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Dieu des voleurs

mon cœur. Je me reproche d'avoir eu la complaisance de venir jusqu'ici avec ces deux fripons. Vous ne sauriez croire combien de fois je m'en suis repenti. Hier au soir, pendant que je gardais les chevaux, j'ai fait mille rcllexions mortifiantes. J'ai pensé qu'il ne convenait point à un jeune homme qui a des principes d'honneur de vivre avec des gens aussi vicieux que Raphaël et Lamela; que si, par malheur, un jour, et cela peut fort bien arriver, le succès d'une fourberie est tel que nous tombions entre les mains de la justice, j'aurai honte d'être puni avec eux comme un voleur et d'éprouver un châtiment infâme. Ces images s'offrent sans cesse à mon esprit, et je vous avouerai que j'ai résolu, pour n'être plus complice des mauvaises actions qu'ils feront, de me séparer d'eux pour jamais. Je ne crois pas. continua-t-il, que vous désapprouveriez mon dessein?

— Non, je vous assure, lui répondis-je ; quoique vous m'ayez vu faire le personnage d'alguazil dans la comédie de Samuel Simon, ne vous imaginez pas que ces sortes de pièces soient de mon goût. Je prends le ciel à témoin qu'en jouant un si beau rôle je me suis dit à moi même : Ma foi, monsieur GilBlas, si la justice venait à vous saisir au collet présentement, vous mériteriez bien le salaire qui vous en reviendrait! Je ne me sens donc pas plus disposé que vous, seigneur don Alphonse, à demeurer en si bonne compagnie; et, si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai. Quand ces messieurs seront de retour, nous leur demanderons à partager nos finances, et demain matin, ou dès cette nuit même, nous prendrons congé d'eux. »

L'amant de la belle Séraphine * approuva ce que je proposais.

« Gagnons, me dit-il, Valence, et nous nous embarquerons pour l'Italie, où nous pourrons nous engager

1. Don Alphonse aimait la (ille du comte de Polan, Séraphine, mais ne pouvait l'épouser parce qu'il i)assait, à tort, pour le meurtrier de son "frère.

HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE 12.'t

au service de la république de Venise. Ne vaut-il pas mieux embrasser le parti des armes que de mener la vie lâche et coupable que nous menons? Nous serons même en état de faire une assez bonne figure avec l'argent que nous aurons. Ce n'est pas, ajouta-t-il, qua je me serve sans remords d'un bien si mal acquis; mais outre que la nécessité m'y oblige, si jamais je lais la moindre fortune dans la guerre, je jure que je dédommagerai Samuel Simon. »

J'assurai don Alphonse que j'étais dans les mêmessentiments, et nous résolûmes enfin de quitter nos camarades dès le lendemain avant le jour. Nous ne fûmes point tentés de profiter de leur absence, c'està-dire de déménager sur-le-champ avec la caisse ; la confiance qu'ils nous avaient marc|uée en nous laissant maîtres des espèces ne nous permit pas seulement d'en avoir la pensée, c{uoique le tour de l'hôtel garni eût en quelque manière rendu ce vol excusable.

Ambroise et don Raphaël revinrent de Ségorbe sur la fin du jour. La première chose qu'ils nous dirent fut Cj[ue leur voyage avait été très heureux; qu'ils venaient de jeter les fondements d'une fourberie qui, selon toutes les apparences, nous serait encore plus utile que celle du soir précédent. Et là-dessus, le fils de Lucinde ^ voulut nous mettre au fait; mais don Alphonse prit alors la parole et leur déclara poliment que, ne se sentant pas né pour vivre comme ils faisaient, il était dans la résolution de se séparer d'eux. Je leur appris de mon côté cpie j'avais le même dessein. Ils firent vainement tout leur possible pour nous engager à les accompagner dans leurs expéditions ; nous prîmes congé d'eux le lendemain matin, après avoir fait un partage égal de nos espèces, et nous tirâmes vers Valence.

Don Alphonse, ayant retrouvé son père, don César de Leyva, et ayant enfin pu épouser la belle Séraphine, prend Gil Blas

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