‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 12 sur 45 · ALLÉGORIE REMARQUABLE · texte numérisé non relu

ALLÉGORIE REMARQUABLE

Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers allaient ensemble de Penafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu'ils se délassaient après s'être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu'on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la pierre pour la laver et ils lurent ces paroles castillanes : Aqui esta ericerrada el aima del licenciado Pedro Gardas; Ici est

ENFERMÉE L'AME DU LICENCIE PlERRE GARCIAS.

Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire l'inscription, qu'il dit en riant de toute sa force : « Rien n'est plus plaisant! Ici est enfermée l'âme... Une âme enfermée!... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe. » En achevant ces paroles, il se leva pour s'en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : « Il y a làdessous quelque mystère; je veux demeurer ici pour

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réclaircir. )> Celui-ci laissa donc partir Taiitre; et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si b'en qu'il Tenleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu'il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin : « Sois mon héritier, toi qui as eu assez d'esprit pour démêler le sens de Finscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent. » L'écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié.

Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l'un ou à l'autre de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment*, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable.

De la naissance de Gil Blas et de son éducation.

Blas de Santillane, mon père, après avoir longtemps porté les armes pour le service de la monarchie espagnole, se retira dans la ville où il avait pris naissance. Il y épousa une petite bourgeoise qui n'était plus dans sa première jeunesse, et je vins au monde dix mois après leur mariage. Ils allèrent ensuite demeurer à Oviédo, oi^i ils furent obligés de se mettre en condition; ma mère devint femme de chambre et mon père écuyer. Comme ils n'avaient pour tout bien que leurs gages, j'aurais couru risque d'être assez mal élevé, si je n'eusse pas eu dans la ville un oncle chanoine. Il se nommait Gil Ferez. Il était frère aîné de ma mère, et mon parrain. Représentez-vous un petit homme haut de trois pieds et demi, extraordinairement gros, avec une tête enfoncée entre les deux

1. En elTel, la morale du Gil Blas est de celles qu'il faut savoir démêler et extraire : elle n'en est que plus savoureuse.

épaules : voilà mon oncle. Au reste, c'était un ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne chère; et sa prébende, qui n'était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens.

Il me prit chez lui dès mon enfance et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé, qu'il résolut de cultiver mon esprit. Il m'acheta un alphabet, et entreprit de m'apprendre à lire : ce qui ne lui fut pas moins utile qu'à moi; car, en me faisant connaître mes lettres, il se remit à la lecture, qu'il avait toujours fort négligée; et à force de s'y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire; ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulu m'enseigner la langue latine ; c'eût été autant d'argent d'épargné pour lui; mais, hélas! le pauvre Gil Ferez! il n'en avait su de sa vie les premiers principes; c'était peutêtre (car je n'avance pas cela comme un fait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant.

Il fut donc obligé de me mettre sous la férule d'un maître; il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passait pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq à six années j'entendis un peu les auteurs grecs. et assez bien les poètes latins. Je m'appliquai aussi à la logique, qui m'apprit à raisonner beaucoup. J'aimais tant la dispute, que j'arrêtais les passants, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressais quelquefois à des figures hibernoises ' qui ne demandaient pas mieux; et il fallait alors nous voir disputer! Quels gestes! quelles grimaces! quelles contorsions! Nos yeux étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes : on nous devait plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes.

Je m'acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation de savant. Mon oncle en fut ravi, parce qu'il fît réflexion que je cesserais bientôt de lui être à charge.

1. Les Irlandais (ou Hibcrnois) passaient pour être fort disputeurs.

« Oh'çà ! Gil Blas, me dit-il un jour, le temps de ton enfance est passé. Tu as déjà dix-sept ans, et te voilà devenu habile garçon : il faut songer à te pousser. Je suis d'avis de t'envoyer à l'université de Salamanque : avec l'esprit que je te vois, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats pour faire ton voyage, avec ma mule, qui vaut bien dix à douze pistoles; tu la vendras à Salamanque, et tu en emploieras l'argent à t'entretenir jusqu'à ce que tu sois placé. »

Il ne pouvait rien me proposer qui me fût plus agréable; car je mourais d'envie de voir le pays. Cependant j'eus assez de force sur moi pour cacher ma joie; et lorsqu'il fallut partir, ne paraissant sensible qu'à la douleur de quitter un oncle à qui j'avais tant d'obligations, j'attendris le bonhomme, qui me donna plus d'argent qu'il ne m'en aurait donné s'il eût pu lire au fond de mon âme. Avant mon départ, j'allai embrasser mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent pas les remontrances. Ils m'exhortèrent à prier Dieu pour mon oncle, à vivre en honnête homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, à ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent très longtemps harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui était le seul bien que j'attendais d'eux. Aussitôt je montai sur ma mule et sortis de la ville. (I, 1.)

Première aventure.

Me voilà donc hors d'Oviédo, sur le chemin de Penaflor, au milieu de la campagne, maître de mes actions, d'une mauvaise mule et de quarante bons ducats, sans compter quelques réaux que j'avais volés à mon très honoré oncle K La première chose que je

1. Gil Blas a quelques mauvais instincts : il ne deviendra vraiment honnête homme qu'aux approches de la vieillesse, vers la fin du roman.

fis fut de laisser ma mule aller à discrétion, c'est àdire au petit pas. Je lui mis la bride sur le cou; et, tirant de ma poche mes ducats, je commençai à les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étais pas maître de ma joie : je n'avais jamais vu tant d'argent; je ne pouvais me lasser de le regarder et de le manier. Je le comptais peut-être pour la vingtième ibis, quand tout à coup ma mule, levant la tête et les oreilles, s'arrêta au milieu du grand chemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayait; je regardai ce que ce pouvait être : j'aperçus sur la terre un chapeau renversé, sur leq uel il y avait un rosaire à gros grains, et en même temps j'entendis une voix lamentable qui prononça ces paroles : « Seigneur passant, ayez pitié, de grâce, d'un pauvre soldat estropié; jetez, s'il vous plaît, quelques pièces d'argent dans ce chapeau; vous en serez récompensé dans l'autre monde. » Je tournai aussitôt les yeux du côté que partait la voix; je vis au pied d'un buisson, à vingt ou trente pas de moi, une espèce de soldat qui, sur deux bâtons croisés, appuyait le bout d'une escopette qui me parut plus longue qu'une pique, et avec laquelle il me couchait en joue. A cette vue qui me fît trembler pour le bien de l'Église, je m'arrêtai tout court; je serrai promptement mes ducats, je tirai quelques réaux, et m'approchant du chapeau disposé à recevoir la charité des fidèles effrayés, je les jetai dedans l'un après l'autre, pour montrer au soldat que j'en usais noblement. Il fut satisfaisait de ma générosité, et me donna autant de bénédictions que je donnai de coups de pieds dans les flancs de ma mule pour m'éloigner promptement de lui; mais la maudite bête, trompant mon impatience, n'en alla pas plus vite : la longue habitude qu'elle avait de marcher pas à pas sous mon oncle lui avait fait perdre l'usage du galop.

Je ne tirai pas de cette aventure un augure trop favorable pour mon voyage. Je me représentai que je n'étais pas encore à Salamanque, et que je pourrais

bien faire une i)lus mauvaise rencontre. Mon oncle me parut très imprudent de ne m'avoir pas mis entre les mains d'un muletier; c'était sans doute ce qu'il aurait dû l'aire; mais il avait songé qu'en me donnant sa mule mon voyage me coûterait moins, et il avait plus pensé à cela qu'aux périls que je pouvais courir en chemin. Ainsi, pour réparer sa faute, je résolus, si j'avais le bonheur d'arriver à Penaflor, d'y vendre ma mule et de prendre la voie du muletier pour aller à Astorga, d'où je me rendrais à Salamanque par la même voiture. (I, 2.)

Gil Blas vend sa Mule.

J'arrivai heureusement à Penallor : je m'arrêtai à la porte d'une hôtellerie d'assez bonne apparence. Je n'eus pas mis pied à terre, que l'hôte vint me recevoir fort civilement. Il détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses épaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menait ma mule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des Asturies, et aussi prompt à conter sans nécessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d'autrui, m'apprit qu'il se nommait André Corcuelo ; qu'il avait servi longtemps dans les armées du roi en qualité de sergent, et que, depuis quinze mois, il avait quitté le service pour épouser une fdle de Castropol, qui faisait valoir le bouchon K II me dit encore une infinité d'autres choses que je me serais fort bien pa^sé d'entendre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où je venais, où j'allais, et qui j'étais. A quoi il me fallut répondre article par article, parce qu'il accompagnait d'une profonde révérence chaque question qu'il me faisait, en me priant d'un air si respectueux d'excuser sa curiosité, que je

1. L'hôtellerie. Ce nom vient du bouquet (ou bouchon) de verdure qu'on suspendait à la porte comme enseigne.

ne pouvais me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avais de me défaire de ma mule pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort, non succinctement; car il me représenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvaient m'arriver sur la route : il me rapporta môme plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyais qu'il ne finirait point. Il finit pourtant, en disant que, si je voulais vendre ma mule, il connaissait un honnête maquignon qui l'achèterait. Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.

Il revint bientôt accompagné de son homme qu'il me présenta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l'on amena ma mule. On la fît passer et repasser devant le maquignon, qui se mit à l'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvait dire beaucoup de bien; mais, quand c'aurait été la mule du pape, il y aurait trouvé à redire. Il assurait donc qu'elle avait tous les défauts du monde; et, pour mieux me le persuader, il en attestait l'hôte, qui sans doute avait ses raisons pour en convenir.

« Eh bien, me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là? »

Après l'éloge qu'il en avait fait, et l'attestation du seigneur Corcuelo, que je croyais homme sincère et bon connaisseur, j'aurais donné ma mule pour rien; c'est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapportais à sa bonne foi ; qu'il n'avait qu'à priser la bête en conscience,-et que je m'en tiendrais à la prisée. Alors faisant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenais par son faible. Ce n'était pas effectivement par son fort ; car, au lieu de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois

ducats, que je reçus avec autant de joie que si j'eusse gagné à ce marché-là.

Après m'ètre si avantageusement défait de ma mule, riiôte me mena chez un muletier qui devait partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partirait avant le jour, et qu'il aurait soin de me venir réveiller. Xous convînmes de prix, tant pour le louage d'une mule c{ue pour ma nourriture; et quand tout fut réglé entre nous, je m'en retournai vers riiôtellerie avec Corcuelo. qui, chemin faisant, se mit à me raconter riiistoire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on en disait dans la ville. Enfin il allait de nouveau m'étourdir de son babil importun, si par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu l'interrompre en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai ensemble, et conti nuai mon chemin, sans soupçonner que j'eusse la moindre part à leur entretien. (I, 2.)

IJn parasite.

Je demandai à souper dès que je fus dans l'hôtellerie. C'était un jour maigre : on m'accommoda des œufs. Lorsque l'omelette qu'on me faisait fut en état de m'ètre servie, je m'assis tout seul à une table. Je n'avais pas encore mangé le premier morceau, que l'hôte entra suivi de l'homme qui l'avait arrêté dans la rue. Ce cavalier portait une longue rapière, et pouvait bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé.

« Seigneur écolier, me dit-il. je viens d'apprendre que vous êtes le seigneur Gil de Blas de Santillane, l'ornement d'Oviédo et le flambeau de la philosophie. Est-il bien possible que vous soyez ce savantissime, ce bel esprit dont la réputation est si grande en ce pays-ci"? Vous ne savez pas. continua-t-il en s'adressant à l'hôte et à l'hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez : vous avez un trésor dans votre

maison : vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde. »

Puis, se tournant de mon côté et me jetant les bras ^ au cou :

" « Excusez mes transports, ajouta-t-il, je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause. »

Je ne pus lui répondre sur-le-champ, parce qu'il me tenait si serré, que je n'avais pas la respiration libre; et ce ne fut qu'après que j'eus la tète dégagée de l'eml)rassade, que je lui dis :

« Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Peiîallor.

— Comment, connu? reprit-il sur le même ton; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine de vous avoir produit que la Grèce d'avoir vu naître ses sept sages. »

Ces paroles furent suivies d'une nouvelle accolade^ qu'il me fallut encore essuyer au hasard d'avoir le sort d'Antée K Pour peu que j'eusse eu d'expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles ; j'aurais bien connu, à ses flatteries outrées, que c'était un de ces parasites que l'on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu'un étranger arrive, s'introduisent auprès de lui pour remplir leur ventre à ses dépens; mais ma jeunesse et ma vanité m'en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l'invitai à souper avec moi.

« Ah! très volontiers, s'écria-t-il; je sais trop bon gré à mon étoile de m'avoir fait rencontrer l'illustre Gil Blas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n'ai pas

1. Géant, fils de la Terre : il était invincible tant qn'il touchait le sol. Hercule pour en venir à bout dut le soulever et l'étoufTer dans ses bras.

grand appétit, poursuivit-il; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance. »

En parlant ainsi, mon panégyriste s'assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un couvert. Il se jeta d'abord sur l'omelette avec tant d'avidité, qu'il semblait n'avoir mangé de trois jours. A l'air complaisant dont il s'y prenait, je vis bien qu'elle serait bientôt expédiée. J'en ordonnai une seconde, qui l'ut faite si promptement, qu'on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme il achevait de manger la première. Il y procédait pourtant d'une vitesse toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges ; ce qui me rendait fort content de ma petite personne. Il buvait aussi fort souvent : tantôt c'était à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d'avoir un fils tel que moi. En même temps, il versait du vin dans mon verre, et m'excitait à lui faire raison.

Je ne répondais point mal aux santés qu'il me portait; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l'hôte s'il n'avait pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s'entendait avec le parasite, me répondit :

« J'ai une truite excellente ; mais elle coûtera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour vous.

— Qu'appelez-vous trop friand? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevée; vous n'y pensez pas, mon ami : apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince. »

Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles de l'hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo :

« Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. »

L'hôte, qui ne demandait pas mieux, se mit à l'apprêter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite, qui fit paraître une nouvelle complaisance, c'est-à-dire qu'il donna sur le poisson comme il avait donné sur les œufs. Il fut pourtant obligé de se rendre de peur d'accident, car il en avait jusqu'à la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie.

« Seigneur Gil Blas, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m'avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin; n'en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur parole, la huitième merveille du monde. »

En achevant ces mots, il me rit au nez, et s'en alla.

Je fus aussi sensible à cette baie que je l'ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvais me consoler de m'être laissé tromper si grossièrement, ou, pour mieux dire, de sentir mon orgueil humilié. — '

« Eh quoi ! dis-je, le traître s'est donc joué de moi? Il n'a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez, ou plutôt ils étaient d'intelligence tous deux. Ah ! pauvre Gil Blas, meurs de honte d'avoir donné à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué un sot : loin de

m'exhorter à ne tromper personne, ils devaient me recommander de ne me pas laisser duper K »

Agité de ces pensées mortifiantes, enflammé de dépit, je m'enfermai dans ma chambre et me mis au lit; mais je ne pus dormir, et je n'avais pas encore fermé l'oeil lorsque le muletier me vint avertir qu'il n'attendait plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt ; et pendant que je m'habillais, Corcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, dans lequel la truite n'était pas oubliée; et non seulement il m'en fallut passer par où il voulut, mais j'eus encore le chagrin, en lui livrant mon argent, de m'apercevoir que le bourreau se ressouvenait de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j'avais fait si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletier avec ma valise, en donnant à tous les diables le parasite, l'hôte et l'hôtellerie. (I, 2.)

Au coin d'un bois.

Ce muletier est un mauvais drôle qui a maille à partir avec la justice. Gil Blas, craignant d'être arrêté avec lui par la patrouille à Cacabelos, s'enfuit à travers champs.

Je gagnai la campagne; je traversai je ne sais combien de champs et de bruyères, et sautant tous les fossés que je trouvais sur mon passage, j'arrivai enfin auprès d'une forêt. J'allais m'y jeter et me cacher dans le plus épais hallier lorsque deux hommes à cheval s'offrirent tout à coup au-devant de mes pas. Ils crièrent : « Qui va là? » et comme ma surprise ne me permit pas de répondre sur-le-champ, ils s'approchèrent de moi; et, me mettant chacun un pistolet sur la gorge, ils me sommèrent de leur apprendre qui j'étais, d'où je venais, ce que je voulais aller faire en cette forêt, et surtout de ne leur rien déguiser. A cette manière d'in-

1. Ne pas se laisser duper : telle sera à l'avenir la principale préoccupation du très peu chevaleresque Gil Blas.

terroger je leur répondis que j'étais un jeune homme d'Oviédo qui allait à Salamanque; je leur contai même l'alarme qu'on venait de nous donner; et j'avouai que la crainte d'être appliqué à la torture m'avait fait prendre la fuite. Ils firent un éclat de rire à ce discours qui marquait ma simplicité; et l'un des deux me dit :

« Rassure-toi, mon ami; viens avec nous, et ne crains rien; nous allons te mettre en sûreté. »

A ces mots, il me fit monter en croupe sur son cheval, et nous nous enfonçâmes dans la forêt.

Je ne savais ce que je devais penser de cette rencontre; je n'en augurais pourtant rien de sinistre.

« Si ces gens-ci, disais-je en moi-même, étaient des voleurs, ils m'auraient volé, et peut-être assassiné. Il faut que ce soient de bons gentilhommes de ce pays-ci, qui, me voyant effrayé, ont pitié de moi, et m'emmènent chez eux par charité. »

Je ne fus pas longtemps dans l'incertitude. Après quelques détours, que nous fîmes dans un grand silence, nous nous trouvâmes au pied d'une colline, où nous descendîmes de cheval.

« C'est ici que nous demeurons », me dit un des cavaliers.

J'avais beau regarder de tous côtés, je n'apercevais ni maison ni cabane, pas la moindre apparence d'habitation. Cependant ces deux hommes levèrent une grande trappe de bois, couverte de broussailles, qui cachait l'entrée d'une longue allée en pente et souterraine, où les chevaux se jetèrent d'eux-mêmes, comme des animaux qui y étaient accoutumés. Les cavaliers m'y firent entrer avec eux; puis, baissant la trappe avec des cordes qui y étaient attachées pour cet effet, voilà le digne neveu de mon oncle Ferez pris comme un rat dans une ratière. (I, 3.)

Chez les voleurs.

Je connus alors avec quelle sorte de gens j'étais, et l'on peut bien juger que cette connaissance m'ôta ma première crainte. Une frayeur plus grande et plus juste vint s'emparer de mes sens; je crus que j'allais perdre la vie avec mes ducats. Ainsi, me regardant comme une victime qu'on conduit à l'autel, je marchais, déjà plus mort que vif, entre mes deux conducteurs, qui, sentant bien que je tremblais, m'exhortaient inutilement à ne rien craindre. Quand nous eûmes fait environ deux cents pas, en tournant et en descendant toujours, nous entrâmes dans une écurie qu'éclairaient deux grosses lampes de fer pendues à la voûte. Il y avait une bonne provision de paille et plusieurs tonneaux remplis d'orge. Vingt chevaux y pouvaient être à l'aise; mais il n'y avait alors que les deux qui venaient d'arriver. Un vieux nègre, qui paraissait pourtant encore assez vigoureux, se mit à les attacher au râtelier.

Nous sortîmes de l'écurie; et, à la triste lueur de quelques autres lampes qui semblaient n'éclairer ces lieux que pour en montrer l'horreur, nous parvînmes à une cuisine où une vieille femme faisait rôtir des viandes sur un brasier, et préparait le souper. La cuisine était ornée des ustensiles nécessaires, et tout auprès on voyait une office pourvue de toutes sortes de provisions. La cuisinière (il faut que j'en fasse le portrait) était une personne de soixante et quelques années. Elle avait eu dans sa jeunesse les cheveux d'un blond très ardent; car le temps ne les avait pas si bien blanchis qu'ils n'eussent encore quelques nuances de leur première couleur. Outre un teint olivâtre, elle avait un menton pointu et relevé, avec des lèvres fort enfoncées; un grand nez aquilin lui descendait sur la bouche, et ses yeux paraissaient d'un très beau rouge pourpré.

« Tenez, dame Léonardc, dit un des cavaliers en me présentant à ce bel ange de ténèbres, voici un jeune garçon que nous vous amenons. »

Puis il se tourna de mon côté, et remarquant que j'étais pâle et défait :

« Mon ami, me dit-il, reviens de ta frayeur : on ne te veut faire aucun mal. Nous avions besoin d'un valet pour soulager notre cuisinière; nous t'avons rencontré, cela est heureux pour toi. Tu tiendras ici la place d'un garçon qui s'est laissé mourir depuis quinze jours. C'était un jeune homme d'une complexion très délicate. Tu me parais plus robuste que lui, tu ne mourras pas si tôt. Véritablement tu ne reverras plus le soleil; mais, en récompense, tu feras bonne chère et beau feu. Tu passeras tes jours avec Léonarde, qui est une créature fort humaine : tu auras toutes tes petites commodités. Je veux te faire voir, ajouta-t-il, que tu n'es pas ici avec des gueux. »

En même temps il prit un flambeau et m'ordonna de le suivre.

Il me mena dans une cave, où je vis une infinité de bouteilles et de pots de terre bien bouchés, et qui étaient pleins, disait-il, d'un vin excellent. Ensuite il me fît traverser plusieurs chambres. Dans les unes, il y avait des pièces de toile; dans les autres, des étoffes de laine et des étoffes de soie. J'aperçus dans une autre de l'or et de l'argent, sans compter beaucoup de vaisselle à diverses armoiries. Après cela, je le suivis dans un grand salon que trois lustres de cuivre éclairaient, et qui servait de communication à d'autres chambres. Il me fit là de nouvelles questions. II me demanda comment je me nommais, pourquoi j'étais sorti d'Oviédo; et lorsque j'eus satisfait sa curiosité : « Eh bien, Gil Blas, me dit-il, puisque tu n'as quitté ta patrie que pour chercher quelque bon poste, il faut que tu sois né coiffé, pour être tombé entre nos mains. Je te l'ai déjà dit, tu vivras ici dans l'abondance, et rouleras sur l'or et sur l'argent. D'ailleurs, tu y seras

en sûreté. Tel est ce souterrain, que les offlciers de la Sainte-Hermandad viendraient cent fois dans cette forêt sans le découvrir. L'entrée n'en est connue que de moi seul et de mes camarades. Peut-être me demanderas-tu comment nous Pavons pu faire sans que les habitants des environs s'en soient aperçus; mais apprends, mon ami, que ce n'est point notre ouvrage, et qu'il est fait depuis longtemps. Après que les Maures se furent rendus maîtres de Grenade, de FAragon et de presque toute l'Espagne, les chrétiens qui ne voulurent point subir le joug des infidèles prirent la fuite et vinrent se cacher dans ce pays-ci, dans la Biscaye et dans les Asturies, où le vaillant don Pelage s'était retiré. Fugitifs et dispersés par pelotons, ils vivaient dans les montagnes ou dans les bois. Les uns demeuraient dans les cavernes, et les autres firent plusieurs souterrains, du nombre desquels est eelui-ci. Ayant ensuite eu le bonlieur de chasser d'Esj)agne leurs ennemis, ils retournèrent dans les villes. Depuis ce temps-là leurs retraites ont servi d'asile aux gens de notre profession. Il est vrai que la Sainte-Hermandad en a découvert et détruit quelques-unes; mais il en reste encore; et, grâce au ciel, il y a près de quinze années que j'habite impunément celle-ci. Je m'appelle le capitaine Rolande. Je suis chef de la compagnie; et l'homme que tu as vu avec moi est un de mes cavaliers. »

Comme le seigneur Rolande achevait de parler de <'ette sorte, il parut dans le salon six nouveaux visages. C'était le lieutenant avec cinq hommes de la troupe qui revenaient chargés de butin. Ils apportaient deux mannequins rem[)lis de sucre, de cannelle, de poivre, de figues, d'amandes et de raisins secs. Le lieutenant adressa la pai'ole au capitaine, et lui dit qu'il venait d'enlever ces mannequins à un épicier de Benavente, dont ii avait aussi i)ris la mulet. Après qu'il eut rendu compte de son ex})édilion au bur(\au. les dépouilles de l'épicier furent portées dans l'office. Alors il ne fut

plus question que de se réjouir. On dressa dans le salon une grande table, et Ton me renvoya dans la cuisine, où la dame Léonarde m'instruisit de ce que j'avais à faire. Je cédai à la nécessité, puisque mon mauvais sort le voulait ainsi; et, dévorant ma douleur, je me préparai à servir ces honnêtes gens.

Je débutai par le buffet, que je parai de tasses d'argent et de plusieurs bouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolando m'avait vanté; j'apportai ensuite deux ragoûts, qui ne furent pas plus tôt servis, que tous les cavaliers se mirent à table. Ils commencèrent à manger avec beaucoup d'appétit; et moi, debout derrière eux, je me tins prêt à leur verser du vin. Je m'en acquittai de si bonne grâce, quoique je n'eusse jamais fait ce métier-là, que j'eus le bonheur de m'attirer des compliments. Le capitaine, en peu de mots, leur conta mon histoire, qui les divertit fort. Ensuite il leur parla de moi fort avantageusement; mais j'étais alors revenu des louanges, et j'en pouvais entendre sans péril. Là-dessus ils me louèrent tous; ils dirent que je paraissais être né })our être leur échanson; que je valais cent fois mieux que mon prédécesseur. Et comme depuis sa mort c'était la senora Léonarda qui avait l'honneur de présenter le nectar à ces dieux infernaux, ils la privèrent de ce glorieux emploi pour m'en revêtir. Ainsi, nouveau Ganymède, je succédai à cette vieille Hébé.

Un grand plat de rôti, servi peu de temps après les ragoûts, vint achever de rassasier les voleurs, qui, buvant à proportion qu'ils mangeaient, furent bientôt

de belle humeur, let firent un beau bruit.

Une bonne partie de la nuit se passe ainsi en orgies et en beaux discours : cependant les voleurs finissent par se lever «le table pour s'aller coucher.

Ils allumèrent des bougies, et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, pendant que je l'aidais à se déshabiller :

« Eli bien, Gil Blas, me dit-il d'un air gai, to vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie; la haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous; nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé; nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs. Eh! voit-on d'autres gens dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui ^ C'est vm sentiment général; la manière seule de le faire en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des États de leurs voisins. Les personnes de qualité empruntent et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point, on n'ignore pas ce cju'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous; car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent même aux coupables. » (I, 4, 5.)

Gil Blas essaie en vain de s'enfuir.

Après que le capitaine des voleurs eut fait ainsi l'apologie de sa profession, il se mit au lit; et moi je retournai dans le salon, où je remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarde soupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétit, je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvais manger; et comme je paraissais aussi triste que j'avais sujet de l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler; ce qu'elles firent d'une manière

1. C'est le cas de suivre le conseil du licencié Pierre Garcias, et de chercher l'intention morale de l'auteur : il est bien clair que Lesage n'a pas prétendu faire une apologie sérieuse du vol.

plus propre à me mettre au désespoir qu'à soulager ma douleur.

« Pourquoi vous affligez-vous, mon fils? me dit la vieille; vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paraissez facile; vous vous seriez bientôt perdu dans le monde.

— La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le vieux nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a dans le monde que des peines. Rendez grâce au ciel, mon ami, d'être tout d'un coup délivré des périls, des embarras et des afflictions de la vie. »

J'essuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi à rien de m'en fâcher. Je ne doute pas même, si je me fusse mis en colère, cjue je ne leur eusse apprêté à rire à mes dépens. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau c{ue dun lit.

« Voilà votre chambre, mon petit poulet », me dit-elle en me passant doucement la main sous le menton; « le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge; ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. »

En achevant ces paroles, elle me donna la lampe, et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions.

« 0 ciel! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne? On veut que je renonce à la vue du soleil; et, comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts! »

Ces pensées, qui me semblaient très mortifiantes, et qui Tétaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à Salamanque ;/ je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos; j'aurais voulu être à la question." Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver ; et je me dis en moi-même : « Est-il donc impossible de me tirer d'ici? Les voleurs dorment; la cuisinière et le nègre en feront bien autant; pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer? Il est vrai que je ne me crois pas assez fort pour lever la trappe qui est à l'entrée. Cependant voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me donnera des forces, et j'en viendrai peutêtre à bout. »

Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai tous les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurie, et j'aperçus enfin l'allée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trappe avec une joie mêlée de crainte; mais, hélas! au milieu de l'allée je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient si près l'un de l'autre qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle dont je ne m'étais pas aperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tàter les barreaux. J'examinai la serrure; je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer vigoureusement, entre les deux épaules, cinq ou six coups de nerf de bœuf. Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit; et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une main tenait une lanterne

sourde, et de l'autre l'instrument de mon supplice. « Ah! ah! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver! Oh! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre; je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n'est-ce pas? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous pour nous échapper. »

Cependant, au cri que j'avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en sursaut; et, ne sachant si c'était la Sainte-Hermandad qui venait fondre sur eux, ils se levèrent en appelant à haute voix leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines et s'avancent presque nus jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo. Mais sitôt qu'ils surent la cause du bruit qu'ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats de rire.

« Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n'y a pas six heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller? Il faut que tu aies bien de l'aversion pour la retraite. Eh ! que ferais-tu donc si tu étais chartreux? Va te coucher. Tu en seras quitte, cette fois-ci, pour les coups que Domingo t'a donnés; mais, s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te sauver, par saint Barthélémy ! nous t'écorcherons tout vif. »

A ces mots il se retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres en riant de tout leur cœur de la tentative que j'avais faite pour leur fausser compagnie. Le vieux nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie; et je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer. (I, 6.)

Ce que fit Gil Blas, ne pouvant faire mieux.

Je pensai succomber, les premiers jours, au chagrin qui me dévorait. Je ne faisais que trahier une vie mou-

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rante; mais enfin, mon bon génie m'inspira la pensée de dissimuler. J'affectai de paraître moins triste; je commençai à rire et à chanter, quoique je n'en eusse aucune envie; en un mot, je me contraignis si bien, queLéonarde et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau s'accoutumait à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenais un air gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissait.

« Gil Blas, me dit le capitaine un soir que je faisais le plaisant, tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie; je suis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens; je ne te croyais pas si spirituel ni si enjoué. »

Les autres me donnèrent aussi mille louanges, et m'exhortèrent à persister dans les généreux sentiments que je leur témoignais; enfin, ils me parurent si contents de moi, que, profitant d'une si bonne disposition :

« Messieurs , leur dis-je , permettez que je vous découvre le fond de mon âme. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation; j'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession : je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être de vos confrères, et de partager avec vous les périls de vos expéditions. »

Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté ; puis il fut résolu tout d'une voix qu'on me laisserait servir encore quelque temps pour éprouver ma vocation; qu'ensuite on me ferait faire mes caravanes * ; après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais, et qu'on ne pouvait, disait-on, refuser à un jeune homme qui paraissait d'aussi bonne volonté que moi.

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