en année.
Il suivait le même cours.
Et la classe terminée
Pour lui commençait toujours.
Un matin, le vieil élève
A son banc ne parut pas :
Il avait, comme en un rêve, Passé de vie à trépas.
Et les enfants de la ville, Qui le croyaient endormi, Jusqu'à son dernier asile Conduisirent leur ami.
Si le ciel, en ma vieillesse,
.Devait briser la cloison
Qui tient captive l'hôtesse
Que j'appelle ma raison,
Au moins, dans son inclémence,
Qu'il adoucisse ma fin.
En m'accordant la démence
Du bonhomme Séraphin !
Et parmi la bande folle.
Je veux qu'il me soit permis
De retourner à l'école
Avec mes petits amis.
LA VIGNE VENDANGÉE.
Trois jours le raisin a bouilli Au sein de la cuve profonde.
Le vigneron lâche la bonde.
Et le vin brûlant a jailli.
Enfants, votre épaule est chargée Du plus précieux des fardeaux.
Allez ; remplissez les tonneaux ; La vigne est vendangée.
Laissez faire le vin nouveau ; Il travaille encore et fermente.
Rejetant sa lave écumante Et baissant son propre niveau.
Il se purge de nos souillures ; Comme le cœur loyal et sain.
Il sait repousser de son sein Les écumes impures.
O vin ! un jour tu partiras A travers les mers azurées.
Pour porter aux froides contrées.
Un rayon de nos doux cUmats.
Ainsi, l'œil vif et le pied leste.
S'en vont les voyageurs joyeux :
Ils font, en chantant, leurs adieux ; C'est la douleur qui reste.
J'ai voulu seul et d'un pas lent Revoir la vigne dépouillée ; Une brume froide et mouillée L'enveloppait d'un crêpe blanc.
C'était une mère privée Des bruns enfants qu'elle allaitait ; L'oiseau qui dans les bois chantait A perdu sa couvée !
Pourquoi faut-il entretenir La blessure qu'on sait mortelle ?
Toujours une douleur nouvelle Ramène un ancien souvenir ; C'est elle encor, mais bien changée :
Nos saisons n'ont pas de retour.
Envolez-vous, mes chants d'amour :
La vigne est vendanofée ^.