Descomulgado signifie excommunié
en tirant de sa poche un papier, vous en aurez de l)onnes. Voilà un billet que le seigneur don Mathias n'a quii signer. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur Talego, riche laboureur de Mondejar.
— Cela est bon, répliqua l'usurier; je ne fais point le difficuUueux, moi; pour peu que les propositions qu'on me fait soient raisonnables, je les accepte sans façon dans le moment. »
Alors l'intendant présenta une plume à mon maître, qui, sans lire le billet, écrivit, en sifflant, son nom au bas.
Cette affaire consommée, le vieillard dit adieu à mon patron, qui courut l'embrasser en lui disant :
« Jusc{u'au revoir, seigneur usurier ;je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vous passez, vous autres, pour des fripons; je vous trouve très nécessaires à l'État; vous êtes la consolation de mille enfants de famille et la ressource de tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus.
— Tu as raison, s'écria Centellés. Les usuriers sont d'honnêtes gens cju'on ne peut assez honorer; et je veux à mon tour embrasser celui-ci à cause du denier cinq. »
A ces mots il s'approcha du vieillard pour l'accoler: et ces deux petits-maîtres, pour se divertir, commencèrent à se le renvoyer l'un à l'autre, comme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Après qu'ils l'eurent bien ballotté, ils le laissèrent sortir avec l'intendant, qui méritait mieux que lui ces embrassades, et même ciuelcfue chose de plus.
Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis, don Mathias envoya, par le laquais qui était avec moi dans la chambre, la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosa, et serra l'autre dans une longue bourse brochée d'or et de soie, qu'il portait ordinairement dans sa poche. (III, 3.)
108 i>a(;es choisies de lesage
Chez les comédiens.
Don Mathias étant mort, Gil Blas clierclie une autre place : mais la fréquentation des valets des i)etits-maîtres l'a gàlé : il se dissipe, et il entre au service d'une actrice à la mode, la l)elie Arsénié. Là, il achève de se corrompre : mais il a {\u moins le plaisir d'y observer de près les mœurs des comédiens.
Jo me mis donc en campagne le lendemain matin ponr commencer Texercice de mon emploi d'économe. C'était, un jour maigre; j'achetai, par ordre de ma maîtresse, de bons poulets gras, des lapins, des per dreaux, et d'autres petits- pieds. Comme messieurs les comédiens ne sont pas contents des manières de l'Église à leur égard, ils n'en observent pas avec exactitude les commandements. J'apportai au logis plus de viande qu'il n'en faudrait à douze honnêtes gens ponr bien passer les trois jours du carnaval. La cuisinière eut de quoi s'occuper toute la matinée. Pendant qu'elle préparait le dîner. Arsénié se leva, et demeura jusqu'à midi à sa toilette. Alors les seigneurs Rosimiro et Ricardo, comédiens, arrivèrent. Il survint ensuite deux comédiennes, Constance et Celinaura; et un moment après parut Florimonde, accompagnée d'un homme qui avait tout l'air d'un senor cahaUcro des plus lestes. Il avait les cheveux galamment noués, un chapeau relevé d'un bouquet de plumes feuille-mo!'te. un haut-de-chausses bien étroit, et l'on voyait aux ouvertures de son pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle. Ses gants et son mouchoir étaient dans la concavité de la garde de son épée, el il portait son manteau avec une grâce toute particulière.
Néanmoins, quoiqu'il eût bonne mine et fût très bien fait, je trouvai d'abord en lui quelque chose de singulier.
« Il faut, dis-jeen moi-iuème. que ce gentilhomme-là soit un original. »
HISTOIRE DE CIL HLAS DE SANTILLAXE 109
Je ne me trompais i)oint: c'était un caractère marqué. Dès qu'il entra dans l'appartement d'Arsénié, il courut, les bras ouverts, embrasser les actrices et les acteurs l'un après l'autre, avec des démonstrations plus outrées que celles des i)etits-maîtres. Je ne changeai point de sentiment lorsque je l'entendis i)arler : il appuyait sur toutes les syllabes, et prononçait ses paroles d'un ton emphatique, avec des gestes et des yeux accommodés -au sujet. J'eus la curiosité de demander à Laure * ce que c'était que ce cavalier.
« Je te pardonne, me dit-elle, ce mouvement curieux : il est impossible de voir et d'entendre pour la première fois le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria ^ sans avoir l'envie qui te presse; je vais te le peindre au naturel. Premièrement, c'est un homme qui a été comédien. Il a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est depuis repenti par raison. As-tu remarqué ses cheveux noirs? Ils sont teints aussi bien que ses sourcils et sa moustache. Il est plus vieux que Saturne , cependant, comme au temps de sa naissance ses parents ont négligé de faire écrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profite de leur négligence et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes années pour le moins. D'ailleurs, c'est le personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même. Il a passé les douze premiers lustres de sa vie dans une ignorance crasse ; mais, pour devenir savant, il a pris un précepteur qui lui a montré à épeler en grec et en latin. De plus il . sait par cœur une infinité de bons contes qu'il a récités tant de fois comme de son cru, qu'il est parvenu à se figurer qu'ils en sont effectivement. Il les fait venir dans la conversation, et on peut dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire. Au reste, on dit que c'est un grand acteur. Je veux le croire pieusement: je t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît