Soubrette d'Arsénié
-2. Ventoleria signifie bouffée de venl, au figuré orgueil.
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point. Je l'entends quelquefois déclamer ici; et je lui trouve, entre autres défauts, une prononciation tro}) affectée, avec une voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation K »
Tel fut le portrait que la soubrette me fît de cet histrion honoraire; et véritablement je n'ai jamais vu de mortel d'un maintien plus orgueilleux. Il faisait aussi le beau parleur. Il ne inancjua pas de tirer de son sac deux ou trois contes qu'il débita d'un air imposant et bien étudié. D'une autre part, les comédiennes et les comédiens, qui n'étaient point venus là pour se taire, ne furent pas muets. Ils commencèrent à s'entretenir de leurs camarades absents d'une manière peu charitable, à la vérité ; mais c'est une chose qu'il faut pardonner aux comédiens comme aux auteurs. La conversation s'échauffa donc contre le prochain.
... Ils s'entretinrent à peu près de cette sorte avant le dîner, et leur entretien roula sur la même matière lorsqu'ils furent à table. Comme je ne finirais point si j'entreprenais de rapporter tous les autres discours pleins de médisance ou de fatuité que j'entendis, le lecteur trouvera bon que je les supprime, pour lui conter de quelle façon fut reçu un pauvre diable d'auteur qui arriva chez Arsénié sur la fin du repas.
Notre petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse :
« Madame, un homme en linge sale, crotté jusqu'à l'échiné, et qui, sauf votre respect, a tout Tair d'un poète, demande à vous parier.
— Qu'on le fasse monter, répondit Arsénié. Ne bougeons, messieurs; c'est un auteur. »
Effectivement, c'en était un dont on avait accepté
1. Lesage a fait ici le porlrail satirique de Michel Baron, l'élève de Molière, acteur célèbre, auteur de plusieurs comédies, notamment de l'Homme à bonnes fortunes, où il passe pour s'être peint lui-même sous les traits du marquis de Moncade.
HISTOIRE DE CUL 1)1,AS J)E SANTILLANE Hl
une tragédie, et qui apportait un rôle à ma maîtresse. Il s'appelait Pedro de Moya. Il fît en entrant einq ou six profondes révérences à la compagnie, qui ne se leva ni même ne le salua point. Arsénié répondit seulement par une simple inclination de tète aux civilités dont il l'accablait. Il s'avança dans la chambre d'un air tremblant et embarrassé. Il laissa tomber ses gants et son chapeau. Il les ramassa, s'approcha de ma maîtresse, et, lui présentant un papier plus respectueusement qu'un plaideur ne présente un placet à son juge :
« Madame, lui dit-il, agréez, de grâce, le rôle que je prends la liberté de vous offrir. »
Elle le reçut d'une manière froide et méprisante, et ne daigna pas même répondre au compliment.
Cela ne rebuta point notre auteur, qui, se servant de l'occasion pour distribuer d'autres personnages, en donna un à Rosimiro et un autre à Florimonde, qui n'en usèrent pas plus honnêtement avec lui qu'Arsénié. Au contraire le comédien, fort obligeant de son naturel, comme ces messieurs le sont pour la plupart, l'insulta par de piquantes railleries. Pedro de Moya les sentit. Il n'osa toutefois les relever, de peur que sa pièce n'en pâtît. Il se retira sans rien dire, mais vivement touché, à ce qu'il me parut, de la réception que l'on venait de lui faire. Je crois que, dans son dépit, il ne manqua pas d'apostropher en lui-même les comédiens comme ils le méritaient; et les comédiens, de leur côté, quand il fut sorti, commencèrent à parler des auteurs avec beaucoup de respect.
« Il me semble, dit Florimonde, que le seigneur Pedro de Moya ne s'en va pas fort satisfait.
— Eh! madame, s'écria Rosimiro, de quoi vous inquiétez-vous? Les auteurs sont-ils dignes de notre attention? Si nous allions de pair avec eux, ce serait le moyen de les gâter. Je connais ces petits messieurs, je les connais; ils s'oublieraient bientôt. Traitons-les
toujours en esclaves, et ne craignons point de lasser leur patience. Si leurs chagrins les éloignent de nous ([uelquefois, la fureur d'écrire nous les ramène, et ilssont encore trop heureux que nous voulions bien jouer leurs pièces.
— Vous avez raison, dit Arsénié; nous ne perdons que les auteurs dont nous faisons la fortune. Pour ceux-là, sitôt que nous les avons bien placés, l'aise les gagne, et ils ne travaillent plus. Heureusement la compagnie s'en console, et le public n'en souffre point. »
On applaudit à ces beaux discours; et il se trouva que les auteurs, malgré les mauvais traitements qu'ils recevaient des comédiens, leur en devaient encore de reste. Ces histrions les mettaient au-dessous d'eux, et certes ils ne pouvaient les mépriser davantage ^
Les convives demeurèrent à table jusqu'à ce qu'il fallût aller au théâtre. Alors ils s'y rendirent tous. Je les suivis, et je vis encore la comédie ce jour-là. J'y pris tant de plaisir, que je résolus de la voir tous les jours. Je n'y manquai pas, et insensiblement je m'accoutumai aux acteurs. Admirez la force de l'habitude!; J'étais particulièrement charmé de ceux qui brillaient et gesticulaient le plus sur la scène, et je n'étais pas seul dans ce goût-là.
La beauté des pièces ne me touchait pas moins que la manière dont on les représentait. 11 y en avait quelques-unes qui m'enlevaient; et j'aimais, entre autres, celles où l'on faisait paraître tous les cardinaux ou les douze pairs de France. Je retenais des morceaux de ces poèmes incomparables. Je me souviens que j'appris par cœur en deux jours une comédie entière qui avait pour titre la Reine des Fleurs. La Rose, qui était la reine, avait pour confidente la Violette et pour écuyer
1. 11 faut voir dans toute cette peinture des comédiens madrilènes une vive satire des Comédiens français, avec lesquels Lesage avait eu de graves démêlés.
le Jasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me semblaient l'aire beaucoup d'honneur à l'esprit de notre nation.
Je ne me contentai pas d'orner ma mémoire des plus beaux traits de ces chefs-d'œuvre dramatiques, je m'attachai à me i)erfectionner le goût; et, pour y parvenir plus sûrement, j'écoutais avec une avide attention tout ce que disaient les comédiens. S'ils louaient une pièce, je l'estimais; leur paraissait-elle mauvaise? je la méprisais. Je m'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces de théâtre comme les joailliers en diamants. Néanmoins la tragédie de Pedro de Moya eut un très grand succès, quoiqu'ils eussent jugé qu'elle ne réussirait point. Cela ne fut pas capable de me rendre leurs jugements suspects, et j'aimai mieux penser que le public n'avait pas le sens commun que de douter de l'infaillibilité de la compagnie. Mais on m'assura de toutes parts qu'on applaudissait ordinairement les pièces nouvelles dont les comédiens n'avaient pas bonne opinion, et qu'au contraire celles qu'ils recevaient avec applaudissement étaient presque toujours sifflées. On me dit que c'était une de leurs règles de juger si mal des ouvrages; et là-dessus on me cita mille succès de pièces qui avaient démenti leurs décisions. J'eus besoin de toutes ces preuves pour me désabuser.
Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'on représentait pour la première fois une comédie nouvelle. Les comédiens l'avaient trouvée froide et ennuyeuse; ils avaient même jugé qu'on ne l'achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte : le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés!
« Comment diable! dit Rosimiro, cette comédie prend ! »
Enfin ils jouent le troisième acte, qui plut encore davantage.
« Je n'y comprends rien, dit Ricardo; nous avons
cru que cette pièce ne serait pas goûtée, et voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde!
— Messieurs, dit alors un comédien fort naïvement,, c'est qu'il y a dedans mille traits d'esprit que nous n'avons pas remarqués. »
Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justiflaient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnait dans le monde. Je voyais des actrices et des acteurs que les applaudissements avaient gûtés, et qui, se considérant comme des objets d'admiration, s'imaginaient faire grâce au public lorsqu'ils jouaient. J'étais choqué de leurs défauts: mais par malheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façon de vivre. Tous les discours que j'entendais parmi eux étaient pernicieux pour la jeunesse, et je ne voyais rien qui ne contribuât à me corrompre.
Je cédai au torrent pendant trois semaines. Mais je sentais souvent naître en moi des remords qui venaient de mon éducation et bientôt, par un effet de mon heureux naturel, les désordres de la vie comique commencèrent à me faire horreur.
« Ah! misérable, me dis-je à moi-même, est-ce ainsi que tu rempUs l'attente de ta famille? N'est-ce pas assez de l'avoir trompée en prenant un autre parti que celui de précepteur? Ta condition servile te doit-elle empêcher de vivre en honnête homme? Te convient-il d'être avec des gens si vicieux? L'envie, la colère et l'avarice régnent chez les uns; la pudeur est bannie de chez les autres ; ceux-ci s'abandonnent à l'intempérance et à la paresse; et l'orgueil de ceux-là va jusqu'à l'insolence. C'en est fait, je ne veux pas demeurer plus longtemps avec les sept péchés mortels. » (III, 11, 12.)
Une mystification.
Gil Blas, après avoir quitté les comédiens, revient à de ])\u^ honnêtes maisons. 11 entre notamment au service d'un vieux
beau, puis d'une dame de qualité. Ensuite il s'éloigne de Madrid et se dirige vers l'Aragon. Entre Tolède et Cuença, il rencontre sur la grande route des picaros comme lui, c'est-à-dire des Jeunes gens Jetés par la destinée en de romanesques aventures. L'un, don Alphonse, exercera sur Gil I51as la meilleure influence : c'est lui qui, à plusieurs reprises, le retirera du vice et contribuera à lui donner un établissement honorable. Les autres, don Raphaël et Ambroise de Lamela, sont ces escrocs qui l'avaient dépouillé Jadis dans une hôtellerie de Yalladolid. Ils [iniront un Jour par recevoir la Juste punition de leurs crimes. Pour le moment, déguisés en ermites, et retirés au fond d'une forêt, ils vivent du produit de leurs fourberies et de leurs rapines. C'est ainsi qu'ils entraînent Gil Blas dans une plaisante et peu louable expédition contre la cassette d'un vieux marchand de Xelva, Juif converti, nommé Samuel Simon. A cette occasion, don Raphaël se déguise en inquisiteur du Saint-Office, Lamela en greffier, et Gil Blas en alguazil.
Nous employâmes bien du temps à nous déguiser; nous déjeunâmes ensuite amplement; si bien qu'il était plus de deux heures après midi lorsque nous sortîmes du bois pour nous rendre à Xelva. Il est vrai que rien ne nous pressait, et que nous ne devions commencer la comédie qu'à l'entrée de la nuit. Aussi nous n'allâmes qu'au petit pas, et nous nous arrêtâmes même aux portes de la ville pour y attendre la fin du jour.
Dès qu'elle fut arrivée, nous laissâmes nos chevaux dans cet endroit sous la garde de don Alphonse, qui se sut bon gré de n'avoir point d'autre rôle à l'aire. Don Raphaël, Ambroise et moi, nous allâmes d'abord non chez Samuel Simon, mais chez un cabaretier qui demeurait à deux pas de sa maison. M. l'Inquisiteur marchait le premier. 11 entre et dit gravement à l'hôte :
« Maître, je voudrais vous parler en particulier; j'ai à vous communiquer une affaire qui regarde le service de l'Inquisition, et qui par conséquent est très importante. »
L'hôte nous mena dans une salle, où Lamela, lo voyant seul avec nous, lui dit :
c Je suis commissaire du Saint-Office. »
IIG J'AGES CHOISIES DE LESACE
A ces paroles, le cabarctier pâlit et répondit, d'une voix tremblante, qu'il ne croyait pas avoir donné sujet à la Sainte-Inquisition de se plaindre de lui.
« Aussi, reprit Ambroise d'un air doux, ne songet-elle point à vous faire de la peine. A Dieu ne plaise que, trop prompte à punir, elle confonde le crime avec rinnocencc! Elle est sévère, mais toujours juste; en un mot, pour éprouver ses châtiments, il faut les avoir mérités. Ce n'est pas vous qui m'amenez à Xelva, c'est un certain marchand qu'on appelle Samuel Simon. Il nous a été fait de lui et de sa conduite un très mauvais rapi3ort. Il est, dit-on, toujours juif, et il n'a embrassé le christianisme que par des motifs purement humains. Je vous ordonne, de la part du Saint-Office, de me dire ce que vous savez de cet homme-là. Gardez-vous, comme son voisin, et peut-être son ami, de vouloir l'excuser ; car, je vous le déclare, si j'aperçois dans votre lémoignage le moindre ménagement pour lui, vous êtes perdu vous-même. Allons, greffier, poursuivit-il en se tournant vers Raphaël, faites votre devoir. »
M. le greffier, qui déjà tenait à la main son papier et son écritoire, s'assit à une table, et se prépara de l'air du monde le plus sérieux à écrire la déposition de l'hôte, qui de son côté protesta qu'il ne trahirait pas la vérité.
« Cela étant, lui dit le commissaire inquisiteur, nous n'avons qu'à commencer. Répondez seulement à mes questions, je ne vous en demande pas davantage. Voyez-vous Samuel Simon fréquenter les églises?
— C'est à quoi je n'ai pas pris garde, répondit le cabaretier; je ne me souviens pas de l'avoir vu à l'église.
— Ron, s'écria l'inquisiteur, écrivez qu'on ne le voit jamais dans les églises.
— Je ne dis pas cela, monsieur, répliqua l'hôte; je dis seulement que je ne l'y ai point vu. Il peut être dans une église où je serai sans que je l'aperçoive.
— Mon ami, reprit Lamela, vous oubliez qu'il ne faut
point dans votre interrogatoire excuser Samuel Simon; je vous en ai dit les conséquences. Vous ne devez dire que des choses qui soient contre lui et pas un mot en sa faveur.
— Sur ce pied-là, seigneur licencié, repartit l'hôte, vous ne tirerez pas grand fruit de ma déposition. Je ne connais point le marchand dont il s'agit, je n'en puis dire ni bien ni mal; mais si vous voulez savoir comment il vit dans son domestique, je vais faire venir ici Gaspard, son garçon, que vous interrogerez. Ce garçon vient ici quelquefois boire avec ses amis; je puis vous assurer qu'il a une bonne langue ; il babillera tant que vous voudrez, il vous dira toute la vie de son maître, et donnera, sur ma parole, de l'occupation à votre greffier.
— J'aime votre franchise, dit alors Ambroise; et c'est témoigner du zèle pour le Saint-Office que de m'enseigner un homme instruit des mœurs de Simon. J'en rendrai compte à l'Inquisition. Hâtez-vous donc, continua-t-il, d'aller chercher ce Gaspard dont vous parlez; mais faites les choses discrètement; que son maître ne se doute point de ce qui se passe. »
Le cabaretier s'acquitta de sa commission avec beaucoup de secret et de diligence. Il amena le garçon marchand. C'était effectivement un jeune homme des plus babillards, et tel qu'il nous le fallait.
« Soyez le bienvenu, mon enfant, lui dit Lamela. Vous voyez en moi un inquisiteur nommé par le Saint- Office pour informer contre Samuel Simon, que l'on accuse de judaïser. Vous demeurez chez lui; oar conséquent vous êtes témoin de la plupart de ses actions. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui, quand je vous l'ordonnerai de la part de la Sainte- Inquisition.
— Seigneur licencié, répondit le garçon marchand, vous ne pouviez vous adresser à un homme plus disposé à vous instruire de ce que vous voulez savoir; je
suis tout prêt à vous contenter là-dessus sans que vous me l'ordonniez de la part du Saint-Office. Si l'on mettait mon maître sur mon chapitre, je suis persuadé qu'il ne m'épargnerait point; aussi je ne le ménagerai pas non plus, et je vous dirai premièrement que c'est un sournois dont il est impossible de démêler les secrets sentiments; un homme qui affecte tous les dehors d'un saint personnage, et qui dans le fond n'est nullement vertueux...
— Je suis bien aise d'apprendre cela, interrompit Ambroise ; mais répondez précisément aux questions que je vais vous faire. C'est particulièrement sur la religion que je suis chargé de savoir quels sont ses sentiments. Dites-moi, mangez-vous du porc dans votre maison?
— Je ne pense pas, répondit Gaspard, que nous en ayons mangé deux fois depuis une année que j'y demeure.
— Fort bien, reprit M. l'inquisiteur; écrivez, greffier, qu'on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompense, continua-t-il, on y mange sans doute quelquefois de l'agneau?
— Oui, quelquefois, repartit le garçon; nous en avons, par exemple, mangé un aux dernières fêtes de Pâques.
— L'époque est heureuse, s'écria le commissaire; écrivez, greffier, que Simon fait la pâque. Cela va le mieux du monde, et il me paraît que nous avons reçu de bons mémoires. Apprenez-moi encore, mon ami, poursuivit Lamela, si vous n'avez jamais vu votre maître caresser de petits enfants.
— Mille fois, répondit Gaspard. Lorsqu'il voit passer de petits garçons devant notre boutique, pour peu qu'ils soient jolis, il les arrête et les ilatte.
— Écrivez, greffier, interrompit l'inquisiteur, que Samuel Simon est violemment soupçonné d'attirer chez lui des enfants chrétiens pour les égorger. L'aimable prosélyte! Oh! oh! monsieur Simon, vous aurez affaire
au Saint-Orfîcc. sur ma parole ! Ne vous imaginez pas qu'il vous laisse impunément faire vos barbares sacrifices. Courage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand, déclarez tout; achevez de faire connaître que ce faux catholique est attaché plus que jamais aux coulumes et aux cérémonies des Juifs. N'est-il pas vrai que dans la semaine vous le voyez un jour dans une inaction totale?
— Non, répondit Gaspard, je n'ai point remarqué celui-là. Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où il s'enferme dans son cabinet et qu'il y demeure très longtemps.
— Eh! nous y voilà, s'écria le commissaire; il fait le sabbat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. Ah! l'abominable homme! Il ne me reste plus qu'une chose à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem?
— Fort souvent, repartit le garçon. Il nous conte l'histoire des Juifs et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem.
— Justement, reprit Ambroise : ne laissez pas échapper ce trait-là, greffier; écrivez en gros caractères que Samuel Simon ne respire que la restauration du temple, et qu'il médite jour et nuit le rétablissement de la nation. Je n'en veux pas savoir davantage et il est inutile de faire d'autres questions. Ce que vient de déposer le véridique Gaspard suffirait pour faire brûler toute une juiverie ^ »
Après que M. le commissaire du Saint-Office eut interrogé de cette sorte le garçon marchand, il lui dit qu'il pouvait se retirer; mais il lui ordonna, de la part de la Sainte-Inquisition, de ne point parlera son maître de ce qui venait de se passer. Gaspard promit d'obéir et s'en alla. Nous ne tardâmes guère à le suivre; nous sor-
1. Une Juiverie élail le quartier d'une ville où denieuraienl les Juifs.
tîmes deriiôtellerie aussi gravement que nous y étions entrés, et nous allâmes frapper à la porte de Samuel Simon. 11 vint lui-même ouvrir; et, s'il fut étonné de voir chez lui trois figures comme les nôtres, il le fut bien davantage quand Lamela, qui portait la parole. lui dit d'un ton impératif :
« Maître Samuel, je vous ordonne, de la part de la Sainte-Inquisition, dont j'ai l'honneur d'être commissaire, de me donner tout à l'heure la clef de votre cabinet. Je veux voir si je ne trouverai point de quoi justifier les mémoires qui nous ont été présentés contre vous. »
Le marchand, que ce discours déconcerta, fit deux pas en arrière, comme si on lui eût donné une bourrade dans l'estomac. Bien loin de se douter de quelque supercherie de notre part, il s'imagina de bonne foi qu'un ennemi secret l'avait voulu rendre suspect au Saint-Office ; peut-être aussi que, ne se sentant pas trop bon catholique, il avait sujet d'appréhender une information. Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais vu d'homme plus troublé. Il obéit sans résistance et avec le respect que peut avoir un homme qui craint l'Inquisition. Il nous ouvrit son cabinet.
« Du moins, lui dit Ambroise en y entrant, du moins recevez-vous sans rébellion les ordres du Saint-Offic(\ Mais, ajouta-t-il, retirez-vous dans une autre chambre et me laissez librement remplir mon emploi. »
Samuel ne se révolta pas plus contre cet ordre que contre le premier; il se tint dans sa boutique, et nous entrâmes tous trois dans son cabinet, où, sans perdre de temps, nous nous mîmes à chercher ses espèces. Nous les trouvâmes sans peine; elles étaient dans un coffre ouvert; et il y en avait beaucoup plus que nous n'en pouvions emporter. Elles consistaient en un grand nombre de sacs amoncelés, mais le tout en argent. Nous aurions mieux aimé de l'or; cependant, les choses ne pouvant être autrement, il fallut s'accommoder à la nécessité; nous remplîmes nos poches de
ducats, nous eu mîmes dans nos chausses et dans tous les autres endroits que nous jugeâmes propres à les receler; enfin, nous étions pesamment chargés sans qu'il y parût, et cela par l'adresse d'Ambroise et par celle de don Raphaël, qui me fit voir par là qu'il n'est rien tel que de savoir son métier.
Nous sortîmes du cabinet, après y avoir si bien l'ait notre main; et alors, pour une raison que le lecteur devinera fort aisément, M. l'inquisiteur tira son cadenas cfu'il voulut attacher lui-même à la porte : ensuite il y mit le scellé; puis il dit à Simon :
« Maître Samuel, je vous défends, de la part de la Sainte-Inquisition, de toucher à ce cadenas, de même qu'à ce sceau que vous devez respecter, puisque c'est le sceau du Saint-Office. Je reviendrai demain ici à la même heure pour le lever et vous apporter des ordres. »
A ces mots, il se fit ouvrir la porte de la rue, que nous enfilâmes joyeusement l'un après l'autre. Dès €}ue nous eûmes fait une cinquantaine de pas, nous commençâmes à marcher avec tant de vitesse et de légèreté, qu'à peine touchions-nous la terre, malgré le fardeau que nous portions. Nous fûmes bientôt hors de la ville, et, remontant sur nos chevaux, nous les poussâmes vers Ségorbe. en rendant grâce au dieu Mercure ' d'un si heureux événement. (VI, 1.)
Remords et restitution.
En l'absence de Raphaël et d'Ambroise, don Alphonse et Gil Blas forment le projet de rompre avec ces fourbes et d»3 mener une vie meilleure.
Ils partirent sur-le-champ, chargés de l'outre et de la besace, et me laissèrent sous les saules avec don Alphonse, qui me dit après leur départ :
« Il faut, seigneur Gil Blas, il faut que je vous ouvre