L'HISTOIRE DU MENDIANT
Jeunes gens qui chantez à table.
Prenez pitié de moi : J'ai faim.
— Non. — Laissez prendre au pauvre diable, J'ai soif, une goutte de vin.
— Non. — Ma nudité me fait honte ; J'ai froid. — Allons, c'en est assez !
— Voulez- vous que je vous raconte Une histoire des temps passés ?
— Ah ! voyons ton histoire ;
Va, nous t'écoutons tous ; Te croira qui voudra te croire ; Allons, vieÙlard, divertis-nous.
Un jour, dans un festin immense, Les grands du monde étaient assis, La richesse avec la puissance De tous temps et de tous pays.
Déjà, dans la noble assemblée.
Le plaisir allait grandissant, Lorsque, sur la porte ébranlée.
Heurta le bâton d'un passant. »
— Ah ! ah ! la bonne histoire !
Va, nous t'écoutons tous ; Te croira qui voudra te croire ; Allons, vieillard, divertis-nous.
— Alors, une voix lamentable :
« Seigneur de ce lieu, laisse-moi Prendre les miettes de la table ; Je prîrai le bon Dieu pour toi.
— Qui donc es-tu ? — Je suis ton frère.
— Toi ? Veux-tu railler, par hasard ?
Je suis l'empereur de la terre,
Et je me nomme Balthasar ! »
— Ah ! ah ! la bonne histoire !
Va nous t'écoutons tous ; Te croira qui voudra te croire ; Allons, vieillard, divertis-nous.
— « Et moi, je me nomme Lazare Tu t'en souviendras quelque jour.
Pour le pauvre tu fus avare.
Tu deviendras pauvre à ton tour.
Et vous, les heureux de la terre, N'avez- vous plus de charité ?
Qui veut soulager ma misère ?
Qui veut couvrir ma nudité ? »
— Ah ! ah ! la bonne histoire !
Va, nous t'écoutons tous ; Te croira qui voudra te croire ; Allons, vieillard, divertis-nous.
D'effroi leur âme était saisie :
(( Tiens, dit l'un, accepte mon pain.
Prends mes bijoux, dit Aspasie ;
Prends mon manteau, dit saint Martin.
Et lui, sur une ligne étroite
Promenant son bâton fatal :
« Hommes de bien, passez à droite ;
Restez à gauche, hommes de mal ! »
— Ah ! laissez votre histoire ;
Vieillard, asseyez-vous Venez, venez manger et boire.
Et priez le bon Dieu pour nous ^.
I. L'Histoire du mendiant, d'après les Commentaires inédits, « a été interdite dans les commencements de l'Empire. Mon ami Edouard Lyon, ajoute Nadaud, fut même mis en prison à Nantes pour l'avoir chantée en public sans autorisation. »