‹ Pages choisies de NadaudChapitre 29 sur 146 · LE PRINCE INDIEN · texte numérisé non relu

LE PRINCE INDIEN

Certain prince de l'Hindoustan Qui s'ennuyait comme un Sultan, Avait puisé dans ses lectures Un goût effréné d'aventures, Qui se traduisit un beau soir De la façon qu'on va savoir.

Tandis que derrière sa porte Dormait l'innombrable cohorte Des dignitaires du palais,

Chambellans, gardes et valets, Chargés de veiller sur leur maître, Crac, il saute par la fenêtre.

Le voilà courant à grands pas

Les provinces de ses États

Qu'il ne connaissait qu'en peinture,

Admirant la riche nature

Et se disant en aparté :

« Dieu ! que c'est bon, la liberté ! »

Après avoir, à perdre haleine, Franchi les monts, franchi la plaine, Il entra poudreux et crotté Dans une opulente cité, Et vit devant une boutique Des gens qui parlaient politique.

Comme il était un peu bavard.

Il trouva bon de prendre part A cet entretien populaire ; Un des boiirgeois, homme colère, Lui dit, dès le troisième mot :

« Mon ami, vous êtes un sot. »

Le prince pensa : « Sur mon âme.

Cet homme est fou : ma cour proclame Que j'ai plus d'esprit à moi seul Que mon père, que mon aïeul.

Et que toute l'espèce humaine :

C'est un fou, la chose est certaine. »

Comme il parlait ainsi tout bas.

Il aperçut quelques soldats Qui poussaient des bottes d'escrime.

« Bon, dit le prince magnanime, Cachons mon rang, et montrons-leur Ce que c'est qu'un royal tireur. »

C'est dit ; un jeune volontaire Se dispose à le satisfaire.

Son fleuret était moucheté, Par bonheur pour Sa Majesté Qui se vit battre, battre, battre Comme farine ou pierre à plâtre.

« Oh ! oh ! dit le royal tireur.

Ceci doit cacher une erreur, Car mon adresse est bien connue :

Toute ma cour est convenue Que j'étais hier un héros ; J'ai boutonné dix généraux. »

Il s'en allait, l'oreille basse.

Quand il vit sur une terrasse Des étrangers, Chinois et Grecs, Oui, graves, jouaient aux échecs.

Il monte et propose partie ; On l'accueille avec sympathie.

Il trouve vingt joueurs tout prêts ;

On commence... Dix coups après,

Le prince était mat. « Qu'est-ce à dire ?

Je suis le plus fort de l'empire.

II faut qu'on m'ait joué des tours ;

Au palais je gagnais toujours. »

Il part : au sortir de l'allée,

Il trouve une femme voilée :

« Vous plaît-il, madame, un valet ?

— Fi ! Seigneur, vous êtes trop laid.

— Quoi, laid ! Je suis laid ? dit le prince ; Voyez le goût de la province !

On m'a toujours dit à la cour Que j'étais beau comme le jour. »

Tout en s'exprimant de la sorte.

Il sent une pression forte Au talon droit : un paysan L'écrasait de son pied pesant.

« Oh ! dit le prince, prenez garde.

Mon ami, j'ai la main gaillarde, Et l'on m'a dit que, tout enfant.

J'étais plus fort qu'un éléphant. »

Lors, le paysan, sans colère.

Prend mon prince et le pose à terre.

Le malheureux, se relevant.

Se dit : « Là -bas, je suis savant.

J'ai de l'esprit, je suis sublime Aux jeux, à la lutte, à l'escrime.

De plus aussi beau que le jour...

Retournons bien vite à la cour ^ ! »

I. Voici les notes de Nadaud sur le Prince Indien, dans les Commentaires inédits : « Cette chanson fut faite le 6 juin 1859 et écrite toute d'une haleine. Je me souviens que j'avais eu ce jour-là un gros chagrin et que sous le coup j'écrivais de rage. Il faut remarquer que souvent les idées les plus plaisantes viennent dans les moments les plus douloureux.

« Cette chanson a beaucoup de rapports avec les Prés Saint- Gervais, de Sardou. Je ne sais à quelle date reporter les preniières représentations de cette comédie: aussi je crois bien que je suis arrivé le premier. Dans tous les cas je ne connaissais pas cette pièce... que je ne connais pas encore. »

LA VIEILLE SERVANTE i

Gudule est la vieille servante Qui nous tint petits en ses bras.

L'âge a rendu sa main tremblante, Un long fauteuil retient ses pas.

Elle est près du foyer qui brille, Comme un vieux portrait de famille.

Allons, Gudule, endormez-vous ; La cloche va tinter huit coups.

Dans sa pauvre tête alourdie On sent décroître la raison ; Toute la famille est grandie ; Elle est l'enfant de la maison.

Nous berçons sa triste vieillesse Comme elle lit notre jeimesse.

Allons, Gudule, endormez-vous, La cloche va tinter huit coups.

Gudule est quelquefois grondeuse, Surtout quand le temps va changer ; Nous écoutons sa voix pleureuse, Sans rire et sans nous corriger.

Chez nous, on n'oserait rien faire Sans son avis... qu'on ne suit guère.

Allons, Gudule, endormez-vous, La cloche va tinter huit coups.

Nous lui racontons les merveilles Dont jadis elle nous parlait ; Elle écoute des deux oreilles.

En égrenant son chapelet.

Nous contons l'histoire étemelle Du diable ou de la fée Urgèle.

Allons, Gudule, endormez-vous, La cloche va tinter huit coups.

Gudule, autrefois économe.

Devint avare à soixante ans ; Chaque année arrondit la somme Qu'elle amasse pour ses enfants.

Or, elle n'a garçon ni fille : Nous sommes toute sa famille.

Allons, Gudule, endormez-vous, La cloche a tinté ses huit coups.

I. Nous ne pouvons connaître, même à l'aide des Commentaires, la date de facture, sinon de publication, que pour une trentaine de chansons, tout au plus. Nous savons du moins que la Vieille Servante fut composée en 1852.

LA GAROIVNE

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Quand elle sortit de sa source, Diriger autrement sa course.

Et vers le midi s'épancher, Qui donc eût pu l'en empêcher ?

Tranchant vallon, plaine et montagne, Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle allait arroser l'Espagne.

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Pousser au Nord sa marche errante.

Elle aurait coupé la Charente, Coupé la Loire aux bords fleuris.

Coupé la Seine dans Paris, Et moitié verte, moitié blanche.

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle se jetait dans la Manche.

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle aurait pu boire la Saône, Boire le Rhin après le Rhône, De là, se dirigeant vers l'Est, Absorber le Danube à Pesth, Et puis ivre à force de boire, Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle aurait grossi la mer Noire.

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle aurait pu dans sa furie Pénétrer jusqu'en Sibérie, Passer l'Oural et le Volga, Traverser tout le Kamstchatka, Et d'Atlas déchargeant l'épaule.

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu !

Elle aurait dégelé le pôle.

LA GARONNE (Dessin d'Ulysse Butin)

La Garonne n'a pas voulu,

Lanturlu !

Humilier les autres fleuves.

Seulement, pour faire ses preuves.

Elle arrondit son petit lot :

Ayant pris le Tarn et le Lot, EUe confisqua la Dordogne.

La Garonne n'a pas voulu,

Lanturlu !

Quitter le pays de Gascogne ^

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