DE LE SAGE
Une promenade sur les toits.
Don Cléophas Léandro Ferez Zambullo, écolier d'Alcala, erre par une belle nuit d'octobre sur les toits de la ville de Madrid, pour échapper à la poursuite de trois ou quatre spadassins. 11 lui arrive alors l'aventure que voici.
Il marcha vers une lumière qu'il aperçut de loin, et qui, toute faible qu'elle était, lui servit de fanal dans une conjoncture si périlleuse. Après avoir plus d'une fois couru le risque de se rompre le cou, il arriva près d'un grenier d'où sortaient les rayons de cette lumière, et il entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote qui voit heureusement surgir au port son vaisseau menacé du naufrage.
Il regarda d'abord de toutes parts ; et fort étonné de ne trouver personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il vit une lampe de cuivre attachée au plafond, des livres et des papiers en confusion sur une table, une sphère et des compas d'un
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côté, des fioles et des cadrans de Tantre : ce qui lui fit juger qu'il demeurait au-dessous quelque astrologue J qui venait faire ses observations dans ce réduit.
Il rêvait au péril que son bonheur lui avait fait éviter et délibérait en lui-même s'il demeurerait jusqu'au lendemain, ou s'il prendrait un autre parti, quand il entendit pousser un long soupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'était quelque fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est pourquoi, sans s'y arrêter, il continua ses réflexions.
Mais, ayant ouï soupirer une seconde fois, il ne douta plus que ce ne fût une chose réelle; et, bien qu'il ne vît personne dans la chambre, il ne laissa pas de s'écrier :
« Qui diable soupire ici?
— C'est moi, seigneur écolier, lui répondit aussitôt une voix qui avait quelque chose d'extraordinaire; je suis depuis six mois dans une de ces fioles bouchées. II loge en cette maison un savant astrologue qui est magicien : c'est lui qui, par le pouvoir de son art, me tient enfermé dans cette étroite prison.
— Vous êtes donc un esprit? dit don Cléophas, uu peu troublé de la nouveauté de l'aventure.
— Je suis un démon, repartit la voix; vous venez ici fort à propos pour m.e tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté, car je suis le diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux. »
Ces paroles causèrent quelque frayeur au seigneur Zambullo; mais, comme il était naturellement courageux, il se rassura, et dit d'un Ion ferme à l'esprit :
« Seigneur diable, apprenez-moi, s'il vous plaît, quel rang vous tenez parmi vos confrères, si vous êtes un démon noble ou roturier?
— Je suis un diable d'importance, répondit la voix, et celui de tous qui a le plus de réputation dans l'un et dans l'autre monde.
— Seriez-vous par hasard, répliqua don Cléophas, le démon qu'on appelle ÎMciferl
— Non, repartit l'esprit, c'est le diable des charlatans.
— Ëtes-vous Uriel? reprit l'écolier.
— Fi donc! interrompit brusquement la voix; c'est le patron des marchands, des tailleurs, des bouchers, des boulangers et des autres voleurs du tiers état.
— Vous êtes peut-être Belzébuth? dit Léandro.
— Vous moquez-vous? repartit l'esprit; c'est le démon des duègnes et des écuyers.
— Cela m'étonne, dit ZambuUo; je croyais Belzébuth un des plus grands personnages de votre compagnie.
— C'est un de ses moindres sujets, repartit le démon : vous n'avez pas des idées justes de notre enfer.
— Il faut donc, reprit Cléophas, que vous soyez Léviathan, Belphégor ou Astaroth?
— Oh! pour ces Irois-là, dit la voix, ce sont des diables du premier ordre ; ce sont des esprits de cour. Ils entrent dans les conseils des princes, animent les ministres, forment les ligues, excitent les soulèvements dans les États, et allument les flambeaux de la guerre. Ce ne sont point là des maroufles comme les premiers que vous avez nommés.
— Hé! dites-moi, je vous prie, répliqua l'écolier, quelles sont les fonctions de Flagel?
— Il est l'âme de la chicane et l'esprit du barreau, repartit le démon. C'est lui qui a composé le protocole des huissiers et des notaires. Il inspire les plaideurs, possède les avocats et obsède les juges. Pour moi, j'ai d'autres occupations : je fais des mariages ridicules : j'unis des barbons avec des mineures, des maîtres avec leurs servantes, des filles mal dotées avec de tendres amants qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde le luxe, la débauche, les jeux de hasard et la chimie. Je suis l'inventeur des carrousels, de la danse, de la musique, de la comédie et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je m'appelle Asmodée, surnommé le Diable boiteux.
— Hé quoi! s'écria don Cléophas, vous seriez ce fameux Asmodée dont il est fait une si glorieuse men- | tion dans Agrippa ^ et dans la Clavicule de Salomon?
— Cela est vrai, dit l'esprit : Je suis le démon de la luxure, ou, pour parler plus honorablement, le dieu Cupidon; car les poètes m'ont donné ce joli nom, et ces messieurs me peignent fort avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les épaules, et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à l'heure ce qui en est si vous voulez me mettre en liberté.
— Seigneur Asmodée, répliqua Léandro Ferez, il y longtemps, comme vous savez, que je vous suis entièrement dévoué; le péril que je viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aise de trouver l'occasion de vous servir, mais le vase qui vous recèle est sans doute un vase enchanté : je tenterais vainement de le déboucher ou de le briser : ainsi, je ne sais pas trop bien de quelle manière je pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel en pourrait-il venir à bout?
— Les hommes ont ce pouvoir, répondit le démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de verre facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre et qu'à la jeter par terre, j'apparaîtrai tout aussitôt en forme humaine.
— Sur ce pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne le pensais. Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler.
— C'est la quatrième du côté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d'un cachet magique soit
1. Agrippa de Nettesheim est un célèbre philosophe cabalistique allemand du commencement du xvi" siècle.
sur le bouchon, la bouteille ne laissera pas de se casser.
— Cela suffît, reprit don Cléoplias. Je suis prêt à faire ce que vous souhaitez ; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête : quand je vous aurai rendu le service dont il s'assit, je crains de payer les pots cassés.
— Il ne vous arrivera aucun malheur, repartit le démon; au contraire, vous serez content de ma reconnaissance. Je vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai de tout ce qui se passe dans le monde; je vous découvrirai les défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire, et, plus éclairé que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant que ce grand philosophe. En un mot, je me donne à vous avec mes bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles les unes que les autres. »
Le jeune Zambullo prit la fiole où était l'esprit, et, sans s'embarrasser davantage de ce qu'il en pourrait arriver, il la laissa tomber rudement. Elle se brisa en mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une fumée, laquelle, venant à se dissiper tout à coup, fît voir à l'écolier surpris une figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et demi, appuyé sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avait des jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et noir, le nez fort écrasé; ses yeux ressemblaient à deux charbons allumés; sa bouche, excessivement fendue, était surmontée de deux crocs de moustache rousse, et bordée de deux lippes sans pareilles.
Ce démon, s'apercevant que sa vue ne prévenait pas en sa faveur l'écolier, lui dit en souriant ;
(( Eh bien! seigneur don Cléophas Léandro Ferez Zambullo, que vous semble de mon air et de ma beauté?... Mais hâtons-nous de sortir de ce galetas. Le
magicien y va bientôt monter. S'il nous surprenait, il ne manquerait pas de me remettre en bouteille, et il pourrait bien vous y mettre aussi. Jetons auparavant par la fenêtre les morceaux de la fiole brisée, afin que l'enchanteur ne s'aperçoive pas de mon élargissement. »
Après avoir parlé de cette sorte, le démon ramassa toutes les pièces de la fiole cassée et les jeta par la fenêtre.
« Seigneur Zambullo, dit-il ensuite à l'écolier, sauvons-nous au plus vite : prenez le bout de mon manteau, et ne craignez rien. »
Quelque périlleux que parût ce parti à don Cléoplias, il aima mieux l'accepter que de demeurer exposé au ressentiment du magicien; et il s'accrocha le mieux qu'il put au Diable, qui l'emporta dans le moment.
Asmodée n'avait pas vanté sans raison son agilité. Il fendit l'air comme une flèche décochée avec violence, et s'alla percher sur la tour de San-Salvador. Dès qu'il y eut pris pied il dit à son compagnon :
« Eh bien! seigneur Léandro, quand on dit d'une rude voiture que c'est une voiture de diable, n'est-il pas vrai que cette façon de parler est fausse?
— Je viens d'en vérifier la fausseté, répondit poliment Zambullo. Je puis assurer que c'est une voiture plus douce qu'une litière, et avec cela si diligente, qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer sur la route.
— Oh çà, reprit le démon, vous ne savez pas pourquoi je vous amène ici : je prétends vous montrer tout ce qui se passe dans Madrid; et comme je veux débuter par ce quartier-ci, je ne pouvais choisir un endroit plus propre à l'exécution de mon dessein. Je vais, par mon pouvoir diabolique, enlever les toits des maisons : et malgré les ténèbres de la nuit, le dedans va s'ouvrir à vos yeux. »
A ces mots, il ne fit simplement qu'étendre le bras droit, et aussitôt tous les toits disparurent. Alors l'écolier vit, comme en plein midi, l'intérieur des maisons,
LE DIABLE BOITEUX i
de môme, dit Luis Vêlez de Guevara *, qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte. Le spectacle était trop nouveau pour ne pas attirer son attention tout entière. Il promena sa vue de toutes parts, et la diversité des choses qui l'environnaient eu de quoi occuper longuement sa curiosité.
« Seigneur don Cléoplias, lui dit le Diable, cette confusion d'objets que vous regardez avec tant de plaisir est, à la vérité, très agréable à contempler; mais ce n'est qu'un amusement frivole. Il faut que je vous le rende utile; et pour vous donner une parfaite connaissance de la vie humaine, je veux vous expliquer ce que font toutes ces personnes que vous voyez. Je vais vous découvrir les motifs de leurs actions, et vous révéler jusqu'à leurs plus secrètes pensées. Par où commençons-nous? Observons d'abord, dans cette maison à ma droite, ce vieillard qui compte de l'or et de l'argent : c'est un bourgeois avare. Son carrosse, qu'il a eu presque pour rien à l'inventaire d'un alcade de Corte, est tiré par deux mauvaises mules qui sont dans son écurie, et qu'il nourrit suivant la loi des Douze Tables, c'est-à-dire qu'il leur donne tous les jours, à chacune, une livre d'orge; il les traite comme les Romains traitaient leurs esclaves. Il y a deux ans qu'il est revenu des Indes chargé d'une grande quantité de lingots qu'il a changés en espèces. Admirez ce vieux fou; avec quelle satisfaction il parcourt des yeux ses richesses! il ne peut s'en rassasier. Mais prenez garde en même temps à ce qui se passe dans une petite salle de la même maison. Y remarquez-vous deux jeunes garçons avec une vieille femme?
— Oui, répondit Cléophas. Ce sont apparemment ses enfants?
— Non, répondit le Diable, ce sont ses neveux, qui
1. Luis Vêlez de Guevara (1570-1-644) est l'auteur d'un Diablo cojuelo, novela de la olra vida (Madrid, 1641) qui a fourni à Lesage le titre et l'idée de son petit roman
doivent eu hériter, et qui, dans l'impatience où ils sont de partager ses dépouilles, ont fait venir secrètement une sorcière pour savoir d'elle quand il mourra. « J'aperçois dans la maison voisine deux tableaux assez plaisants. L'une est une coquette surannée qui se couche après avoir laissé ses cheveux, ses sourcils et ses dents sur sa toilette ; l'autre, un galant sexagénaire, qui revient de faire sa cour. Il a déjà ôté son œil et sa moustache postiches , avec sa perruque qui cachait une tète chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de boisJpour se mettre au lit. avec le reste.
— J'aperçois dans la maison qui est en face, dit Zambullo, un homme qui se lève et s'habille à la hâte.
— Malepeste ! répondit l'esprit, c'est un médecin qu'on appelle pour une affaire bien pressante. On vient le chercher de la part d'un prélat qui, depuis une heure qu'il est au lit, a toussé deux ou trois fois. Portez la vue au delà, sur la droite, et tâchez de découvrir dans un grenier un homme qui se promène en chemise, à la sombre clarté d'une lampe.
— J'y suis, s'écria l'écolier, à telles enseignes que je ferais l'inventaire des meubles qui sont dans ce galetas : il n'y a qu'un grabat, un placet et une table, et les murs me paraissent tout barbouillés de noir.
— Le personnage qui loge si haut est un poète, reprit Asmodée, et ce qui vous paraît noir, ce sont des vers tragiques de sa façon dont il a tapissé sa chambre, étant obligé, faute de papier, d'écrire ses poèmes sur le mur.
— A le voir s'agiter et se démener comme il fait en se promenant, dit don Cléophas, je juge qu'il compose quelque ouvrage d'importance.
— Vous n'avez pas tort d'avoir cette pensée, répliqua le boiteux : il mit hier la dernière main à une tragédie intitulée : le Déluge universel. On ne saurait lui reprocher qu'il n'a point observé l'unité de lieu, puisque
toute laction se passe dans l'arche de Noé. Je vous assure que c'est une pièce excellente; toutes les bètes y parlent comme des docteurs. Il a dessein de la dédier; il y a six heures qu'il travaille à l'épître dédicatoire ; il en est à la dernière phrase en ce moment. On peut dire que c'est un chef-d'œuvre que cette dédicace : toutes les vertus morales et politiques, toutes les louanges qu'on peut donner à un homme illustre par ses ancêtres et par lui-même n'y sont point épargnées; jamais auteur n'a tant prodigué l'encens.
— A qui prétend-il adresser un éloge si magnifique? reprit l'écolier.
— 11 n'en sait rien encore, repartit le Diable ; il a laissé le nom en blanc. Il cherche quelque riche seigneur qui soit plus libéral que ceux à qui il a déjà dédié d'autres livres; mais les gens qui payent des épîtres dédicatoires sont bien rares aujourd'hui : c'est un défaut dont les seigneurs se sont corrigés, et par là ils ont rendu un grand service au public, qui était accablé de pitoyables productions d'esprit, attendu que la plupart des livres ne se faisaient autrefois que pour le produit des dédicaces.
« A propos d'épître dédicatoire, ajouta le démon, il faut que je vous rapporte un trait assez singulier. Une femme de la cour ayant permis qu'on lui dédiât un ouvrage, en voulut voir la dédicace avant qu'on l'imprimât; et ne sy trouvant pas assez bien louée à son gré, elle prit la peine d'en composer une de sa façon et de l'envoyer à Fauteur pour la mettre à la tète de son ouvrage.
— Il me semble, s'écria Léandro, que voilà des voleurs qui s'introduisent dans une maison par un balcon.
— Vous ne vous trompez point, dit Asmodée, ce sont des voleurs de nuit. Ils entrent chez un banquier : suivons-les de l'œil, voyons ce qu'ils feront. Ils visitent le comptoir ; ils fouillent partout : mais le banquier
les a prévenus; il partit hier pour la Hollande avec tout ce qu'il avait d'argent dans ses coffres.
— Oh ! oh! s'écria l'écolier, j'entends retentir l'air de cris et de lamentations; viendrait-il d'arriver quelque malheur?
— Voici ce que c'est, dit l'esprit : deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes, dans ce tripot oii vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées. Ils se sont échauffés sur un coup, ont mis l'épée à la main, et se sont blessés tous deux mortellement; le plus âgé est marié, et le plus jeune est fils unique; ils vont rendre l'âme. La femme de l'un et le père de l'autre, avertis de ce funeste accident, viennent d'arriver; ils remplissent de cris tout le voisinage. « Mal- « heureux enfant, dit le père en apostrophant son fils, « qui ne saurait l'entendre, combien de fois t'ai-je « exhorté à renoncer au jeu? Combien de fois t'ai-je « prédit qu'il te coûterait la vie? Je déclare que ce n'est « point ma faute si tu péris misérablement. » De son côté, la femme se désespère. Quoique son époux ait perdu au jeu tout ce qu'elle lui a apporté en mariage; quoiqu'il ait vendu toutes les pierreries qu'elle avait, et jusqu'à ses habits, elle est inconsolable de sa perte; elle maudit les cartes, qui en sont la cause; elle maudit celui qui les a inventées ; elle maudit le tripot et tous ceux qui l'habitent ^
— Je plains fort les gens que la fureur du jeu possède, dit don Cléophas; ils ont souvent l'esprit dans une horrible situation. Grâce au ciel, je ne suis point entiché de ce vice-là.
— Il faut encore, reprit le démon, que je vous présente des images tristes. Voyez, dans une maison, à deux pas du tripot, ce gros homme étendu sur un lit :
1. Tous les moralistes, sermonnaires, auteurs comiques, auteurs de mémoires du temps (La Bruyère, Bourdaloue, Regnard, Saint-Simon, etc.), sont unanimes à dénoncer la fureur du jeu qui sévissait alors, chez les femmes aussi bien que chez les hommes.
c'est un malheureux chanoine qui vient de tomber en apoplexie. Son neveu et sa petite-nièce, bien loin de lui donner du secours, le laissent mourir et se saisissent de ses meilleurs effets * qu'ils vont porter chez des receleurs; après quoi ils auront tout le loisir de pleurer et de se lamenter... Remarquez-vous près de là deux hommes que l'on ensevelit? Ce sont deux frères; ils étaient malades de la même maladie, mais ils se gouvernaient différemment : l'un avait une confiance aveugle en son médecin, l'autre a voulu laisser agir la nature. Ils sont morts tous deux : celui-là pour avoir pris tous les remèdes de son docteur; celui-ci pour n'avoir rien voulu prendre.
— Cela est fort embarrassant, dit Léandro. Et que faut-il donc que fasse un pauvre malade?
— C'est ce que je ne puis vous apprendre, répondit le Diable; je sais bien qu'il y a de bons remèdes, mais je ne sais s'il y a de bons médecins... »
Asmodée transporte son compagnon sur le faîte d'une prison ; et là il lui découvre les secrètes pensées de chacun des prisonniers, et la cause de leur captivité. Puis sur le toit d'une casa de los locos (maison de fous) :
Zambullo parcourut d'un air curieux toutes les loges, et après qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le Diable lui dit :
« Vous en voyez de toutes les façons; en voilà de l'un et de l'autre sexe, en voilà de tristes et de gais, déjeunes et de vieux; il faut à présent que je vous dise pourquoi la tète leur a tourné; allons de loge en loge, et commençons par les hommes. Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien
{. Regnard, dans une scène célèbre du Légataire universel (1708), s'est peut-être inspiré de cette page du Diable boiteux, alors dans toute sa nouveauté.
citoyen de Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la gazette que vingt-cinq Espagnols s'étaient laissés battre par un parti de cinquante Portugais.] Il a pour voisin un licencié qui avait tant d'envie d'attraper un bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans, et le désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a brouillé la cervelle; mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est qu'il se croit archevêque de Tolède. S'il ne l'est pas effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est; et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme un beau songe qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point de compte à rendre, en l'autre monde, de l'usage de ses revenus. Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit, de rage d'être enfermé. Après le mineur est un maître d'école qui est venu là pour s'être obstiné à vouloir trouver le paulo postfuturum du verbe grec ; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux ban- ^ queroutes qu'il a faites.l Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine Zanubio, cavalier napolitain qui s'est venu établir à Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où vous le voyez... Immédiatement après Zanubio, continua le Diable, est le seigneur don Blaz Desdichado, cavalier plein de mérite : la mort de son épouse est cause qu'il est dans la situation déplorable où vous le voyez.
— Cela me surprend, dit don Cléophas : un mari que la mort de sa femme rend insensé! Je ne croyais pas qu'on pût pousser si loin l'amour conjugal.
— N'allons pas si vite, interrompit Asmodée; don Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme; ce qui lui a troublé l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a été obligé de rendre aux parents
de la défunte cinquante mille ducats qu'il reconnaît dans son contrat de mariage avoir reçus d'elle.
— Oh! c'est une autre afTaire! répliqua Léandro; je ne suis plus étonné de son accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel est ce jeune homme qui saute comme un cabri dans la ïoge suivante, et qui s'arrête de moment en moment pour faire des éclats de rire, en se tenant les côtes? Voilà un fou bien gai!
— Aussi, repartit le boiteux, sa folie vient d'un excès de joie. Il était portier d'une personne de qualité; et comme il apprit un jour la mort d'un riche contador ^ dont il se trouvait l'unique héritier, il ne fut point à l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle : la tète lui tourna. Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de la guitare, et qui l'accompagne de sa voix : c'est un fou mélancolique, un amant que les rigueurs d'une dame ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu enfermer.
— Ah! que je plains celui-là! s'écria l'écolier : permettez que je déplore son infortune, elle peut arriver à tous les honnêtes gens : si j'étais épris d'une beauté cruelle, je ne sais si je n'aurais pas le même sort.
— A ce sentiment, reprit le démon, je vous reconnais pour un vrai Castillan; il faut être né dans le sein de la Castille pour se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de chagrin de ne pouvoir plaire. Considérez, dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce visage pâle et décharné qui grince des dents, et semble vouloir manger les barreaux de fer qui sont à sa fenêtre : c'est un honnête homme né sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mérite du monde, quelques mouvements qu'il se soit donnés pendant vingt années, il n'a pu parvenir à s'assurer du pain. Il a perdu la raison en voyant un très petit sujet de sa connaissance monter en un jour, par l'arithmétique, au haut ('c la roue do la fortune. Le
i. Trésorier.
voisin de ce fou est un vieux secrétaire qui a le timbre fêlé pour n'avoir pu supporter Tingratituded'un homme de la cour qu'il a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zèle et la fidélité de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien; il se contentait de faire parler ses services et son assiduité; mais son maître, bien loin de ressembler à Archélaiis, roi de Macédoine, qui refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui demandait pas, est mort sans le récompenser; il ne lui a laissé que ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misère et parmi les fous. Je ne veux plus vous en faire observer qu'un : c'est celui qui, les coudes appuyés sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde rêverie. Vous voyez en lui un senhor hidalgo de Tafalla, petite ville de Navarre; il est venu demeurer à Madrid, où il a fait un bel usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connaître tous les beaux esprits et de les régaler; ce n'était chez lui, tous les jours, que festins; et, quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas été content qu'il n'ait mangé avec eux son petit fait.
— Il ne faut pas douter, dit ZambuUo, qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être si sottement ruiné.
— Tout au contraire, reprit Asmodée, c'est de se voir hors d'état de continuer le même train. Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il.
— Comment donc, s'écria l'écolier, je n'en vois que sept ou huit! Il y a moins de folles que je ne croyais.
— Toutes les folles ne sont pas ici, dit le démon en souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l'heure, dans un autre quartier de cette ville, où il y a une grande maison qui en est toute pleine.
— Cela n'est pas nécessaire, répliqua don Cléophas, je m'en tiens à celles-ci.
— Vous avez raison, reprit le boiteux; ce sont presque toutes des filles de distinction ; vous jugez bien, à la propreté de leur linge, qu'elles ne sauraient être
des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leur folie. Dans la première loge est la femme d'un corrégidor, à qui la rage d'avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé l'esprit. Dans la seconde, demeure l'épouse d'un trésorier général du conseil des Indes; elle est devenue folle de dépit d'avoir été obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour laisser passer celui de la duchesse de Médina-Cœli ^ Dans la troisième fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqué un grand seigneur qu'elle espérait épouser. Les deux folles suivantes sont l'aïeule d'un avocat et une vieille marquise ; la première, par sa mauvaise humeur, désolait son petit-fîls, qui l'a mise ici fort honnêtement pour s'en débarrasser; l'autre est une femme qui a toujours été idolâtre de sa beauté; au lieu de vieillir de bonne grâce, elle pleurait sans cesse en voyant ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considérant dans une glace fidèle, la tète lui tourna.
— Tant mieux pour cette marquise, dit Léandro; dans le dérangement où est son esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le changement que le temps a fait en elle.
— Non, assurément, répondit le Diable; bien loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage, son teint lui paraît un mélange de lis et de roses, elle voit autour d'elles les Grâces et les Amours ; en un mot, elle croit être la déesse Vénus.
-— Eh bien! répliqua l'écolier, n'est-elle pas plus heureuse d'être folle que de se voir telle qu'elle est?
— Sans doute », reprit Asmodée.
Mais tous les fous ne sont pas enfermés, comme le remarque judicieusement Asmodée : en regardant du côté de la ville,
1. C'est le sujet de la première scène du Chevalier à la mode de Dancourt (1687).
les deux promeneurs en découvrent plusieurs, dignes d'avoir place dans la casa de los locos.
« Seigneur Asmodée, interrompit Léandro, apprenezmoi, de grâce, si ce vieillard que je vois occupe à lire dans un cabinet ne serait point par hasard un homme à mériter d'être ici?
— Il le mériterait sans doute, répondit le démon; ce personnage est un vieux licencié qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse.
— C'est apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie? dit don Cléophas.
— Non, repartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes qu'il a composées dans sa jeunesse; au lieu de les brûler, ou du moins de les laisser périr avec lui, il les fait imprimer de son vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de les mettre au jour, et que, par respect pour son caractère, ils n'en ôtent tout le sel et l'agrément. Mais venons à un riche chanoine que je vois à deux pas de là. Il a une folie fort singulière : s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni par sobriété; s'il se passe d'équipage, ce n'est point par avarice. Et pourquoi donc ménage-t-il son revenu? C'est pour amasser de l'argent. Qu'en veut-il faire? des aumônes? Non, il en achète des tableaux, des meubles précieux, des bijoux. Et vous croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? Vous vous trompez, c'est uniquement pour en parer son inventaire.
— Ce que vous dites est outré, interrompit Zambullo; y a-t-il au monde un homme de ce caractère-là?
— Oui, vous dis-je, reprit le Diable, il a cette manie; il se fait un plaisir de penser qu'on admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau? il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble, afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le marchander après sa mort. Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou : c'est un vieux garçon venu depuis
peu des îles Philippines à Madrid, avec une riche succession que son père, qui était auditeur de Faudience de Manille, lui a laissée. Sa conduite est assez extraordinaire : on le voit toute la journée dans les antichambres du roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui brigue quelque charge importante; il n'en souhaite aucune, et ne demande rien. Eh quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins. Il ne parle jamais au ministre; il n'en est pas même connu, et ne se soucie pas de l'être. Quel est donc son but? Le voici : il voudrait persuader qu'il a du crédit.
— Le plaisant original! s'écria l'écolier en éclatant de rire ; c'est se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le mettre au rang des fous à enfermer.
— Oh ! reprit Asmodée, je vais vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous apercevez tant de bougies allumées, trois hommes et deux femmes autour d'une table; ils ont soupe ensemble, et jouent présentement aux cartes pour achever de passer la nuit, après quoi ils se sépareront; telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers. Ils s'assemblent régulièrement tous les soirs, et se quittent au lever de l'aurore pour aller dormir, jusqu'à ce que les ténèbres reviennent chasser le jour; ils ont renoncé à la vue du soleil et des beautés de la nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi environnés de llambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on leur rende les derniers devoirs?
— Il n'est pas besoin d'enfermer ces fous-là, dit don Cléophas; ils le sont déjà.
— Je retiens une loge, reprit le démon, pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du comte : c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses biens, moyennant une petite
pension alimentaire que lesdits enfants sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand soin de ne lui pas payer. J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistolcs, vint les lui demander en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à un valet de chambre qui la recherchait. « Tu as donc d'autre argent, lui « dit-il; car où diable est le valet de chambre qui « voudra devenir ton mari pour trente pistoles? — Eh! « mais, répondit-elle, j'ai encore, outre cela, deux cents « ducats. — Deux cents ducats! répliqua-t-il avec émo- « tion; malepeste! Tu n'as qu'à me les donner, à moi, « je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte. » 11 fut pris au mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme... *. Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où elles font leur résidence. L'une est un comte, qui se pique d'aimer les belles-lettres ; l'autre est son frère le licencié, et le troisième un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque point : ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a soin que de se louer, son frère le loue et se loue aussi lui-même; mais le bel esprit est chargé de trois soins, de les louer tous deux, et de mêler ses louanges avec les leurs... Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui, n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de Heurs qu'il a dans son jardin. L'autre, pour un histrion qui, plaignant les désagréments attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses camarades : « Ma foi, mes
1. Ce vieux garçon, qui finit par épouser sa blanchisseuse, n'est autre que Dufresny (1648-1724), l'auteur de VEsprit de contradiction (1700) et du Double veuvage (1702).
« amis, je suis bien dégoûté de la profession: oui, « j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de « campagne de mille ducats de rente. » De quelque côté que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne découvre que des cerveaux malades. »
Les deux compagnons s'arrêtent un moment au-dessus d'une église et le diable raconte à l'écolier l'histoire de tous les morts couchés sous ces riches mausolées, et aussi celle des ombres moins fortunées qui errent dans le lieu saint. Enfin il lui fait contempler un spectacle encore plus terrifiant.
« Je vais, par la même puissance qui vous a fait apercevoir ces mânes, vous rendre la Mort visible. Vous allez contempler cette cruelle ennemie du genre humain, laquelle tourne sans cesse autour des hommes sans qu'ils la voient; qui parcourt en un clin d'oeil toutes les parties du monde, et fait dans un même moment sentir son pouvoir aux divers peuples qui les habitent... Regardez du côté de l'Orient; la voilà qui s'offre à vos yeux : une troupe nombreuse d'oiseaux de mauvais augure vole devant elle avec la Terreur, et annonce son passage par des cris funèbres. Son infatigable main est armée de la faux terrible sous laquelle tombent successivement toutes les générations. Sur une de ses ailes sont peints la guerre, la peste, la famine, le naufrage, l'incendie, avec les autres accidents funestes qui lui fournissent à chaque instant une nouvelle proie; et l'on voit sur l'autre aile de. jeunes médecins qui se font recevoir docteurs en présence de la Mort, qui leur donne le bonnet, après leur avoir fait jurer qu'ils n'exerceront jamais la médecine autrement qu'on la pratique aujourd'hui. »
Quoique don Cléopiias fut persuadé qu'il n'y avait aucune réalité dans tout ce qu'il voyait, et que c'était seulement pour lui faire plaisir que le diable lui montrait la Mort sous cette forme, il ne pouvait la considérer sans frayeur; il se rassura néanmoins, et dit au démon :
« Cette figure épouvantable ne passera pas seulement par-dessus la ville de Madrid, elle y laissera sans doute des marques de son passage.
— Oui, certainement, répondit le boiteux; elle ne vient pas ici pour rien; il ne tiendra qu'à nous d'être témoins de la besogne qu'elle va faire.
— Je vous prends au mot, répliqua l'écolier; volons sur ses traces; voyons sur quelles familles malheureuses sa fureur tombera. Que de larmes vont couler!
— Je n'en doute pas, reprit Asmodée; mais il y en aura bien de commande. La Mort, malgré l'horreur qui l'accompagne, cause autant de joie que de douleur. »
Nos deux spectateurs prirent leur vol et suivirent la Mort pour l'observer. Elle entra d'abord dans une maison bourgeoise, dont le chef était malade à l'extrémité ; elle le toucha de sa faux, et il expira au milieu de sa famille, qui forma aussitôt un concert touchant de plaintes et de lamentations.
« Il n'y a point ici de tricherie, dit le démon; la femme et les enfants de ce bourgeois l'aimaient tendrement; d'ailleurs ils avaient besoin de lui pour subsister, leurs pleurs ne sauraient être perfides... Il n'en est pas de même de ce qui se passe dans cette autre maison, où vous voyez la Mort qui frappe un vieillard alité. C'est un conseiller qui a toujours vécu dans le célibat, et fait très mauvaise chère pour amasser des biens considérables qu'il laisse à trois neveux, qui se sont assemblés chez lui dès qu'ils ont appris qu'il tirait à sa fin. Ils ont fait paraître une extrême affliction, et fort bien joué leurs rôles; mais les voilà qui lèvent le masque, et se préparent à faire des actes d'héritiers après avoir fait des grimaces de parents; ils vont fouiller partout. Qu'ils trouveront d'or et d'argent! Quel plaisir! vient de dire tout à l'heure un de ces héritiers aux autres, quel plaisir pour des neveux d'avoir de vieux ladres d'oncles qui renoncent aux douceurs de la vie pour les leur procurer !
— La belle oraison funèbre! dit Léandro Ferez.
— Oh! ma foi, reprit le Diable, la plupart des pères qui sont riches, et qui vivent longtemps, n'en doivent point attendre une autre de leurs propres enfants. Tandis que ces héritiers pleins de joie cherchent les trésors du défunt, la Mort vole vers un grand hôtel où demeure un jeune seigneur qui a la petite vérole. Ce seigneur, le plus, aimable de la cour, va périr au commencement de ses beaux jours, malgré le fameux médecin qui le gouverne, ou peut-être parce qu'il est gouverné par ce docteur... Remarquez avec quelle rapidité la Mort fait ses opérations; elle a déjà tranché la destinée de ce jeune seigneur, et je la vois prête à faire une autre expédition. Elle s'arrête sur un couvent, elle descend dans une cellule, fond sur un bon religieux, et coupe le fd de la vie pénitente et mortifiée qu'il mène depuis quarante ans. La mort, toute terrible qu'elle est, ne l'a point épouvanté; mais, en récompense, elle entre dans un hôtel qu'elle va remplir d'effroi. Elle s'approche d'un licencié de condition, nommé depuis peu à Févêché d'Albarazin. Ce prélat n'est occupé que des préparatifs qu'il fait pour se rendre à son diocèse avec toute la pompe qui accompagne aujourd'hui les princes de l'Église. Il ne songe à rien moins qu'à mourir; néanmoins il va tout à l'heure partir pour l'autre monde, oi^i il arrivera sans suite comme le religieux, et je ne sais s'il y sera reçu aussi favorablement que lui.
— 0 ciel! s'écria Zambullo, la Mort va passer pardessus le palais du roi ! je crains que d'un coup de faux la barbare ne jette toute l'Espagne dans la consternation.
— Vous avez raison de trembler, dit le boiteux, car elle n'a pas plus de considération pour les rois que pour leurs valets de pied; mais rassurez-vous, ajoutat-il un moment après, elle n'en veut point encore au monarque : elle va tomber sur un de ses courtisans, sur un de ces seigneurs dont l'unique occupation est
de le suivre et de faire leur cour. Ce ne sont pas les hommes de l'état les plus difficiles à remplacer.
— Mais il me semble, répliqua l'écolier, que la Mort ne se contente pas d'avoir enlevé ce courtisan, elle fait encore une pause sur le palais, du côté de l'appartement de la reine.
— Cela est vrai, repartit le Diable, et c'est pour faire une très bonne œuvre : elle va couper le sifflet à une mauvaise femme, qui se plaît à semer la division dans la cour de la Reine, et qui est tombée malade de chagrin de voir deux dames qu'elle avait brouillées se réconcilier de bonne foi. »
Asmodée promène encore son écolier çà et là sur les toits de la ville, lui montrant les gens qui dorment, ceux qui se réveillent, leurs pensées intimes, leurs rêves nocturnes, leurs secrètes occupations. Cette longue odyssée se termine enfin un peu après le lever du soleil : le démon disparaît, rappelé par le vieux magicien qui le tenait prisonnier et qui vient de s'apercevoir de sa fuite. Auparavant, il a transporté don Cléophas dans son appartement, et il lui a promis de lui faire épouser celle qu'il aime, la belle Séraphine, fille du seigneur don Pèdre de Escolano.
Peu de temps après, ce mariage se fit avec une magnificence convenable à l'héritière du seigneur de Escolano, et à la grande satisfaction des parents de notre écolier, lequel demeura par là bien payé des quelques heures de liberté qu'il avait procurées au Diable boiteux.
{Diable boiteux, passim.)