PAULO MAJORA
Les plaintes de la Terre
La Terre, un jour, dit : « Je m'épuise En efforts constamment détruits. A quoi sert donc que je produise Les blés, les herbes et les fruits, Si l'orage et la sécheresse, Si la gelée ou la chaleur Doivent atteindre ma richesse Dans la racine ou dans la fleur ?
Toujours, toujours, je recommence Et mon labeur et mes combats.
Le Ciel a tué la semence Tout vient d'en bas ! »
Le Ciel entendit cette plainte
Et se ferma.
Toute lumière fut éteinte,
Rien ne germa.
Alors la Terre, désolée, D'un cri profond fit retentir Les monts, la plaine et la vallée, Cri d'angoisse et de repentir :
« O Ciel, ta vengeance est cruelle ; Rends-moi tes bienfaits, tes fléaux, L'hiver à la neige annuelle, Le printemps aux rudes travaux.
Rends-moi la tempête suivie De ton soleil fécond et chaud ; Rends-moi la lumière et la vie.
Tout vient d'en haut ! »
Un peu de politique
Or donc je suis un bonhomme vulgaire, Borné de sens et dépourvu de goût.
D'opinions, ma foi, je n'en ai guère.
Et je n'ai pas de principes du tout.
J'ai tout au plus de vagues sympathies Pour les vieux chefs qui devraient nous guider. J'entends les voix qui d'en haut sont parties, Et j'obéis, ne sachant commander.
Les questions soi-disant sociales
N'entrent pas bien dans mon cerveau trop lourd.
Je n'ai pas fait d'études spéciales ;
Je suis muet pour avoir été sourd.
La politique est l'art par excellence Qui réunit toutes les facultés.
Il faut avoir une rare insolence Pour aspirer à ces sublimités :
L'esprit humain, la morale, l'histoire.
Le droit des gens, Barème avec Cujas, Machiavel avec l'art oratoire.
Le point, la quinte et le quatorze d'as !
Qu'ils sont heureux les gens des grandes villes,
Lyon, Marseille, Avignon et Paris !
Tous orateurs, tous légistes habiles.
Tous sachant tout sans avoir rien appris !
Là, vous voyez épiciers, liquoristes.
Pharmaciens, ouvriers, artisans, Morigéner les lettrés, les artistes.
Les bons bourgeois, les braves paysans.
Ils sont bien faits pour gouverner les hommes. Ces tyranneaux, ces voyous oppresseurs.
Qui vont disant : « Faites place ! nous sommes Les Souverains et les Libres-Penseurs ! »
Le virus
Le bon Dieu dit un jour : « Dans mon vaste univers Je vois une infime planète, Une miette Où se trouvent groupés cent atomes divers. J'y veux choisir un point imperceptible Dont je ferai le pays des heureux :
France sera vaillante, indestructible
Et perfectible ; Français seront aimables, généreux Et valeureux Plus qu'aucun peuple de ce monde.
Leur gloire sera sans seconde. »
Satan bondit de rage : « On ne peut empêcher, S'écria-t-il, l'effet d'un arrêt despotique ; Mais contre les Français je veux me revancher En leur inoculant le virus diabolique. » Ce disant, il lâcha sur eux la Politique. C'est depuis lors que grâces à Satan, La France et les Français furent divisés en : Monarchistes, Opportunistes, Communistes, Bonapartistes, Anarchistes, Légitimistes, Nihilistes, Orléanistes, Sociahstes, Positivistes, Collectivistes, Possibilistes, Et les autres rimes en istes, En attendant les Impossibilistes.
Le Mélophobc
Fugue de Nice
Adieu, Je pars ! Le noir destin M'a frappé d'une maladie Qui vient du grec et du latin.
Du diable aussi, c'est bien certain, Et qu'on nomme Musicalgie Ou bien plutôt Mélophobie :
C'est le délire musical.
C'est l'universel bacchanal, Oral, vocal, instrmn entai.
Et dans tous les cas infernal, Qui s'est abattu cette année Sur notre rive fortunée
A tous les plaisirs destinée
(Je devrais dire condamnée).
Oui, ces tapeurs, grinceurs, racleurs,
Raseurs, pleureurs, crieurs, gêneurs,
Ont enfoncé dans mes oreilles
Des sonorités sans pareilles,
Trois-temps, quatre-temps, contre-temps,
Trios et quatuors battants,
Concertants et déconcertants !
Quoi ! Je devrai toujours entendre
Cet orgue toujours d'Alexandre,
Ce piano toujours d'Erard,
Ce violon toujours criard,
Cet alto toujours nasillard.
Ce larmoyant violoncelle.
Moitié vielle, moitié crécelle,
Qui me tiennent abasourdi.
Tout alourdi, tout étourdi ;
Au moins une fois le lundi.
Une fois ou deux le mardi.
Deux ou trois fois le mercredi,
Trois ou quatre fois le jeudi.
Quatre ou cinq fois le vendredi.
Cinq ou six fois le samedi ;
Et la tapageuse avalanche
N'a pas le respect du dimanche.
Comme les politiciens
Dégoûtent de la politique,
De même les musiciens
M'ont dégoûté de la musique.
Je n'en veux plus, je n'en veux plus !
Ce que c'est pourtant que l'abus !
Eh quoi ! la musique elle-même !
0 Polymnie, ô toi que j'aime,
Me pardonnes-tu ce blasphème ?
On prétend que les confiseurs.
Quand ils prennent des employées,
Jeunes personnes peu payées.
Pour achalander leurs douceurs,
Les accablent de sucreries.
De fondants, de pralineries,
Marrons et chocolat eries.
Cette constante absorption
Va jusqu'à la profusion
Et pousse à l'indigestion ;
De sorte que ces pauvres filles
Passent à l'état de pastilles.
Et prennent en aversion
Cette échauffante nourriture
Eh bien, moi, je suis saturé
De musicale confiture ;
J'en ai le pylore écœuré, J'en ai l'estomac ulcéré, Bonbonne, brûlé, délabré.
Finalement indigéré.
Il faut, il faut que je m'insurge, Que de bas en haut je me purge.
Je veux aller par monts, par vaux, Entendre les bœufs et les veaux.
Le hennissement des chevaux.
Les bruits de l'air dans la ramure, Les pinsons dans les aubépins.
L'orgue du vent dans les sapins.
Le hanneton dans la verdure ; Je veux aller loin des humains Écouter par les grands chemins Ta grande chanson, ô Nature !
t Poètes et Pianistes
Les poètes du jour sont comme les pianistes. Le dernier qu'on entend est toujours le plus fort ; Ce sont des charlatans et des équilibristes Qui pèsent sur la note et tapent sur l'accord.
Fort ! voilà bien le mot que le vulgaire admire. Être fort, exploiter le clinquant et le bruit ! Entendons-nous pourtant : l'art est fait pour séduire ; Or la force épouvante, et la grâce séduit.
Sur un sujet quelconque, ils font des vers sublimes, Cachant leiir nudité sous un grand parasol. Ils font des tours de force au-dessus des abîmes Et dansent sur la corde à cent mètres du sol.
A l'un, peu de pensée, à l'autre peu d'idées : C'est un jeu persistant de notes ou de mots ; Par le hasard leur tête et leurs mains sont guidées ; Ils soufflent dans la trompe et cassent des grelots.
Ils tourmentent l'esprit et percent les oreilles ; L'impossible leur plaît ; le danger leur est doux. Ils sont tous étonnants, ils font tous des merveilles ; Mais étant tous parfaits, ils se ressemblent tous.
Lorsque j'entends un maître en cet art dérisoire, Toujours je me demande avec anxiété S'il descend du Parnasse ou du Conservatoire, S'il porte son brevet et s'il est patenté.
Ce sont des combattants plutôt que des artistes, Ils ont le front superbe et le verbe éclatant. Les poètes du jour sont comme les pianistes, Le plus fort est toujours le dernier qu'on entend.
Oh ! que j'aimerais mieux, puisqu'il s'agit d'artistes, Celui qui, sans effort ni recherche d'effets. Ferait des vers naïfs, et des chants gais ou tristes Que chacun se croirait capable d'avoir faits !...
Le mal présent
Je n'oublierai jamais une époque assez bête.
Celle où toute la France avait le Diabète.
Les gens ne s'abordaient en ville qu'en disant :
« Je suis perdu ; j'ai trente ou quarante pour cent. »
Point n'était question de change ni de lucre :
On fixait seulement la quotité du sucre.
Les médecins ont eu de tout temps le talent
De faire naître à point un fléau circulant,
Sachant pertinemment que s'il est à la mode.
Chacun voudra l'avoir durant la période,
Et qu'ils ont dans la main un moyen assuré
De guérir galamment un cas désespéré.
Nous avons eu jadis l'ère des poitrinaires.
Les toussants, les crachants, les valétudinaires.
Qui, dans le monde, avec leurs airs intéressants
Dégottaient les communs, les gais et les puissants.
En autre temps, régnait avec même énergie
Le Rhumatisme ensuite appelé Névralgie.
Puis, d'autres noms nouveaux. Un jour on baptisa
Le rhume de cerveau du nom de Coryza ;
Le rhume de poitrine eut sa vogue à la suite
Et dut se démarquer pour s'appeler Bronchite.
En haut, en bas, au centre, en long, large et travers.
On était tout vapeurs, tout humeurs et tout nerfs.
Une autre fois on eut Banting et sa légende,
L'embonpoint combattu par le vin et la viande.
Le patient pendant quelque temps maigrissait.
Et peu de temps après, derechef engraissait.
Comme après la Pléthore il fallait l'Anémie,
Nous eûmes à son tour cette pâle ennemie.
Force fut d'enrichir par le soufre et le fer
Le sang du genre humain devenu pauvre et clair.
Puis des maux inconnus, des cures insensées.
Cent fléaux combattus par mille panacées.
L'imagination n'a jamais inventé
Quoique ce soit passant notre crédulité.
Mais la plus sotte époque était, je le répète.
Celle où la France entière avait le Diabète.
La plus grosse sottise
« Quelle est la plus grosse sottise Que l'homme ait subie ou commise ?
— C'est... attendez, allons aux voix :
C'est la paix pour le militaire,
C'est la guerre pour le bourgeois.
Pour le marin l'air de la terre ; C'est la loi pour le malfaiteur, La vérité pour le menteur.
Pour le citoyen l'anarchie ; Pour un tel la religion.
Pour l'autre l'irréligion, L'impôt pour le propriétaire, Le loyer pour le locataire, Pour le traître la nation, Pour le voyou la monarchie ; C'est la baisse pour le haussier, C'est la hausse pour le baissier, Pour l'ouvrier la théorie, Pour l'indifférent la patrie, Le calme poiu" l'agitateur.
Le bruit pour le spéculateur.
— ■> Pardi ! La plus grande sottise.
Je pourrais dire la bêtise,
S'écria le petit Marcel, Je la connais bien, moi ! ma mère Le dit tous les jours à mon père, Surtout depuis qu'il n'est plus maire..
C'est le suffrage universel ! »
Il se fit un profond silence ; Mais, en rentrant dans sa maison, Plus d'un convint en conscience, Que le gamin avait raison.
Heureux auteur
O Spectateur, ô Spectatem, Vois cet homme' au masque mobile, Tour à tour maître et serviteur :
On applaudit sa verve habile :
C'est un acteur.
O grand Acteur, ô grand Acteur, Quel est cet oiseau qui soupire La romance du séducteur ?
On l'aime, on l'encense, on l'admire : C'est un chanteur.
O beau Chanteur, ô beau Chanteur, Quel est là-bas ce pauvre hère Sans feu, sans pain, sans éditeur ?
Va-t-il donc mourir de misère ?
C'est un auteur.
Allez, Acteur ; allez, Chanteur :
Vous passerez comme la lettre Passe dans les mains du iacteur.
L'Auteur vivra... vivra peut-être ?
Heureux Auteur !
Dans un rêve
Je vis de rien, car je vis dans un rêve.
Le vent me prend et m'emporte à son gré,
Dans un nuage avec lui je m'élève
Et je me perds dans le vide azuré.
Je vis de rien, car je vis dans un rêve.
Est-ce être heureux que vivre dans un rêve ? Je suis mon Maître et crois être mon Roi. L'arbre en sa fleur et le fruit en sa sève, Tout me paraît être créé pour moi.
Est-ce être heureux que vivre dans un rêve ?
Est-ce être fou que vivre dans un rêve ? L'aspect du ciel suffit à ma raison :
Que la nuit baisse ou que le jour se lève, C'est l'infini qui fait mon horizon.
Est-ce être fou que vivre dans un rêve ?
Conseil
N'es-tu pas bien portant ? — Si.
— Les malades, penses-y.
N'as-tu pas de bons yeux ? — Si
— Les aveugles, penses-y.
N'as-tu pas ta raison ? — Si.
— Les insensés, penses-y.
N'as-tu pas de bons bras ? — Si.
— Les infirmes, songes-y.
N'as-tu pas un denier ? — Si
— Les indigents, songes-y.