LES AMIS DU PEUPLE
Peuple, ta mission est sainte
Et l'avenir est avec toi ;
Marche, sans colère et sans crainte.
Dans le devoir et dans la loi.
Mais ceux qui ne pourraient te rendre
Tout le bonheur qu'ils t'ont promis.
Tes flatteurs, crains de les entendre :
Peuple, prends garde à tes amis !
Non, tout n'est pas bien en ce monde.
Les hommes ne sont pas parfaits ; Mais seule la paix est féconde ; La discorde nous rend mauvais.
Redoute les tribuns farouches :
Entre tes mains qu'ont-ils remis ?
Du pain ? — Non pas. . . mais des cartouches Peuple, prends garde à tes amis !
I. Cette courte satire est la seule « chanson politique » retenue dans le présent recueil. Nadaud en composa plus de vingt autres dont la portée est plus ou moins grande, les unes visant l'empereur Napoléon III, comme l'Edifice, VOsmanomanie, etc., d'autres mettant en relief les travers des députés ou sénateurs, comme le Carnaval à l'Assemblée nationale, la Grande Classe, et Droite, gauche, centre, d'autres enfin faisant des allusions plus larges, comme le Droit des Français, Monsieur Bourgeois, Obligatoire, gratuite, etc.. Aux yeux du chansonnier, les productions de cette sorte semblent n'avoir pas tenu la première place ; il employa même ces termes modestes dans une préface de l'édition Stock, peu de temps avant sa mort : « Loin de moi la pensée de faire de ces chansons Politiques ou plutôt Antipolitiques, une sorte d'autobiographie ; j'ai donné simplement ma note de flûte ou de fifre dans le concert discordant de notre société. »
Nadaud cependant n'eut-il pas d'opinion politique personnelle ? Ou bien aurait-il été l'homme aux opinions successives ? Nullement. Il eut des préférences, des sympathies, du dévouement. Le régime de Juillet sous lequel il avait passé le premier tiers de sa vie lui avait laissé de bons souvenirs. Il aima, — avec un désintéressement absolu — les princes d'Orléans, et mourut, comme il l'avait dit, « dans la peau d'un vieil Orléaniste ». Mais il ne voulut jamais être l'homme d'un parti contre le reste de ses compatriotes. Il se désigne ainsi lui-même :
A nul engagement Liber n'a consenti :
Il est de son pays, et non de son parti.
Il estimait qu'il fallait mettre la France par dessus tout, que les classements politiques passent alors que la patrie demeure. C'est ce qui explique l'accent sincère, souvent éloquent et toujours poétique de ses chansons purement patriotiques.
Ils t'appellent du nom de frères Lorsque l'orgueil fait leur fureur ; Ils s'adressent à tes misères Et ne parlent pas à ton cœur.
Ils calculent sur tes entrailles.
Insolents lorsque tu gémis, Inquiets lorsque tu travailles :
Peuple, prends garde à tes amis !
Ils disent : le peuple nous aime ; Ils disent : le peuple est à nous ; Réponds : le peuple est à lui-même ; Il combat pour lui, non pour vous !
Ils vantent la blouse et l'écuelle Quand ils sont bien gras et bien mis.
Pour eux le peuple est une échelle ; Peuple, prends garde à tes amisj
Tu dois vaincre par les idées ; N'attends rien du fer et du feu ; Et, pour qu'elles soient fécondées.
Compte sur toi-même et sur Dieu.
Les épis jetés en semence Par le soleil seront jaunis ; Si tu crois à la Providence, Peuple, prends garde à tes amis !