NOSTRA CULPA
Oui, je le sais, je sais que nous fûmes coupables
En notre aveuglement !
Le vice et l'intérêt nous rendaient incapables
D'un juste sentiment.
Nous avons supporté toutes les tyrannies.
Sans perdre notre orgueil.
Et laissé notre honneur aller aux gémonies
Sans en porter le deuil.
Mais mon Dieu, Dieu puissant, qui fûtes sans clémence
Pour notre iniquité, Ce châtiment cruel, ce châtiment immense.
L'avons-nous mérité ?
Nous nous sommes montrés confiants en nous-mêmes.
Sévères pour autrui ; Nous n'invoquions le nom de Dieu qu'en nos blasphèmes.
Nous nous passions de lui ; Nous prétendions régner sur le globe où nous sommes ;
Il n'est pas un de nous Qui ne se crût habile à gouverner les hommes :
Tout dessus, rien dessous.
Mais, mon Dieu, Dieu puissant, qui fûtes sans clémence
Pour notre impiété, Ce châtiment cruel, ce châtiment immense.
L'avons-nous mérité ?
Nous avons applaudi les œuvres insensées
Des modernes auteurs.
Nous avons avili nos cœurs et nos pensées
A ces arts corrupteurs ; Et notre âge viril et notre enfance sainte,
Loin de se détourner.
De théâtre et de vers, de musique et d'absinthe
Allaient s'empoisonner !
Mais mon Dieu, Dieu puissant, qui fûtes sans clémence
Pour notre inanité.
Ce châtiment cruel, ce châtiment immense,
L'avons-nous mérité ?
Il nous restait du moins, dans cette décadence
Du goût et des beaux-arts, Le culte du pays et de l'indépendance,
La vertu des soudards.
Eh ! bien, Sedan a vu les soldats de l'Empire,
Sans remords, sans combats, Traiter... (non ces mots-là ne peuvent pas s'écrire !
Ils se disent tout bas.)
Mais, mon Dieu, Dieu puissant, qui fûtes sans clémence
Pour notre lâcheté, Ce châtiment cruel, ce châtiment immense,
L'avions-nous mérité ?
Deux hommes, (l'univers gardera leur mémoire !)
Ont servi vos décrets.
L'un et l'autre, fatal ; victorieux sans gloire,
Et vaincu sans regret.
Ils se sont entendus pour commettre le crime.
Comme des meurtriers :
Et nous, peuple trahi, nous sommes la victime
De ces deux justiciers !
0 mon Dieu, Dieu puissant, qui fûtes sans clémence
Pour notre indignité.
Ce châtiment cruel, ce châtiment immense,
Nous l'avons mérité ! ^.